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Tag - convergence

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mardi 7 avril 2020

L’hypothèse de la convergence : les pays pauvres rattrapent-ils les pays riches ?

« Les économies des nations qui sont les plus riches aujourd’hui ont décollé avant les autres il y a environ deux siècles. Cet événement a initié une nouvelle ère dans l’histoire économique, une ère définie par la croissance. Plus récemment, des pays comme le Japon semblent avoir réussi à suivre cette stratégie et il semble que d’autres comme la Chine lui aient emboité le pas. Mais malheureusement ces pays constituent l’exception plutôt que la règle, selon un article publié dans le Journal of Economic Literature.

Ses auteurs, Paul Johnson et Chris Papageorgiou, ont constaté qu’il y a peu de preuves empiriques suggérant que les pays pauvres rattrapent les pays riches. La plupart des pays à faible revenu n’ont pas été capables d’entretenir les accélérations de croissance qu’ils ont connues comme l’aurait prédit la théorie économique traditionnelle. "Le consensus que nous trouvons dans la littérature nous amène à croire que les pays pauvres, sauf si quelque chose change, sont destinés à rester pauvres", a indiqué Johnson (…). En fait, les ralentissements dans les pays les plus pauvres ont laissé des millions de personnes dans la pauvreté extrême. Comprendre quels pays convergent et comment ils y parviennent peut contribuer à expliquer les origines élusives de la croissance économique.

Le débat autour de la croissance de rattrapage (ce que les économistes ont qualifié d’hypothèse de convergence) a une longue histoire. Les deux chercheurs ont choisi de se focaliser sur les études qui ont été publiées au cours des 30 dernières années. Dans cette récente littérature, le capital, la technologie et la productivité ont été au cœur des analyses de la croissance et de la convergence. Mais cela a traditionnellement amené les économistes à conclure que, indépendamment du niveau de pauvreté à partir duquel il débute, un pays va adopter les meilleures pratiques des pays riches et finir par les rattraper.

C’est la théorie. Mais quand les deux chercheurs ont regardé les données des 60 dernières années, ce n’est pas ce qu’ils ont vu. Les données tirées des Penn World Tables (qui couvrent 182 pays) ont révélé un niveau sans précédent de croissance mondiale au cours de la période, mais elle a été partagée très inégalement à travers le monde et entre les différents niveaux de revenu.

Les deux chercheurs ont séparé les pays en trois niveaux : les pays à faible revenu, les pays à revenu intermédiaire et les pays à haut revenu. Au cours de chaque décennie, les pays à haut revenu ont eu tendance à croître plus vite que les pays à revenu intermédiaire, qui eux ont connu une croissance plus rapide que les pays à faible revenu. Chaque groupe de pays a connu des périodes de croissance relativement faible. Mais les pays à faible revenu ont connu des taux de croissance en moyenne négatifs durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Les contractions résultaient principalement de périodes d’extrême violence, de corruption et d’autres dysfonctionnements étatiques. Cette croissance inégale a mené à une dispersion régulièrement accrue des revenus nationaux autour du monde, c’est-à-dire à l’opposé de ce qu’une version forte de l’hypothèse de convergence prédit.

Mais alors qu’il n’y a eu aucune convergence absolue, les deux chercheurs ont constaté que la littérature soutient l’idée de "clubs de convergence". En d’autres termes, les pays qui ont commencé avec le même niveau de revenu en 1960 se sont retrouvés avec le même niveau de revenu en 2010, la dernière année de la base de données.

GRAPHIQUE La convergence par groupe de revenu

Johnson_Papageorgiou__convergence_pays_rattrapage_PIB_par_tete.png

Les clubs de convergence peuvent être un indice pour les meneurs nationaux. Selon Johnson, cela suggère que les interventions de politique économique doivent être suffisamment audacieuses pour atteindre le niveau supérieur de l’échelle des revenus ou la croissance risque de ralentir, de décoller puis de s’arrêter. Cela peut aussi contribuer à éclairer pourquoi certains pays s’échappent des clubs à faible revenu et finissent par rejoindre celui des pays les plus riches, tandis que d’autres restent piégés dans des trappes à pauvreté ou à revenu intermédiaire.

D’autres types de convergence restent toujours possibles. Les précédents travaux ont constaté que dans certains secteurs, tels que l’industrie, la convergence s’opère. Les pays peuvent avoir besoin d’organiser leur main-d’œuvre dans ces secteurs pour amorcer leur croissance. Comme les deux chercheurs le soulignent, même un demi-siècle est court en comparaison avec le long terme. Le fait que les données soient limitées dans le temps peut suggérer que ce pessimisme est peut-être excessif, mais le travail des deux chercheurs montre qu’il ne faut pas être trop optimiste. "Il y a eu des signes d’un petit rattrapage au cours des toutes dernières années… mais nous ne savons pas si c'est durable", a précisé Johnson. »

Tyler Smith, « The convergence hypothesis. Are poor countries catching up with rich countries? », American Economic Association, 6 avril 2020. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La croissance des émergents réserve-t-elle encore des miracles ? »

« Le rattrapage des pays en développement n’aura-t-il été qu’une parenthèse historique ? »

« Eviter la trappe à revenu intermédiaire »

« Retour sur la désindustrialisation prématurée »

vendredi 26 octobre 2018

Quelques remarques sur la convergence mondiale

« (…) J’ai lu deux choses ces derniers jours qui m’ont amené à réfléchir à propos de la plus grande histoire économique de tous les temps : l’ascension énorme de quelques nations autrement extrêmement pauvres et le déplacement concomitant du centre de gravité de l’économie mondiale en-dehors de l’Occident.

La première a été le nouvel article de Patel, Sandefur et Subramanian montrant que la convergence mondiale en termes de PIB par tête, qui avait été pendant si longtemps absente des données, est devenue bien plus prononcée depuis 1990, avec la croissance très rapide dans les pays à revenu intermédiaire. L’autre chose a été un tweet de (…) Branko Milanovic, soulignant que la convergence parmi les économies occidentales semble à l’arrêt. Selon moi, ces observations font partie de la même histoire. Commençons avec l’observation de Milanovic.

Une manière de faire sens de cette observation est de considérer que l’Occident a déjà achevé sa convergence, en termes de technologie et de productivité. Les différences restantes en termes de PIB par tête reflètent principalement des choix sociaux différents, par exemple avec la durée des vacances et l’âge de départ à la retraite et il n’y a pas de raisons de croire que ces différences vont s’estomper.

Je ne vais pas réaliser une analyse statistique complète, mais me contenter de donner l’exemple de la France par rapport aux Etats-Unis. Le graphique 1 montre la productivité française (c’est-à-dire le PIB réel par tête par heure travaillée) relativement à celle des Etats-Unis et le PIB réel par tête. Ce que vous voyez, c’est que la productivité française a rejoint celle des Etats-Unis pendant plusieurs années. (Elle a en fait été plus élevée pendant un moment, mais cela a certainement résulté d’un effet de composition reflétant une main-d’œuvre plus âgée) Le PIB réel par tête français a cependant baissé par rapport à celui des Etats-Unis. Pourquoi ?

GRAPHIQUE 1 Productivité et PIB par tête de la France relativement à ceux des Etats-Unis

Paul_Krugman__France_Etats-Unis_productivite_PIB_par_tete.png


C’est en partie parce que moins de personnes travaillent (pas des adultes d’âge intermédiaire, qui sont plus souvent employés en France, mais principalement les pré-seniors, ceux qui ont entre 55 et 65 ans, encouragés à prendre leur retraite en raison d’un système de retraite plus généreux. Surtout, les Français prennent des vacances, ce que les Américains ne font pas (ils n’y ont souvent pas le droit.) Donc ce sont juste des choix différents. Et alors que la France a davantage besoin de réformer son système de retraite (elle l’a déjà bien réformé), il est loin d’être manifeste que les choix des Français soient plus mauvais que les choix des Américains. Selon plusieurs indicateurs en matière de qualité de vie, comme l’espérance de vie (cf. graphique 2), les Etats-Unis réalisent de moins bonnes performances.

GRAPHIQUE 2 Espérance de vie en France et aux Etats-Unis

Paul_Krugman__France_Etats-Unis_esperance_de_vie.png

La fin de la convergence occidentale, alors, n’est pas le signe d’une quelconque panne. De plus, l’occurrence d’une convergence rapide des pays émergents est avant tout le récit d’un succès.

Quand j’étais sur les bancs de l’université dans les années soixante-dix, je pensais que je devais me lancer dans l’économie du développement (parce qu’il s’agissait clairement du sujet le plus important), mais je ne l’ai pas fait, parce que c’était trop déprimant. A cette époque, il s’agissait essentiellement d’une économie de non-développement, où l’on se demandait pourquoi les pays du tiers-monde semblaient condamnés à rester en retard par rapport à l’Occident. Certes nous avions observé un décollage de plus petites économies d’Asie de l’Est, mais peu de monde pensait qu’une telle tendance se diffuserait à la Chine et à l’Inde.

Ensuite, quelque chose s’est produit. Nous ne savons toujours pas exactement quoi. Il s’agit probablement de quelque chose qui a à voir avec l’hypermondialisation, l’essor sans précédents du commerce international qui a été rendu possible par le morcellement des chaînes de valeur et la délocalisation de tâches de production dans les pays à faibles salaires. Mais nous n’en sommes pas vraiment sûrs.

Une chose est claire : à n’importe quel moment, tous les pays ne bénéficient pas de "Ça", ce qui ne leur permet pas d’utiliser efficacement le répertoire de technologies avancées qui ont été développées depuis la Révolution industrielle. Au cours du temps, cependant, l’ensemble de pays qui bénéficient de Ça semble augmenter. Une fois qu’un pays acquiert Ça, la croissance peut être rapide, précisément parce que la meilleure pratique est bien en avance par rapport au point de départ du pays. Et parce que la frontière continue d’avancer, les pays qui obtiennent Ça continuent de croître plus rapidement. La croissance d’après-guerre du Japon a été bien plus rapide que celle des pays qui rattrapaient la Grande-Bretagne à la fin du dix-neuvième siècle ; la croissance de la Corée du Sud à partir du milieu des années soixante a été plus rapide que le rattrapage du Japon ; et la croissance de la Chine encore plus rapide.

Cette théorie explique aussi la relation en forme de U que Subramanian et ses coauteurs ont constaté entre le PIB par tête et la croissance, dans laquelle les pays à revenu intermédiaire croissent plus vite que les pays pauvres ou riches. Les pays qui sont toujours très pauvres sont les pays qui n’ont pas bénéficié de Ça. Les pays qui sont déjà riches sont déjà à la frontière technologique, ce qui réduit la marge pour une croissance rapide. Entre eux, il y a des pays qui ont bénéficié de Ça il n’y a pas si longtemps, ce qui leur a permis d’avoir le statut de pays à revenu intermédiaire, mais aussi de croître très rapidement en se déplaçant vers la frontière.

Il en résulte un monde où les inégalités dans les pays déclinent si vous regardez du milieu vers le haut, mais où les inégalités se creusent si vous regardez du milieu vers le bas. Fondamentalement, cependant, c’est l’histoire d’une réduction de l’exceptionnalisme occidental, comme le club des pays qui peuvent tirer avantage des technologies modernes s’élargit. Oh, et le creusement des inégalités dans les pays occidentaux signifie que si vous regardez la distribution mondiale des revenus des ménages, vous obtenez le graphique de l’éléphant de Branko Milanovic.

Ce n’est pas une histoire entièrement joyeuse. Cette concentration du revenu et du patrimoine au sommet de la distribution est inquiétante, pas simplement sur le plan économique, mais également en raison de ses répercussions politiques et sociales. C’est l’une des raisons pour lesquelles la situation de la démocratie américaine est bien inquiétante. Et il y a toujours des centaines de millions de personnes dans la misère. Mais il y a aussi beaucoup de bonnes nouvelles dans l’histoire. (…) »

Paul Krugman, « Notes on global convergence », 20 octobre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 14 juin 2016

Depuis la crise mondiale, le rattrapage des pays en développement sur les Etats-Unis ralentit

The_Economist__Banque_mondiale__pourcentage_de_pays_en_developpement_en_convergence_vers_les_Etats-Unis.png

source : The Economist (2016), d'après les données de la Banque mondiale