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Répartition et inégalités de revenu

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vendredi 17 novembre 2017

Inégalités, investissement et théorie du ruissellement

« Je n’ai jamais su déterminer si l’économie du ruissellement (trickle-down) était une véritable théorie ou un épouvantail que les gauchistes attribuaient à la droite. J’ai par conséquent été très surpris de voir Tim Worstall défendre l’idée selon laquelle "un plus grand investissement de la part des plus riches d’entre nous (ce qui constitue le revers de la plus grande propension marginale à dépenser des pauvres) enrichit la société au cours du temps".

Cette affirmation, cependant, ne me semble pas correcte. Si elle l’était, nous verrions l'investissement s'accroître suite à une hausse des inégalités. Mais ce n’est pas le cas. Mon graphique montre que la part de l’investissement dans le PIB augmentait et que les inégalités déclinaient dans les années cinquante et soixante, puis, à partir du milieu des années quatre-vingt, l’investissement a chuté et les inégalités ont augmenté.

GRAPHIQUE Inégalités de revenu et investissement au Royaume-Uni

Chris_Dillow__investissement_inegalites_Royaume-Uni.png

C’est l’exact opposé de ce que nous nous attendrions à voir si Tim avait raison. C’est, cependant, cohérent avec les études du FMI, qui montre que les inégalités tendent à réduire la croissance économique (si vous voulez des explications de ce résultat, lisez le brillant Sam Bowles).

Pour voir pourquoi les inégalités réduisent l’investissement, rappelez-vous tout d’abord l’idée de Keynes selon laquelle la décision de s’abstenir de consommer ne signifie pas forcément une décision d’investir dans des actifs productifs. La moindre propension marginale à consommer des riches peut tout simplement signifier qu’ils thésaurisent leur richesse.

C’est en soi une raison qui explique la dynamique sur mon graphique : dans la mesure où une plus grande égalité signifie une plus forte propension à consommer, cela tend à accroître la demande agrégée et donc à renforcer l’effet accélérateur. Nous nous retrouvons donc avec un surcroît d’investissement et une croissance tirée par les salaires. De la même façon, les inégalités affaiblissent l’effet accélérateur et donc réduisent l’investissement et la croissance. Alternativement, de fortes inégalités peuvent amener les riches à en essuyer un contrecoup sous la forme d’une hausse d’impôts, de désordres politiques ou d’une prise de pouvoir de la gauche qui les désinciterait à investir : l’incertitude seule déprime l’investissement.

Et ensuite il y a le fait que les inégalités poussent les riches à essayer de préserver leurs privilèges en investissant dans des emplois protégés plutôt que dans des emplois productifs ou en utilisant l’Etat pour les protéger de la concurrence, par exemple en durcissant les lois sur la protection intellectuelle, en décrochant des subventions pour les banques ou des entreprises parasites ou en imposant des réglementations qui restreignent la destruction créatrice. De cette façon, l’investissement et la croissance sont trouvent freinés. En disant cela, je ne suis pas sûr de faire une affirmation très radicale. Dans un nouveau livre, Steven Teles et Brink Lindsey, que l’on peut difficilement qualifier de gauchistes enragés, écrivent que "le jeu économique a été pipé en faveur des gens au sommet… Ces dernières décennies, l’économie américaine est devenue de moins en moins ouverte à la concurrence et elle s’est davantage encombrée d’accords protégeant les insiders. Ces accords rendent notre économie moins dynamique et moins innovante".

Je ne suis pas sûr que vous puissiez esquiver cela en avançant l’idée que les inégalités accroissent l’investissement et la croissance si toutes les autres choses restent égales par ailleurs. Le problème est que les inégalités affectent à peu près tout, par exemple les politiques économiques, les institutions et la probabilité qu’une crise financière éclate. Très peu de choses sont exogènes aux inégalités.

Plutôt, je pense que vous pourriez affirmer la chose suivante : Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une forte demande pour l’investissement, parce que la guerre avait retardé l’adoption d’innovations récentes. Cela a entraîné une hausse des dépenses de capital. Dans les années quatre-vingt, cependant, cette forte demande avait disparu et le ralentissement de l’innovation signifiait moins d’investissements. Tout à fait par accident, ces développements coïncidèrent avec une baisse, puis une hausse des inégalités.

En disant cela, vous pourriez certes expliquer la dynamique sur mon graphique, mais cela n’expliquerait pas le constat du FMI selon lequel les inégalités dépriment la croissance économique. Et cela ne prend absolument pas en compte les divers mécanismes via lesquels les inégalités sont susceptibles de déprimer la croissance.

Par conséquent, je rejoins Richard Murphy : il faut avouer que l’idée de ruissellement a peu de crédit. Les défenseurs des inégalités doivent trouver de meilleurs arguments. »

Chris Dillow, « Inequality, investment and trickle-down », in Stumbling & Mumbling (blog), 14 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Non, la richesse ne ruisselle pas… A propos du lien entre croissance et inégalités »

« Quels liens entre inégalités, redistribution et croissance ? »

« Le creusement des inégalités entrave la croissance »

« Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

« Inégalités, confiance et croissance »

samedi 21 octobre 2017

Petit panorama des inégalités mondiales de revenu

« Les données que la Banque mondiale a récemment publiées sur les comptes nationaux (le PIB par tête, la consommation nationale, les indices des prix à la consommation, les exportations et importations, etc.) nous permettent d’actualiser le calcul des inégalités internationales. Les choses ne sont pas toujours très évidentes et je vais devoir notamment expliquer certains choix méthodologiques. En utilisant la classification que j’ai introduite dans mon livre de 2005, World Apart, je vais passer en revue trois types d’inégalités internationales et mondiales.

Commençons avec le plus simple. Prenons le PIB par tête de tous les pays (exprimés en dollars internationaux de 2005, comparables au cours du temps, basés sur le Projet de Comparaison Internationale de 2011) et calculons l’indice de Gini avec eux. (Ignorons le fait qu’il s’agisse de pays petits ou de pays peuplés). Le nombre de pays varie comme il y a plus de pays dans le monde aujourd’hui qu’en 1952, quand notre série commence, donc le mieux est de regarder la ligne rouge seulement après 1980. Après cette date, le nombre de pays est à peu près constant et des pays indépendants devenus indépendants depuis (comme l’Ukraine, la Macédoine, la Slovaquie, l’Erythrée) étaient alors considérés comme des pays séparés, quand ils faisaient partie d’ensembles plus larges (l’URSS, la Yougoslavie, etc., produisaient des données pour leurs unités constituantes comme les Etats-Unis produisent des données comptables pour chacun de ses Etats).

Branko_Milanovic__indice_de_Gini_inegalites_mondiales_internationales.png

Que voyons-nous avec la ligne rouge ? Une hausse de l’indice de Gini entre le milieu des années quatre-vingt et les années deux mille, ce qui indique une divergence des revenus moyens des pays et ensuite, après le tournant du siècle, une convergence. La convergence s’explique essentiellement par des taux de croissance plus élevés en Afrique, en Asie et en Amérique latine que dans les pays riches, en particulier après 2007. (Ceux qui étudient l’économie de la croissance peuvent facilement reconnaître ici l’histoire de la convergence ou divergence inconditionnelle, mais calculée en utilisant l’indice de Gini plutôt qu’une régression.)

Donc ce serait la fin de l’histoire si les pays avaient la même population. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Pour les inégalités mondiales, la convergence de la Chine et du Tchad, de l’Inde et d’Israël, ne sont pas équivalentes. Si le PIB par tête de la Chine converge vers celui des pays riches, ce sera bien plus important. Pour voir dans quelle mesure regardons la ligne bleue où nous utilisons les PIB par tête des pays comme avant mais en les pondérant maintenant par la taille de la population. Ce qui frappe, c’est de voir qu’après 1978, précisément quand la croissance chinoise s’est accélérée, la ligne bleue commence à être décroissante, tout d’abord lentement, puis ensuite de plus en plus rapidement. Après 2000, l’indice de Gini semble être en chute libre. Quand nous nous penchons un peu plus sur les données, nous constatons que jusqu’à 2000 l’essentiel de la réduction des inégalités s’explique par la dynamique chinoise. Sans la Chine, la ligne bleue aurait été croissante. Mais après 2000, même si nous ne prenons pas en compte la Chine, les inégalités pondérées en fonction de la taille des populations diminuent : elles baissent avec la croissance rapide que connaît l’Inde (et l’Indonésie, le Vietnam, etc.). C’est pourquoi nous avons maintenant deux gros moteurs derrière la réduction internationale des revenus : la Chine et l’Inde. Cependant, comme la Chine devient plus riche elle peut ne jouer encore ce rôle très longtemps. Aujourd’hui, le PIB par tête de la Chine est presque exactement le même que la moyenne mondiale, mais celui de l’Inde est inférieur de moitié à la moyenne mondiale. Donc, dans un futur proche, le taux de croissance de l’Inde comparé à celle du monde sera d’une importance capitale.

Ce serait la fin de l’histoire si dans chaque pays tous les citoyens avaient le même revenu, c’est-à-dire s’il n’y avait pas d’inégalités intranationales. Notons que la ligne bleue suppose implicitement ceci : que tous les Chinois aient le revenu moyen de la Chine, que tous les Américains aient le revenu moyen des Etats-Unis, etc. Evidemment, ce n’est pas le cas. En outre, nous savons que les inégalités de revenu dans la plupart des pays se sont accrues. Quand nous essayons de voir les inégalités entre tous les citoyens du monde (les inégalités mondiales représentées par les points verts) nous délaissons le monde de la comptabilité nationale parce que ce monde ne peut nous donner les données relatives aux revenus individuels pour aller dans le monde des enquêtes réalisées auprès des ménages. (A partir des comptes nationaux américains, je peux apprendre que la valeur moyenne de la production produite aux Etats-Unis annuellement s’élève à 53.000 dollars. Mais je n’ai aucune idée du revenu des 1 % les plus riches ou du décile inférieur. Pour cela, j’ai besoin d’utiliser enquêtes réalisées auprès des ménages.)

On devrait naturellement nous attendre à ce que les points verts se situent au-dessus de la ligne bleue. On devrait également s’attendre à voir des points verts d’autant plus éloignés de la ligne bleue que les inégalités intranationales sont importantes. C’est en effet ce que nous voyons : les inégalités mondiales, calculées en utilisant les mêmes dollars internationaux, commencent par se situer autour d’un Gini de 0,7 et ensuite, poussées vers le bas par la ligne bleue, commencer à aller vers le bas en finissant par atteindre un Gini de 0,63.

Les évolutions des inégalités mondiales reflètent aujourd’hui deux forces à l’œuvre : la convergence de l’Asie qui amène les revenus moyens de la Chine, de l’Inde, du Vietnam, de l’Indonésie, etc., à se rapprocher de ceux du monde riche et, dans une moindre mesure, le creusement des inégalités intranationales. Si dans le futur la convergence asiatique cesse et que les inégalités intranationales poursuivent leur hausse, les points verts vont peut-être revenir vers un indice de Gini de 0,7. Mais si, à l’inverse, la convergence continue, s’étend à l’Afrique, et que les inégalités intranationales cessent d’augmenter, les points verts pourraient continuer d’aller vers le bas.

Ce serait la fin de l’histoire s’il n’y avait pas un autre problème. Nos enquêtes de ménages tendent à sous-estimer les revenus supérieurs (les revenus des fameux 1 % les plus riches). Et une question peut alors se poser : peut-être que nous sous-estimons la hauteur des points verts en ne prenant pas pleinement en compte la richesse des plus aisés. Christoph Lakner et moi avons essayé, du mieux que nous puissions, ajuster les données en fonction de cela, en supposant des sous-estimations spécifiques aux pays et en accroissant, à la Pareto, les revenus pour les 10 % les plus riches. C’est ainsi que nous obtenons les points élevés de couleur orange.

Maintenant, il faut avouer que la situation n’est pas aussi splendide qu’avant : les inégalités mondiales sont faibles par rapport aux années quatre-vingt, mais la baisse est bien plus modeste qu’on ne le pensait initialement : elle serait d’environ 3,5 points de Gini et non de 7. Est-ce que l’ajustement peut entièrement inverser la baisse et suggérer que les inégalités mondiales ont en fait augmenter ? C’est possible, mais très peu probable, parce que la convergence asiatique est si forte et affecte tellement de gens (presque 3 milliards) que même une très forte hausse dans les inégalités intranationales ne peuvent pleinement compenser ce gain. Mais nous avons besoin de données supplémentaires et de meilleure qualité pour le dire avec certitude. C’est pourquoi beaucoup de ceux qui travaillent sur le sujet cherchent à combiner les données issues des enquêtes auprès des ménages (qui sont très bonnes pour 90 – 95 % des distributions nationales) avec les données fiscales qui sont meilleures pour les 1 % les plus riches et peut-être même les 5 % les plus riches.

Donc restez à l’écoute ! »

Branko Milanovic, « Figuring out various income inequalities: what can they tell us? », in globalinequality (blog), 16 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 24 juin 2017

Pourquoi les gens tolèrent-ils les inégalités ?

« Pourquoi les électeurs ne sont-ils pas plus inquiets à propos de la hausse des inégalités ? Par exemple, au Royaume-Uni, depuis le milieu des années quatre-vingt, la part du revenu allant aux 1 % les plus riches s’est accrue en passant d’environ 8 % à plus de 13 %. Mais, durant cette période, la proportion de personnes qui sont d’accord avec l’idée que le gouvernement doit redistribuer les revenus a légèrement chuté ; elle a le plus fortement décliné parmi les plus jeunes et les membres des classes populaires.

Il se pourrait que cette tolérance aux inégalités reflète une acceptation de l’économie néolibérale. Les gens sont peut-être désormais plus enclins à croire que les "créateurs de richesse" nécessitent de fortes incitations pour travailler dur et que cela nous permet de nous enrichir tous ensemble, si bien que les inégalités sont dans notre intérêt.

Cependant, de nouveaux travaux expérimentaux amènent à rejeter cette possibilité.

Krus-Stella Trump a placé ses sujets en binômes et les deux membres de chaque binôme devaient se concurrencer pour résoudre le plus d’anagrammes en quatre minutes. De façon aléatoire, dans certains binômes, le gagnant recevait 9 dollars et le perdant 1 dollar ; dans les autres, le gagnant recevait 6 dollars et le perdant 4 dollars. Cependant, chose que les (véritables) sujets ne savaient pas, c’est qu’ils jouaient contre des collègues de Trump et étaient ainsi condamnés à perdre. Après le jeu, on demanda aux perdants comment ils auraient divisé les gains. Et voici ce qui est très intéressant. Les perdants qui obtinrent 4 dollars pensaient que le partage était équitable si (en moyenne) le gagnant recevait 6,15 dollars et le perdant 3,85 dollars. Mais, les perdants qui obtinrent juste 1 dollar pensaient que le partage serait équitable si le gagnant recevait 7,77 dollars et le perdant 2,23 dollars. En d’autres mots, les inégalités courantes façonnent notre perception de la justice. Trump a dit : "Les idées publiques de ce qui constitue une inégalité de revenu juste sont influencées par les inégalités courantes : lorsque les inégalités changent, les opinions au regard de ce qui est acceptable change dans le même sens".

Il y a deux raisons à cela, explique Trump. L’une est le biais de statu quo, une forme d’effet d’ancrage qui nous amène à accepter les conditions en vigueur. L’autre est l’effet du monde juste : nous voulons croire que le monde est juste et, si nous voulons croire quelque chose, il est très facile de le faire. C’est la théorie de la justification du système décrite par John Jost et alii. Il y a, disent-ils, "une tendance psychologique générale à justifier et rationaliser le statu quo" qui est "quelque fois plus forte parmi ceux qui sont les moins avantagés par l’ordre social".

Et cela corrobore ma vision marxiste selon laquelle les inégalités génèrent des biais cognitifs (une idéologie) qui contribuent à soutenir ces inégalités. Et cela pose à son tour un défi aux égalitaristes démocratiques. Si c’est exact, le fait qu’il y ait un soutien public (ou tout du moins une acceptation) des inégalités ne démontre pas que celles-ci soient justes. Il se peut, par conséquent, que nous ne pourrions atteindre la justice par des méthodes démocratiques. »

Chris Dillow, « Accepting inequality », in Stumbling & Mumbling (blog), 17 septembre 2013. Traduit par Martin Anota



« Pourquoi les gens tolèrent-ils les inégalités ? Une récente étude réalisée par Karl Ove Moene et alii offre une nouvelle explication : c’est parce qu’un petit rôle pour le mérite dans les inégalités de revenu provoque une forte chute de la demande de redistribution.

Ils le montrent à travers une série d’expériences. Plus de 1000 personnes devaient observer des binômes de personnes travailler sur une tâche pendant dix minutes, puis les gains être répartis d’une façon ou d’une autre entre les deux membres de chaque binôme. Les spectateurs étaient ensuite invités à redistribuer tout ou partie de ces gains.

Quand on dit aux participants qu’un travailleur obtenait tout et l’autre rien simplement en raison du hasard, 68 % des participants choisirent d’égaliser les gains. Cependant, quand on dit que le travailleur qui avait raflé tous les gains était celui qui avait été le plus performant, seulement 28 % des participants égalisèrent les gains. C’est cohérent avec l’idée que la plupart des gens sont des égalitariens de la chance (luck egalitarians) ; ils veulent éliminer les inégalités qui sont dues à la chance, mais ils acceptent celles qui sont dues aux différences de mérite ou d’effort.

Mais voici la bizarrerie. On a dit à certains participants que les gains s’expliquaient à 90 % par la chance et à 10 % par le mérite. Vous vous attendriez à ce que les participants redistribuent au moins autant que lorsque les inégalités sont entièrement dues à la chance. Ce n’est pas le cas. Seulement 22 % d’entre eux choisissent d’égaliser les gains. "Un peu de mérite amène les gens à accepter significativement plus les inégalités" ont conclu les auteurs. La demande de redistribution est réduite autant lorsque le mérite joue un petit rôle que lorsqu’il joue un grand rôle.
Bien sûr, les sceptiques vont questionner la validité externe de ce résultat. Je soupçonne cependant que dans le monde réel il peut être amplifié par le biais rétrospectif. Quand nous voyons des gens qui ont réussi, nous nous disons qu’ils doivent avoir fait quelque chose pour réussir et donc nous réduisons l’importance de la chance.

Ce n’est bien sûr pas la seule raison pourquoi les gens tolèrent les inégalités. En fait, ce phénomène peut être surdéterminé. Voici d’autres théories :

  • L’ignorance. "Les gens sous-estiment significativement les inégalités de rémunération actuelles" ont constaté Sorapap Kiatpongsan et Michael Norton. La rémunération des dirigeants représente un multiple de celle des travailleurs non qualifiés bien plus élevé que ce que les gens pensent, et même plus élevé que ce qu’ils estiment être désirable.

  • L’ancrage. Kris-Stella Trump a montré que ce que nous considérons être comme un niveau d’inégalités acceptable dépend du niveau actuel d’inégalités. Lorsque les inégalités augmentent, nous révisons à la hausse ce que l’on considère être un niveau tolérable d’inégalités. Dans la même veine, Jimmy Charitie, Raymond Fisman et Ilyana Kuziemko ont montré comment les préférences en ce qui concerne la redistribution sont influencées par des points de référence. Si les gens s’attendent à ce que les revenus soient égaux, ils vont demander davantage de redistribution que s’ils s’attendent à des revenus inégaux.

  • La justification du système. John Jost et alii ont montré comment les gens se racontent des histoires pour justifier les inégalités. Par exemple, ils font porter le blâme sur la victime ou croient que l’injustice est naturelle.


Tout cela m’amène à souligner certains points à la gauche et à la droite. A la droite, je suggère qu’un manque de demande de redistribution ne démontre pas nécessairement que les inégalités soient justes. Cela peut en fait s’expliquer par le fait que les attitudes soient faussées par des biais cognitifs. A la gauche, je dirais qu’il faut moins s’inquiéter à propos de l’influence que peuvent avoir les médias de droite sur les gens (les résultats des récentes élections au Royaume-Uni suggèrent qu’une telle influence est moindre qu’on ne le pense), mais davantage s’inquiéter de la façon par laquelle l’idéologie pro-inégalités peut émerger naturellement de l’interaction du capitalisme et des biais cognitifs. »

Chris Dillow, « The lack of demand for equality », in Stumbling & Mumbling (blog), 22 juin 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 11 avril 2017

La relation entre le progrès technique et la part du travail au cours de l’histoire

« Certains dressent des parallèles entre les avancées technologiques que nous connaissons actuellement et les précédents épisodes de changement technologique rapide. Cet article passe en revue la littérature sur l’effet que peut avoir le progrès technique sur la part du revenu national rémunérant le travail durant la Révolution industrielle. Cette revue de la littérature suggère que, non seulement les craintes que connaissent aujourd’hui les travailleurs vis-à-vis du progrès technique ne sont pas spécifiques à notre époque, mais aussi que les précédents épisodes de progrès technique s’accompagnaient également d’une baisse de la part du travail durant les périodes au cours desquelles les technologies économes en travail se diffusèrent à l’ensemble de l’économie et des groupes de travailleurs et des secteurs particuliers en furent affectés de façon disproportionnée.(…)

GRAPHIQUE Inégalités de revenu et part du travail dans le revenu au Royaume-Uni

FMI__inegalites_Gini_et_part_du_travail_au_Royaume-Uni.png

Le graphique montre l’évolution historique de la part du travail et des inégalités au Royaume-Uni, pays pour lequel les deux séries de données sont disponibles pour une aussi longue période. Il indique que la part du travail était largement plate durant la Première Révolution industrielle (que beaucoup datent entre 1760 et 1820/1840), lorsque la mécanisation au début du dix-neuvième siècle n’était capable de remplacer qu’un nombre limité d’activités humaines. Elle affectait seulement certains pans de l’économie, tout en accroissant la demande pour le travail complémentaire aux biens capitaux comportant les nouvelles technologies (Mokyr, 2002). Elle créa aussi des secteurs entièrement nouveaux, un développement que les économistes de l’époque n’ont pas perçu (Mokyr, Vickers et Ziebarth, 2015). Par la suite, cependant, les parts du profit et du capital (…) s’accrurent entre les années 1850 et 1870 aux dépens du travail, lorsque les grandes technologies économes en travail se diffusèrent à l’ensemble de l’économie, notamment le transport à vapeur, l’industrie à grande échelle de machines-outils et l’usage des machines dans les usines alimentées par la vapeur. La part du travail s’accrut tout d’abord durant la Seconde Révolution industrielle (1870-1914), comme les profits chutèrent durant la Longue Dépression (1873-1896), en accord avec le comportement (contracyclique) de la part du travail durant la récente crise financière mondiale.

Cohérent avec l’idée selon laquelle l’impact sur la part du travail varie avec la qualification, comme on a pu le voir dans ce chapitre des Perspectives de l’économie mondiale, l’industrialisation a affecté certains secteurs et groupes de travailleurs de façon disproportionnée. Au Royaume-Uni, les travailleurs employés dans le textile, avec une très faible intensité capitalistique et une faible productivité, supportèrent le plus le fardeau du changement technologique entre les années 1820 et les années 1950 (Bythell, 1969). Tandis que les salaires dans les usines grimpèrent, les revenus réels de la plupart des travailleurs domestiques et des artisans chutèrent (Lyons, 1989). Le creusement des écarts de salaires se reflète dans la hausse des inégalités, même lorsque la part du travail était largement constante ou même croissante (cf. graphique). Greenwood (1997) note que la demande de travailleurs qualifiés a augmenté durant l’industrialisation au Royaume-Uni. Goldin et Katz (1998) montrent une complémentarité similaire entre le capital et le travail qualifié aux Etats-Unis. (…). Un examen des indicateurs d’inégalités, qui sont plus facilement disponibles que les estimations de la part du travail, suggère que, comme le remarquait Kuznets (1955), les inégalités ont augmenté à partir de l’industrialisation pour atteindre un pic autour de la fin du dix-neuvième siècle ou au début du vingtième siècle dans la plupart des pays riches.

L’inquiétude actuelle à propos de l’impact du changement technologique rapide sur les travailleurs semble aussi être une caractéristique des précédents épisodes de changement rapide. Par exemple, Mortimer (1772) s’inquiétait que les machines "excluraient le travail de milliers d’êtres humains, qui sont utilement employés" ; changeant d’avis, Ricardo (1821) concluait que "la substitution des machines au travail humain est souvent très nocive aux intérêts de la classe des travailleurs… Elle peut rendre la population redondante et détériorer la condition du travailleur". Beaucoup ont souscrit à cette idée d’un impact négatif des machines à court terme, mais ils ont souvent distingué entre le bouleversement à court terme et les effets de long terme. Steuart (1767) affirmait que le chômage technologique surviendrait seulement si les changements sont introduits soudainement et que, même en cas de changements soudains, le bouleversement est temporaire, tandis que les avantages d’une plus forte productivité sont permanents. Keynes (1932) a avancé la même idée : "Ce chômage technologique, qui apparaît du fait que nous découvrons plus rapidement de nouvelles manières d’économiser le travail que de nouveaux usages du travail, n’est qu’une phase temporaire de désajustement. Tout cela signifie qu’à long terme l’humanité résout son problème économique".

En résumé, le progrès technique, lors de divers épisodes d’industrialisation, a été associé à un déclin de la part du travail durant certaines phases et pour certains groupes de travailleurs et à une hausse des inégalités. Bien que les effets de la technologie sur ces changements soient difficiles à quantifier, le niveau des inégalités à son pic historique (typiquement autour de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle dans les pays riches) était considérablement plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui. On estime que l’ajustement aux changements technologiques a pris une génération (Lyons, 1989). »

Zsóka Kóczán, « Technological progress and labor shares: A historical overview », in FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment expliquer la chute de la part du travail dans le revenu national ? »

mardi 28 mars 2017

L’Etat-providence à l’âge de la mondialisation

« Dans mon précédent billet qui se focalisait sur les politiques susceptibles de réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle, j'indiquais que je discuterai de l’Etat-providence dans un billet ultérieur. Le voici.

C’est devenu un truisme de dire que l’Etat-providence subit les pressions exercées par la mondialisation et la migration. Il sera plus face de comprendre le problème si nous remontons aux origines de l’Etat-providence. Comme Avner Offer nous l’a récemment rappelé dans l’excellent livre qu’il a coécrit avec Daniel Söderberg, la démocratie sociale et l’Etat-providence trouvent leur origine dans la prise de conscience (…) que tout le monde traverse des périodes dans leur vie où elles ne gagnent rien, mais doivent pourtant consommer : cela s’applique aux jeunes (d’où les prestations familiales), aux malades (d’où les soins et indemnités de maladie), à ceux qui se blessent au travail (d’où l’assurance-accidents des travailleurs), aux femmes lorsqu’elles accouchent (d’où le congé parental), aux gens qui perdent leur emploi (d’où l’assurance-chômage) et aux personnes âgées (d’où les pensions de retraite). L’Etat-providence a été créé pour fournir ces prestations, délivrées sous forme d’allocations dans un cadre assurantiel, pour des conditions soit inévitables, soit très communes. Il s’est élaboré sur l’hypothèse d’une similitude des comportements ou, pour le dire différemment, d’une homogénéité culturelle et souvent ethnique. Ce n’est pas un accident si le prototype de l’Etat-providence qui est né en Suède dans les années 1930 avait plusieurs éléments relevant du socialisme national (expression que je n’utilise pas ici dans un sens péjoratif).

En plus de la similitude des comportements et des expériences, l’Etat-providence nécessite une participation de masse pour être soutenable. L’assurance sociale ne peut fonctionner sur des fragments de la main-d’œuvre parce que cela mènerait naturellement à la sélection adverse, un point bien illustré par les querelles sans fin sur la santé aux Etats-Unis. Les riches ou bien ceux qui ne sont pas susceptibles d’être au chômage ou en mauvaise santé ne veulent pas subventionner les "autres" et se désengagent du système. Mais un système qui dépendrait seulement des "autres" serait insoutenable en raison des grandes primes qu’il requerrait. Donc l’Etat-providence ne peut fonctionner que s’il couvre toute la population active ou tout du moins sa grande majorité, c’est-à-dire lorsqu’il (1) est massif et (2) inclut des personnes aux conditions similaires.

La mondialisation érode ces deux exigences. La mondialisation commerciale a contribué au déclin de la part de la classe moyenne dans la plupart des pays occidentaux et à la polarisation des revenus. Avec une polarisation des revenus, les riches se disent qu’il leur est préférable de créer leurs propres systèmes privés parce que partager les systèmes avec ceux qui sont significativement plus pauvres implique de substantiels transferts de revenu. Cela mène au "séparatisme social" des riches, qui se reflète à travers l’importance croissante des régimes privés de santé, des régimes de retraite par capitalisation et de l’éducation privée. Il apparaît qu’une société très inégale et polarisée ne peut maintenir un Etat-providence extensif.

La migration économique à laquelle la plupart des sociétés riches ont été nouvellement exposées au cours des cinquante dernières années (en particulier en Europe) sape aussi le support de l’Etat-providence. Cela survient avec l’inclusion de personnes qui présentent des différences, réelles ou supposées, dans les normes sociales ou les événements de vie. C’est le même phénomène auquel se réfère Peter Lindert lorsqu’il dit que le manque d’"affinité" entre la majorité blanche et les Afro-Américains aux Etats-Unis a contribué historiquement à ce que l’Etat-providence soit moins développé aux Etats-Unis qu’en Europe. Le même processus est maintenant à l’œuvre en Europe, où de larges poches d’immigrants n’ont pas été assimilées et où la population autochtone croit que les immigrés profitent excessivement des prestations sociales. Le manque d’affinité ne relève pas forcément d’une sinistre discrimination. C’est peut être parfois le cas, mais le plus souvent le cas c’est parce que l’on pense (correctement) que l’on n’est pas susceptible de connaître des événements au cours de notre existence qui soient de la même nature ou fréquence que ceux que connaissent les autres, si bien que l’ont ne veut pas contribuer à une telle assurance. Aux Etats-Unis, le fait même que les Afro-Américains aient plus de chances d’être au chômage a probablement mené à ce que les allocations-chômage soient moins généreuses ; de même, le fait que les immigrés soient davantage susceptibles d’avoir des enfants que les autochtones peut entraîner une réduction des prestations familiales. Dans tout cas, le fait de s’attendre à ne pas connaître les mêmes événements de la vie que les autres sape l’homogénéité nécessaire à la soutenabilité de l’Etat-providence.

En outre, à l’ère de la mondialisation, les Etats-providence les plus développés peuvent connaître un effet pervers, celui d’attirer les migrants les moins qualifiés ou les moins ambitieux. "Toutes choses égales par ailleurs", un migrant va décider d’émigrer vers un pays plutôt qu’un autre si le revenu qu’il s’attend à gagner est supérieur dans le premier que dans le second. En principe, cela favorise l’émigration vers les pays les plus riches. Mais nous devons aussi prendre en compte les anticipations du migrant quant à la place qu’il pense atteindre dans la répartition du revenu du pays d’accueil. Si les migrants s’attendent à se retrouver dans les déciles inférieurs de la répartition, alors un pays plus égalitaire avec un plus large Etat-providence sera plus attractif. Les migrants feront le calcul opposé s’ils s’attendent à finir dans les déciles supérieurs dans la répartition de revenu du pays d’accueil. Si les premiers migrants sont soit moins qualifiés, soit moins ambitieux que les seconds (une hypothèse que l’on peut raisonnablement accepter), alors les moins qualifiés vont avoir tendance à choisir les pays avec les Etats-providence les plus développés. Donc il y a sélection adverse.

En termes abstraits, les pays qui seraient exposés à la sélection adverse la plus aiguë seront ceux avec de larges Etats-providence et une faible mobilité du revenu. Les migrants allant vers de tels pays ne peuvent s’attendre, même au cours de la prochaine génération, à avoir des enfants qui grimperaient dans l’échelle des revenus. Via un destructeur effet retour, de tels pays vont attirer les migrants les moins qualifiés et les moins ambitieux et une fois que ceux-ci formeront une sous-classe, la mobilité de leurs enfants sera limitée à la hausse. Le système fonctionne ensuite comme une prophétie autoréalisatrice : il attire encore plus de migrants non qualifiés qui ne parviennent pas à s’assimiler. Les natifs tendent à voir les immigrés comme manquant généralement en compétences et en ambition (ce qui peut être exact parce que c’est le genre de personnes que leur pays attire) et donc comme "différents". Au même instant, l’échec à être accepté sera perçu par les immigrés comme une confirmation des préjugés anti-immigrés des natifs ou, pire, comme de la discrimination ethnique ou religieuse.

Il n’y a pas de solution facile au cercle vicieux auquel font face les Etats-providence des pays développés à l’ère de la mondialisation. C’est pourquoi, dans mon précédent billet, j’ai plaidé pour des politiques qui mèneraient à l’égalisation des dotations, de façon à ce que l’imposition du revenu courant et la taille de l’Etat-providence puissent au final s’en trouver réduites (…). »

Branko Milanovic, « The welfare state in the age of globalization », in globalinequality (blog), 26 mars 2017. Traduit par Martin Anota

lundi 13 mars 2017

Pourquoi les outils du vingtième siècle ne peuvent réduire les inégalités au vingt-et-unième siècle

« La remarquable baisse des inégalités de revenu et de patrimoine dans les pays riches, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1980, dépendait de quatre piliers : de puissants syndicats, une éducation de masse, une forte imposition, de larges transferts de revenus. Au cours de ces vingt ou trente dernières années, les inégalités sont reparties à la hausse et les diverses tentatives qui ont cherché à contenir cette nouvelle hausse, mais qui ont échoué à le faire, se sont appuyées sur l’ensemble ou une partie de ces quatre piliers. Mais aucun d’entre eux ne sera efficace au vingt-et-unième siècle.

Pourquoi ? Considérons tout d’abord les syndicats. Le déclin du syndicalisme, que l’on observe dans tous les pays riches et qui est particulièrement prononcé dans le secteur privé, n’est pas seulement le produit de politiques gouvernementales plus hostiles que par le passé. Celles-ci peuvent avoir contribué à la désyndicalisation, mais elles n’en sont pas la cause principale. L’organisation du travail sous-jacente a changé : il y a la désindustrialisation, la tertiarisation et le passage d’unités de production à grande échelle à des unités plus petites, qui emploient moins de travailleurs et qui ne sont pas localisées dans le même endroit. Il est bien plus difficile de coordonner une main-d’œuvre dispersée que de coordonner des travailleurs qui travaillent dans la même usine et partagent un même intérêt. En outre, l’affaiblissement des syndicats est un reflet de la perte de pouvoir du travail vis-à-vis du capital qui est due à l’expansion massive du travail salarié (c’est-à-dire de la main-d’œuvre travaillant dans un système capitaliste) depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la réintégration de la Chine dans l’économie mondiale. Tandis que cette dernière a constitué un choc temporaire, ses effets vont persister pendant encore plusieurs décennies et ils peuvent être renforcés à l’avenir par une forte croissance de la population en Afrique, qui va entretenir l’abondance relative du travail.

L’éducation de masse a été un outil de réduction des inégalités en Occident au cours de la période lorsque le nombre moyen d’années de scolarité passe de 4 ou 6 dans les années 1950 à 13, voire plus, aujourd’hui. Cela entraîna une réduction de la prime de qualification (skill premium), c’est-à-dire de l’écart entre le salaire des diplômés de l’université et le salaire de ceux qui n’ont qu’un diplôme du primaire ou du secondaire, si bien que le fameux économiste néerlandais Jan Tinbergen croyait au milieu des années 1970 que la prime de qualification serait nulle au tournant du siècle. Mais l’expansion de masse de l’éducation est impossible lorsqu’un pays a déjà atteint 13 ou 14 ans d’éducation en moyenne simplement parce que le niveau d’éducation est limité à la hausse. Donc nous ne pouvons nous attendre à ce que les petites hausses dans les niveaux moyens d’éducation fournissent l’effet égalisateur sur les salaires qu’a pu présenter l’éducation de masse par le passé.

Une forte taxation du revenu courant et de hauts transferts sociaux s’avéraient cruciaux pour réduire les inégalités de revenu. Mais il est politiquement difficile de les accroître à nouveau. Cela s’explique avant tout par le plus grand scepticisme vis-à-vis du rôle du gouvernement et des politiques de prélèvements et de transferts que partagent maintenant les classes moyennes dans plusieurs pays par rapport à leurs prédécesseurs d’il y a un demi-siècle. Cela ne veut pas dire que les gens veulent juste payer moins d’impôts ou qu’ils ne sont pas conscients que sans importants prélèvements les systèmes de sécurité sociale, d’éducation gratuite, d’infrastructures modernes, etc., s’effondreraient. Mais cela veut dire que l’électorat est plus sceptique à propos des gains qu’il peut tirer d’une hausse additionnelle de l’impôt sur le revenu courant et qu’une telle hausse a peu de chance d’être votée.

Mais si les fortes inégalités sous-jacentes sont une menace à l’homogénéité sociale et à la démocratie, quels outils doivent être utilisés pour les combattre ? C’est là où je pense que nous devons réfléchir non seulement en prenant du recul, mais aussi en nous donnant un nouvel objectif : un capitalisme égalitaire basé sur des dotations approximativement égales en capital et en compétences dans la population. Un tel capitalisme génère des résultats égalitaires même sans avoir recours à un large Etat redistributif. Pour le dire simplement : si les riches ont seulement deux fois plus d’unités de capital et deux fois plus d’unités de compétences que les pauvres et si les rendements par unité de capital et de compétences sont approximativement égaux, alors les inégalités globales ne peuvent être supérieures de 2 à 1.

Comment les dotations peuvent-elles être égalisées ? Tant qu’il s’agit du capital, par déconcentration de la propriété des actifs. Tant qu’il s’agit du travail, principalement à travers l’égalisation des rendements aux niveaux de compétences relativement similaires. Dans le premier cas, cela passe via l’égalisation du stock de dotations, tandis que dans le second, cela passe par l’égalisation des rendements des stocks (d’éducation).

Commençons avec le capital. C’est un fait remarquable, auquel peu d’attention a été donnée, que la concentration des richesses et du revenu de la propriété est restée à un niveau incroyablement élevé, en l’occurrence d’environ 90 points de Gini, voire plus, depuis les années 1970 dans tous les pays riches. C’est en grande partie la raison pour laquelle le changement dans le pouvoir relatif du capital sur le travail et la hausse de la part du capital dans la production nette se sont directement traduits par une hausse des inégalités interpersonnelles. Ce fait évident était négligé tout simplement parce qu’il paraissait si… évident. Nous sommes habitués à penser que comme la part du capital va à la hausse, les inégalités de revenu doivent faire de même. Oui, c’est exact ; mais c’est exact parce que le capital est extrêmement concentré et donc qu’une hausse dans une source très inégale de revenu doit pousser les inégalités globales à la hausse. Mais si la propriété du capital devient moins concentrée, alors une hausse de la part du capital, qui peut être (supposons) inévitable en raison de forces internationales telles que le passage de la Chine au capitalisme, n’a pas besoin d’entraîner un accroissement des inégalités dans chaque pays riche pris individuellement.

Les méthodes pour réduire la concentration du capital ne sont pas nouvelles, ni inconnues. Elles n’ont juste jamais été utilisées sérieusement. Nous pouvons les répartir en trois groupes. Premièrement, les politiques fiscales favorables (notamment un taux de rendement minimum garanti) pour rendre la propriété d’actions plus attractive aux petits actionnaires (et moins attractive aux gros actionnaires, c’est-à-dire que le système devrait être l’exact inverse de celui qui est aujourd’hui en vigueur aux Etats-Unis). Deuxièmement, l’accroissement de la propriété du travailleur via le développement de l’épargne salariale sous forme d’actions et d’autres incitations au niveau des entreprises. Troisièmement, l’utilisation des impôts sur l’héritage ou sur le patrimoine pour égaliser l’accès au capital en utilisant les recettes fiscales pour donner à chaque jeune adulte une aide en capital (comme l’a récemment proposé Tony Atkinson).

Que faire avec le travail ? Ici, dans une société riche et bien éduquée, il ne s’agit pas simplement de rendre l’éducation plus accessible à ceux qui n’ont pas une chance d’étudier (bien que cela soit évidemment important), mais d’égaliser les rendements à l’éducation entre des personnes éduquées pareillement. Une source significative d’inégalités salariales n’est plus la différence entre le nombre d’années de scolarité (comme cela fut le cas par le passé), mais la différence entre les salaires (pour le même nombre d’années d’études) en se basant soit sur la différence perçue, soit sur la différence effective dans les qualités scolaires. Réduire cette inégalité passe par une égalisation de la qualité des écoles. Aux Etats-Unis et de plus en plus en Europe, cela implique une amélioration de la qualité des écoles publiques (un point souligné par Bernie Sanders lors des récentes élections américaines). Ce n’est possible qu’avec de larges investissements dans l’amélioration de l’éducation publique et le retrait de divers avantages (notamment l’exemption d’impôts) dont jouissent les formations privées qui reçoivent de larges dotations financières. Sans l’égalisation des règles du jeu entre écoles privées et publiques, une simple hausse du nombre d’années de scolarité ou de la réussite exceptionnelle de quelques enfants de la classe moyenne inférieure à atteindre les formations tertiaires d’élite (qui servent de plus en plus les seuls riches), ne vont pas réduire les inégalités dans les revenus du travail.

Dans un prochain billet, je m’attaquerai à la question de l’Etat-providence à l’ère de la mondialisation et de la migration. »

Branko Milanovic, « Why 20th century tools cannot be used to address 21st century income inequality? », in globalinequality (blog), 12 mars 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Comment la déformation du partage du revenu en faveur du capital accroît-elle les inégalités ? »

dimanche 22 janvier 2017

Pareto, Taleb et les extrémités des répartitions du revenu

« Je suis en train de lire Antifragile de Nassim Taleb et je me suis ainsi retrouvé à relire des morceaux de son extraordinaire Black Swan. (…) Ici, je vais m’adresser à l’un des (…) thèmes qui trouve écho parmi les gens qui travaillent sur les inégalités de revenu (…).

La contribution de Taleb est ici particulièrement cruciale. Les répartitions qui ont de longues extrémités à droite, comme les répartitions du revenu et surtout du patrimoine, sont caractérisées par des valeurs moyennes et des inégalités qui dépendent fortement des extrêmes. De plus, pour les événements extrêmes, comme Taleb l’écrit, les écarts-types ne sont pas pertinents. Donc les répartitions ne peuvent être pleinement décrites par la moyenne et la variance comme nous avons généralement tendance à le faire lorsque nous travaillons sur les inégalités. (Si la variance, comme l’écrit Taleb, reflète l’incertitude entourant la moyenne, alors la non-pertinence de la variance implique que nous ne sachions pas ce que nous ne savons pas, le "savoir inconnu" de Rumsfeld.)

Les statisticiens qui travaillent sur les inégalités savent depuis longtemps, de façon heuristique, dans quelle mesure leurs résultats, des coefficients de Gini aux indices de Theil et aux parts de revenu, dépendent des valeurs extrêmes et ils essayaient de résoudre ce problème en écartant les extrêmes, notamment en tronquant les valeurs au-dessus d’un certain maximum. Ce soi-disant "codage supérieur" (top-coding) était adopté jusqu’à il y a peu par le Bureau américain du recensement dans ses enquêtes sur la population courante, la principale source de données relatives à la répartition du revenu pour les Etats-Unis (…). Puisque les enquêtes auprès des ménages reposent sur des échantillons aléatoires, l’idée n’a pas été de laisser les valeurs extrêmes qui peuvent être décelées au cours d’une année, mais pas au cours des autres, affecter déraisonnablement à la fois la moyenne et les mesures d’inégalités. Par exemple, si vous interrogez Bill Gates cette année, mais pas avant, ni de nouveau après (ce qui est très probable dans la mesure où les personnes qui détiennent une telle richesse sont extrêmement rares), le revenu moyen et les inégalités aux Etats-Unis apparaitront cette année comme particulièrement fortes. Vous vous retrouverez avec des centaines de documents de recherche et de dissertations doctorales cherchant à déterminer quelle politique économique a conduit à une telle hausse des inégalités aux Etats-Unis, alors que, bien sûr, la seule raison tient à l’échantillonnage.

Nassim est un fervent admirateur des lois de puissance qui s’appliquent aux répartitions après un certain point (le "point de croisement"). Cela a aussi été utilisé en pratique en utilisant des répartitions log-normales qui tiendraient la route à un certain (haut) niveau de revenu avec une répartition à la Pareto qui se vérifierait par la suite. (Une répartition suit une loi de Pareto si pour chaque hausse de x pourcents du revenu, il y a une baisse de αx dans le pourcentage de récipiendaires de tels hauts revenus. α est la "constante" de Pareto.) Alternativement, certaines personnes (notamment Viktor Yakovenko ici) ont combiné des répartitions exponentielles et à la Pareto : la première serait une répartition qui s’applique aux salariés (les 95 % les moins riches), la seconde aux capitalistes (les 5 % les plus riches). Anwar Shaikh a utilisé cette répartition "combinée" dans son monumental Capitalism pour discuter de la relation entre les inégalités de revenu et les crises financières.

Mais je suis en désaccord avec Nassim à propos de la constance de α, qui découle de l’approche fractale de Mandelbrot sur laquelle se base Nassim. Je ne suis pas en train de parler de l’idée de Pareto d’une constance de α dans l’espace et dans le temps. Cela a été déjà suffisamment réfuté (…). Je parle du fait empirique que lorsque nous regardons les répartitions du revenu, selon la part du sommet nous considérons, α change. Je m’y étais intéressé il y a plusieurs années (…). J’avais posé la relation In H(y) = A- α In yH désignait la répartition cumulative inverse, Y le revenu, α la "constante" de Pareto ou la "guillotine" (parce qu’elle "réduit" le nombre de récipiendaires dans la mesure où le revenu augmente), sur des fragments du sommet de plus en plus petits : tout d’abord pour les 20 % les plus riches, puis pour les 19 % les plus riches, puis pour les 18 % les plus riches, etc., et ainsi jusqu’aux 1 % les plus riches. Je ne m’attends pas à ce que la guillotine reste de même pente.

Dans certains cas, la pente de la ligne peut être négative (α s’accroît en termes absolus) si les répartitions proches du sommet tendent à être plus "raréfiées" que les répartitions le long de l’ensemble des 20 % les plus riches. Comme on le voit sur le schéma ci-dessous, c’est le cas des Etats-Unis. Si vous avez seulement 100 personnes avec des revenus supérieurs à plusieurs centaines de millions de dollars, alors élever le seuil d’environ 10 % (par exemple) ferait peut-être basculer 20 ou 30 d’entre eux sous le nouveau seuil. Dans la partie intermédiaire, très "dense", de la répartition du revenu, vous pouvez accroître le seuil de 10 % et très peu de gens, en pourcentage, vont chuter : peut-être seulement 1 %. Donc, autour du sommet, la guillotine serait de -2 ou de -3, tandis qu’au niveau intermédiaire elle serait de -0,1.

GRAPHIQUE Constante de Pareto pour les répartitions de l’Allemagne, des Etats-Unis et du Royaume-Uni

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Mais dans le cas de l’Allemagne et du Royaume-Uni, dont les répartitions semblent presque identiques excepté pour les 1 % les mieux rémunérés, la guillotine de Pareto décline en termes absolu à mesure que l’on se rapproche du sommet. La répartition autour du sommet est plus dense.

Dans d’autres cas, comme l’Egypte, présentée dans le graphique ci-dessous avec l’Italie et les mêmes données pour l’Allemagne, la constante de Pareto est plus faible (en termes absolus) presque à travers l’ensemble des 20 % les plus riches. La répartition de l’Egypte est plus dense que celle de l’Allemagne et de l’Italie (presque) tout du long. Etrangement, l’Italie se rapproche de ce que Pareto aurait cru.

GRAPHIQUE Constante de Pareto pour les répartitions de l’Allemagne, de l'Egypte et de l'Italie

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Le point clé est que la loi de puissance fonctionne avec une intensité inégale même sur la portion de la répartition où nous croyons qu’elle s’applique (c’est-à-dire au-dessus du "point de croisement"). Donc, dans l’équation ci-dessus, nous devons écrire α(y) plutôt que α.

La différence dans les niveaux de la guillotine entre l’Egypte et l’Allemagne ou l’Italie illustre un autre point : des guillotines moins tranchantes (si elles tenaient tout le long de la répartition) comme en Egypte vont être associées à de plus hauts niveaux d’inégalités globales parce qu’elles impliquent des extrémités plus épaisses. Des guillotines plus tranchantes impliquent moins d’épaisseur dans les extrémités et donc moins d’inégalités. Cela transparaît à travers le fait que le Gini d’une répartition à la Pareto est égale à 1/(2α-1) et que lorsque α s’accroît en termes absolus (c’est-à-dire la répartition se raréfie), le Gini décline.

Où cela nous amène-t-il ? A une approche fractale modifiée : lorsque nous découpons les répartitions du revenu et des richesses toujours plus finement, le même phénomène ne se répète pas avec une même intensité mais, selon la répartition, avec une plus ou moins grande intensité. La constante de Pareto varie tellement que l’on peut se demander comment le terme "constante" puisse lui être appliqué. »

Branko Milanovic, « Pareto, Taleb and the tails of income distributions », in globalinequality (blog), 8 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

mardi 27 décembre 2016

Les liens entre inégalités, mondialisation et conflits selon Branko Milanovic



Les causes des inégalités


« (...) Je pense que le "graphique de l’éléphant" explique largement le Brexit et la victoire de Trump. Pourquoi ? Parce qu’il montre de façon très claire que les personnes qui se situent dans les strates les plus basses des distributions de revenus dans les pays riches ont moins bénéficié de la mondialisation que les personnes résidant en Asie (vis-à-vis desquelles ils sont souvent en concurrence dans les chaines de valeur mondiales), mais aussi moins que les personnes situées dans les strates les plus élevées dans ces mêmes pays riches. Vous ne pouvez pas séparer ces deux faits. Le premier, l’essor de l’Asie et de la Chine en particulier, est évident à chacun ; le second est l’essor des inégalités dans presque tous les pays de l’OCDE entre 1980 et la crise financière mondiale. (…)

Ce que l’on peut par contre se demander, c’est si la mondialisation a été la cause première derrière cette dynamique. Les deux autres causes "concurrentes" sont le progrès technique (qui bénéficia aux travailleurs les plus qualifiés au détriment des moins qualifiés) et les politiques économiques comme la réduction des taux d’imposition.

Selon moi, ces trois facteurs ont joué un rôle, mais le progrès technique et les politiques économiques répondirent à la mondialisation. Le progrès technique n’aurait pas eu les mêmes effets s’il n’était pas possible d’employer des personnes situées à des milliers de kilomètres. Les politiques économiques auraient également été différentes si les économies avaient été relativement fermées, avec des contrôles de capitaux, comme durant les années soixante et soixante-dix.

Je suis d’accord avec Dani Rodrik lorsqu’il dit que la mondialisation réduit le champ des possibles en matière de politiques économiques pour chaque Etat-nation. Cela apparaît clairement lorsque vous voyez à quel point les politiques économiques sont aujourd’hui bien plus similaires d’un pays à l’autre qu’elles ne l’étaient dans les décennies qui précédaient les années quatre-vingt. Aujourd’hui, la plupart des pays ont abandonné les contrôles de capitaux, presque toutes les devises sont convertibles, les tarifs douaniers sont bien plus faibles, les capitaux étrangers jouent un plus grand rôle, les subventions publiques aux entreprises sont négligeables par rapport à ce qu’elles étaient avant. Et pourquoi ? Parce que nous avons créé une architecture économique internationale qui prend la mondialisation non seulement comme donnée, mais aussi comme un objectif désirable en soi. Et je suis d’accord avec cela. (…)

En effet, (…) je considère comme désirable toute politique qui est "inclusive" dans le sens où elle ouvre le champ d’action à davantage de participants. Ce n’est pas une vue instrumentale de la mondialisation. Je ne crois pas que la mondialisation soit une bonne chose au motif qu’elle accroît les revenus (même si, comme je le crois, elle le fait effectivement). Je pense que la mondialisation est une bonne chose parce qu’elle réduit les obstacles entre les différents êtres humains. Je pense que deux motifs peuvent nous amener idéologiquement à rejeter la mondialisation : l’un est le "localisme", qui nous amène à nous inquiéter de notre seule communauté locale et à ne pas désirer interagir avec le reste du monde ; le second est le "nationalisme" qui oppose plus violemment un "nous" à "eux". Les communautés religieuses constituent un exemple du premier ; la Corée du Nord constitue un exemple du second.

Des problèmes apparaissent avec la mondialisation parce que les gains que les pays en tirent ne sont pas (et ne pourront jamais être) répartis également. Il y aura toujours des individus qui gagneront moins que les autres, voire même des individus qui y perdent en termes absolus. Mais à qui peuvent-ils "demander des réparations" ? Seulement à leurs gouvernements nationaux parce que c’est de cette façon que le monde est politique organisé. Donc les gouvernements nationaux ont à s’engager dans des opérations (…) pour régler les effets pervers de la mondialisation. Et c’est quelque chose qu’ils n’ont pas su bien faire, parce qu’ils étaient convaincus que les richesses finiraient par ruisseler (trickle-down) des plus riches vers le reste de la population. Nous savons que ce n’est pas le cas.

C’est facile peut-être à dire avec le recul, mais ils auraient pu appeler à des pactes commerciaux qui auraient accordé plus attention aux standards des travailleurs plutôt qu’à la protection des droits de propriété intellectuelle et aux brevets. La nature biaisée de ces traités reflétaient évidemment la relation de pouvoir qui existe au niveau domestique et même mondial entre le capital et le travail. En d’autres termes, nous devrions avoir plus d’OIT et moins de MIGA et d’OMC. Les pays riches, surtout les Etats-Unis, auraient pu prêter plus d’attention à la qualité de l’éducation et essayer non seulement de rendre plus égal l’accès aux meilleures écoles, mais aussi de faire en sorte que les écoles publiques soient d’aussi bonne qualité que les écoles privées. Vous pouvez dire que c’est une politique désirable en soi, qui a peu à voir avec la mondialisation. Je suis d’accord, mais je pense aussi qu’elle aurait réduit le nombre de "perdants", parce qu’elle aurait permis à une plus grande part de la population de tirer un bénéfice de la mondialisation. (…)

Cela a toujours été une erreur de relier tout le soutien qu’a trouvé Trump au racisme et à la misogynie. En faisant cela, on commet deux erreurs : premièrement, ignorer cette partie de la population au motif que leur racisme ou leur misogynie les rend imperméables à tout argumentation rationnelle ; et, deuxièmement, minimiser les facteurs économiques, ce qui ne peut que nous amener à échouer lorsqu’il s’agit de proposer un quelconque changement en matière de politique économique. L’idée selon laquelle le nativisme a été le seul responsable de l’essor du populisme d’extrême-droite aux Etats-Unis et l’idée partagée par certains selon laquelle les "perdants" des pays riches ne devraient pas se plaindre au motif que leur situation est meilleure que celle des travailleurs chinois sont juste deux mauvaises réponses à un réel problème. »

Les forces qui réduisent les inégalités


« Je distingue les forces qui réduisent les inégalités entre celles qui sont "malignes" et celles qui sont "bénignes". La principale force maligne dans l’ère moderne a été la guerre. Elle a réduit les inégalités, non seulement via la destruction d’actifs physiques, mais aussi via la hausse d’impôts nécessaire pour maintenir l’effort de guerre et lever une armée. Le rôle de la guerre à cet égard est assez bien connu.

Les forces bénignes qui ont réduit les inégalités dans les pays riches que ce soit dans les décennies qui suivent le New Deal ou bien au cours des années quatre-vingt ont été l’éducation de masse, les syndicats, les partis politiques socialistes, les taux d’imposition élevés, les revenus de transfert, mais aussi le progrès technique lorsqu’il favorisa les pauvres, par exemple lorsqu’il bénéficia davantage aux travailleurs les moins qualifiés qu’aux travailleurs les plus qualifiés.

Je ne pense pas que beaucoup de ces forces vont continuer d’être à l’œuvre dans un futur proche. Par exemple, les syndicats ont été décimés, pas seulement par la réglementation anti-travail, mais aussi par le passage d’une économie industrielle où de très nombreux travailleurs se retrouvaient ensemble dans le même lieu (le fameux "fordisme") à une économie tertiarisée avec des travailleurs qui sont plus hétérogènes en termes de compétences et qui travaillent dans des unités de plus petite taille. L’éducation de masse ne va pas non plus jouer le même rôle que par le passé. Ce fut une force égalisatrice lorsque les pays riches passèrent d’environ 6 ou 7 ans d’éducation en moyenne à 13 ans, mais ce sera difficile de faire passer la durée moyenne d’éducation à 20 ans. Donc c’est la qualité de l’éducation, plutôt que l’éducation de masse, qui devient cruciale. Finalement, je ne pense pas qu’une hausse des impôts et des revenus de transfert soit acceptée par la majorité de l’électorat, notamment parce que les générations actuelles portent un regard plus sceptique quant à la capacité du gouvernement à utiliser efficacement son Budget.

C’est pour ces diverses raisons que je crois que les forces bénignes clés qui peuvent réduire les inégalités à l’avenir reposeront une égalisation des dotations. Cela signifie tout d’abord un meilleur accès à une éducation de meilleure qualité pour tous, de façon à ce que les rendements de l’éducation soient plus égaux, mais aussi ce que j’appelle une "déconcentration" de la propriété du capital. Celle-ci implique notamment des incitations fiscales pour promouvoir une propriété plus large du capital (…). Si les écarts de salaires déclinent et si la répartition du revenu du capital devient plus égale, alors vous pouvez atteindre des résultats relativement égaux, même sans faire plus grandement intervenir le gouvernement dans la redistribution du revenu courant. Si cela n’est pas fait, le danger est qu’avec la répartition très asymétrique de la propriété qui existe aujourd’hui dans tous les pays riches, toute hausse de la part du revenu national rémunérant le capital va directement se traduire par une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Auquel cas, soit vous laissez les inégalités s’aggraver, soit vous augmentez la redistribution du revenu courant, alors même qu’il n’y a plus d’appétit politique pour cette dernière. Vous vous retrouvez alors sans instrument pour compenser la hausse des inégalités. (…) »

Les liens entre inégalités et conflits internationaux


« Il y a bien sûr presque autant de théories expliquant la Première Guerre mondiale que de théories expliquant la chute de l’Empire romain. La théorie impérialiste fut l’une des premières puisqu’elle fut en partie formulée avant même le début du conflit et en partie lors de ce dernier ou immédiatement après ce dernier. Je la trouve convaincante parce qu’elle place les forces économiques avant les autres, notamment les forces politique et militaire, si bien qu’elle est cohérente avec ce que je tends à croire en général (la priorité à l’économie) et surtout avec ce qui était dans les esprit à l’époque. Cette époque, disons de 1870 à 1914, était similaire à la nôtre, une époque de progrès technique intense et de commercialisation massive (ou vous pourriez parler de "marchandisation") du travail, de la terre, etc., couplés à la mondialisation. (…)

Si on la résume au maximum, la thèse d’Hobson-Lénine affirme que de fortes inégalités domestiques se sont traduites par un manque de demande insuffisance domestique (parce que la propension marginale à consommer des riches est plus faible que celle des pauvres) et par un excès d’épargne en quête d’opportunités d’investissement qu’il ne trouva que dans les territoires d’outre-mer. Ensuite, de façon à protéger leur capital, qu’il soit directement investi ici ou sous la forme d’obligations publiques, les capitalistes s’appuyèrent sur les ressources militaires de leurs pays. Nous avons vu beaucoup faire usage de la force pour obtenir le remboursement des dettes (la "diplomatie de la canonnière") en Tunisie, en Egypte, au Venezuela ou, pire, pour directement contrôler les territoires, c’est-à-dire créer des colonies. Comme Hobson l’écrit au tournant du vingtième siècle, "les investisseurs tendent à œuvrer pour l’annexion politique des pays qui contiennent leurs investissements".

Chaque grande puissance au dix-neuvième siècle ou au début du vingtième siècle a agi ainsi : non seulement l’Angleterre et la France, mais aussi l’Allemagne, la Russie et les Etats-Unis. L’Empire austro-hongrois fit de même, si ce n’est qu’il le fit en Europe. C’est cette concurrence pour la conquête des territoires (en ressources et en travail bon marché) à travers le monde ou pour paraphraser Taylor, "pour la maîtrise du monde", qui mena à la Première Guerre mondiale.

La partie importante de la théorie montre comment le conflit international peut être provoqué par des forces purement domestiques. C’est pourquoi j’en parle dans le contexte des vagues de Kuznets (Kuznets waves) : de fortes inégalités déclenchèrent (indirectement) les forces malignes de la guerre qui finirent par réduire les inégalités. C’est l’enseignement utile à rappeler aujourd’hui et à l’avenir. Ce n’est pas un quelconque impérialisme aveugle "du sang et du sol" qui est souvent à l’origine du conflit, mais un impérialisme qui répond aux intérêts bien définis de certaines classes, qui utilisent alors le pouvoir étatique pour poursuivre ces intérêts.

(…) Il y a d’innombrables exemples où intérêts économiques jouent un rôle clé dans l’éclatement des conflits, que ce soit les conquêtes militaires dans les mondes antiques et médiévaux qui étaient motivés par le désir d’avoir du travail bon marché à travers l’esclavage ou encore la colère des industriels du sucre des Etats-Unis lors de la vague de nationalisations à Cuba qui gela les relations politiques entre les deux pays pendant plus d’un demi-siècle. Donc, il n’est pas difficile d’affirmer que les intérêts économiques se tiennent souvent derrière les décisions de politique étrangère : nous pouvons le voir pratiquement tous les jours en ce moment lorsque l’on entend ce que Trump et les personnes qui l’entourent sont susceptibles de faire non en fonction de leurs propres intérêts économiques. Et nous pouvons ensuite facilement partir de ces intérêts économiques pour montrer qu’ils deviennent souvent plus aigus dans un contexte de fortes inégalités, simplement parce que les enjeux sont plus élevés. (…)

Il serait simpliste de dire que les inégalités de revenu ou de patrimoine sont les seules à déclencher le chaos. Comme je l’ai affirmé dans mon livre, les inégalités sont l’un des divers facteurs qui favorisent les conflits, c’est le contexte dans lequel l’économie et la politique fonctionnent. Les inégalités rendent les conflits, tant domestiques qu’internationaux, plus violents et l’on ne doit pas oublier que créer un conflit étranger pour mieux masquer le conflit domestique est une tactique qui s’est révélée très efficace par le passé et qui reste très utilisée. (…) »

Branko Milanovic, entretien sur le site New Republic, 20 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

lundi 14 novembre 2016

La mondialisation est-elle responsable de la stagnation des salaires américains ?



« La victoire de Donald Trump est interprétée par beaucoup comme une violente réaction à la mondialisation. Pour moi, cela nous amène à nous poser la question suivante : quelle est la contribution de la mondialisation au déclin des revenus réels de nombreux travailleurs ?

La réponse, je pense, est : modeste. L’article réalisé par Ann Harrison et ses collègues et celui réalisé par Jonathan Haskel et ses collègues montrent qu’il est très difficile de lier la chute des salaires réels américains à l’accroissement de l’ouverture au commerce international. En outre, il n’est pas prouvé (pour le moins que l’on puisse dire) que l’accroissement de l’immigration a contribué à la chute des salaires : la conclusion de George Borjas selon laquelle cela a été le cas a été férocement mise à l’épreuve.

Le sens commun doit aussi nous amener à douter que ce soit la mondialisation qui est à blâmer.

Pour au moins une raison, les importations bon marché contribuent à améliorer la situation des travailleurs. Si vous dépensez 5 dollars pour acheter un tee-shirt chinois plutôt que 10 dollars sur un tee-shirt produit aux Etats-Unis, il vous reste 5 dollars que vous pouvez dépenser pour acheter autre chose. Cela doit accroître la demande et l’emploi. Et tant que cela pousse l’inflation à la baisse, les importations bon marché doivent contribuer à ce que les taux d’intérêt soient poussés à la baisse, ce qui doit stimuler l’activité économique et l’emploi. Et nous pouvons également ajouter que la mondialisation a probablement réduit les taux d’intérêt via d’autres canaux depuis les années quatre-vingt-dix, notamment grâce à l’excès d’épargne asiatique.

De tels doutes à propos des effets négatifs de la mondialisation sont renforcés par l’empirisme. L’ampleur de la mondialisation, mesurée par la croissance du commerce mondial, a fortement ralenti depuis la crise financière. Mais les salaires réels des Etats-Unis, jusqu’à très récemment, ne se sont pas améliorés. Cela nous dit que d’autres choses ont pu avoir déprimé des Américains ordinaires.

Quel pourrait être ces autres facteurs ? Voici sept autres suspects (il peut y en avoir plein d’autres), certains desquels ont été identifiés il y a de nombreuses années et d’autres plus récemment :

  • Le déclin des syndicats. Celui-ci a accru les inégalités pas simplement en déprimant la rémunération des travailleurs, mais aussi en accroissant la rémunération des dirigeants, car cela affaiblit une contrainte qui pesait sur leur quête de rentes ;

  • La financiarisation. Par exemple, la hausse de l'endettement des entreprises, en particulier celle que l'on a pu observer durant les années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, a incité les entreprises à réduire agressivement leurs coûts, notamment la masse salariale. Englebert Stockhammer estime que ce facteur a bien davantage déprimé la part du revenu national rémunérant le travail que la mondialisation ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur des qualifications. Depuis les années quatre-vingt, de nouvelles innovations ont accru la demande de travailleurs qualifiés et réduit la demande de travailleurs non qualifiés ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur du pouvoir. Les innovations telles que la vidéosurveillance, la conteneurisation et les caisses informatisées ont donné aux dirigeants la capacité de suivre plus directement les travailleurs les moins qualifiés, ce qui réduit la nécessité de les motiver via les salaires, donc amène les dirigeants à réduire la composante du salaire correspondant au salaire d’efficience ;

  • La baisse du salaire minimum. La valeur réelle du salaire minimum aux Etats-Unis est inférieure de 20 % à celle qu’elle atteignait dans les années soixante-dix ;

  • Un recul de l’Etat-providence. En incitant les personnes à trouver un emploi, les réductions des prestations sociales ont réduit les salaires en accroissant l’offre de travail et en détériorant les options des travailleurs en dehors du travail, ce qui réduisit leur pouvoir de négociation ;

  • Le ralentissement de la croissance de la productivité. Au cours des cinq dernières années, la productivité du travail s’est accrue de seulement 0,7 % par an, alors qu’elle s’accroissait au rythme annuel de 2 % au cours des trois décennies qui ont précédé la crise de 2008.


Tout cela nous amène à un paradoxe. Bien que les preuves empiriques économiques suggèrent que la mondialisation constitue, au mieux, seulement l’un des divers facteurs contribuant au déclin des classes moyennes aux Etats-Unis, elle a dominé le débat politique, alors que les autres facteurs, ceux que nous venons d’énumérer, en ont été épargnés. Pourquoi en a-t-il été ainsi ? Voici très certainement une partie de la réponse : il est bien utile à certains de faire porter la responsabilité aux étrangers plutôt que de voir les inégalités et la santé du capitalisme faire l’objet d’un examen attentif. »

Chris Dillow, « Is globalization to blame? », in Stumbling and Mumbling (blog), 11 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Pourquoi la part du travail diminue-t-elle aux Etats-Unis ? »

« Mondialisation versus technologie »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »

vendredi 11 novembre 2016

Révisez vos chiffres sur la pauvreté dans le monde !

« (…) "Saviez-vous qu’au cours de ces 30 dernières années, le pourcentage de personnes dans le monde qui vivent dans la pauvreté extrême a été divisé par deux ?" En 2014, 84 % des Américains à qui cette question avait été posée n’étaient pas au courant de cette chute de la pauvreté extrême dans le monde. En fait, 67 % des Adultes qui y ont répondu pensaient que la pauvreté mondiale avait augmenté au cours des trois précédentes décennies. Sans surprise, 68 % ne croyaient pas qu’il serait possible de mettre un terme à la pauvreté extrême dans le monde au cours des 25 années suivantes.

Une récente étude qui a cherché à préciser les connaissances du public autour du monde des Objectifs du Développement Soutenable a confirmé que cette ignorance générale n’est pas une simple anomalie américaine. Une vaste majorité des répondants de divers pays, qu’ils soient développés ou en développement, n’ont pas conscience de ces progrès (cf. graphique 1). Chose intéressante, les citoyens chinois semblent mieux informés des tendances de la pauvreté mondiale que les citoyens américains ou allemands.

GRAPHIQUE 1 La part de la population qui croit que la pauvreté extrême mondiale a diminué au cours des 20 dernières années

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Mais c’est juste que les adultes pensent. Le 17 octobre, lors de la Journée Internationale de l'Eradication de la Pauvreté, un sondage réalisé auprès de 150 étudiants dans les environs de Washington qui étaient invités à la Banque mondiale montra des résultats plus encourageants. Les deux tiers répondirent correctement en déclarant que la pauvreté extrême mondiale avait diminué. Pourtant, plus de la moitié d’entre eux ne pensaient pas que le déclin ait été substantiel. Pire, seulement quatre étudiants sur dix pensaient que la pauvreté extrême pourrait être éliminée d’ici 2030.

Il est tentant d’engager un débat sur les raisons expliquant pourquoi autant de gens en savent si peu à propos de cet incroyable progrès, que Nicholas Kristof, du New York Times, a estimé être "la meilleure nouvelle dont vous n’êtes pas en courant". Laissons de côté les spéculations ; nous faisons simplement état de notre étonnement face à l’ampleur de ces mauvaises perceptions à propos du plus grand défi en termes de développement mondial, en particulier dans un monde hyperconnecté et drogué aux médias.

La seconde partie de cette histoire est également fascinante. Est-ce que la pauvreté mondiale aura disparue en 2030 ? Nous ne pouvons réellement pas en être sûrs et prétendre avoir une réponse définitive peut sembler ridicule dans la mesure où nous ne pouvons même pas estimer avec certitude les chiffres de la pauvreté en temps réel. En effet, les dernières estimations que nous avons à notre disposition se réfèrent à la pauvreté mondiale en 2013, c’est-à-dire d’il y a trois ans.

Cependant, il y a plusieurs raisons d’être optimiste à propos d’une disparition de la pauvreté en 2030.

Le nouveau rapport sur la "pauvreté et la prospérité partagée" publié en octobre par la Banque mondiale explique pourquoi. Le graphique ci-dessous montre que le nombre de personnes extrêmement pauvres à travers le montre (mesuré avec le seuil de 1,90 dollar par jour) a chuté d’environ 1,1 milliard d’individus au cours des 25 dernières années, une période au cours de laquelle la population mondiale a augmenté de près de 2 milliards de personnes (cf. graphique 2). C’est vrai pour toutes les régions du monde sans exception, des pays relativement riches d’Europe de l’Est et d’Amérique latine aux pays plus pauvres d’Afrique subsaharienne et de l’Asie du sud. Certes, les chiffres de la pauvreté n’ont pas diminué au même rythme d’une région à l’autre. Mais les chiffres ne laissent que très peu de doute : la pauvreté extrême a effectivement et fortement diminué.

GRAPHIQUE 2 Part de pauvres dans la population mondiale (en %) et nombre de pauvres dans le monde

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La deuxième raison d’être optimiste est que nous connaissons beaucoup sur la façon de réduire la pauvreté extrême. La chute de la pauvreté extrême autour du monde n’est pas due au hasard. Laissons de côté le débat sur le rôle de la mondialisation dans ce déclin ; il faut souligner que l’exceptionnelle chute de la pauvreté mondiale a été régulière depuis l’instant où nous avons été capables de la déterminer avec une certaine précision avec les enquêtes auprès des ménages, aux environs de 1990. Le constant déclin a été impulsé par des expansions économiques, mais il s’est aussi poursuivi malgré les crises mondiales, notamment la Grande Récession de 2007-2008. Pour être exact, la seule exception a été la crise asiatique à la fin des années quatre-vingt-dix, lorsque la pauvreté mondiale a augmenté, aussi bien en nombre absolu qu’en pourcentage de la population. (…)

La troisième raison d’être optimiste est que l’élimination de la pauvreté extrême peut ne pas être aussi chère qu’on ne pourrait le penser. Il est probablement impossible d’estimer le véritable coût avec précision, mais un simple calcul d’enveloppe du revenu total nécessaire pour combler l’écart en ramenant le niveau de vie des pauvres extrêmes au seuil de pauvreté même (1,90 dollars par jour) nous donne une faible facture : 150 milliards de dollars, soit l’équivalent de 0,15 % du PIB mondial. Ce chiffre ne prend pas en compte le fait que le monde réel implique des coûts administratifs, de la volonté politique, le besoin d’identifier et de cibler proprement les pauvres et le défi qu’il y a à sortir définitivement des millions de personnes hors de la pauvreté. Mais ce chiffre brise le mythe selon lequel l’élimination de pauvreté serait une chimère que les économies en difficultés d’aujourd’hui ne peuvent s’offrir. Notre estimation représente environ la moitié des recettes fiscales que l’on estime être perdues chaque année dans les paradis fiscaux. C’est aussi moins de la moitié de l’argent qui est perdu chaque année dans les jeux dans dix pays autour du monde. Nous pouvons faire ces calculs.

Mais comme avec toute prévision portant sur un avenir lointain, nous devons rester très prudents. Si le monde réussissait à réduire la pauvreté au même rythme qu’il l’a fait au cours des dernières décennies, la pauvreté serait éliminée avant 2030. Malheureusement, faire une telle extrapolation linéaire est naïf et trompeur. Nous ne pouvons continuer de parier sur la rapide réduction de la pauvreté que permit la performance exceptionnelle de la Chine et d’autres pays émergents ayant une grande population. En d’autres termes, leur réussite va permettre à ces pays de sortir bientôt de la pauvreté extrême, c’est-à-dire de ne plus avoir d’habitants vivant avec moins de 1,90 dollars par jour. La Chine et l’Indonésie possèdent chacune d’entre elles encore 25 millions de pauvres extrêmes. L’Inde, cependant, a encore 217 millions de personnes en situation de pauvreté extrême et sa capacité à réduire ce chiffre jouera un rôle crucial dans la réduction de la pauvreté dans le monde. Mais, plus généralement, c’est dans les recoins du monde marqués par la fragilité, les conflits, la mauvaise gouvernance, une faible diversification de l’économie, une vulnérabilité face au changement climatique et une longue liste d’autres problèmes socioéconomiques et politiques que la dernière étape de l’éradication de la pauvreté extrême se jouera. Et croire qu’une forte croissance économique dans ces pays permettra d’atteindre cet objectif ne fera pas l’affaire. Le monde continue de présenter les symptômes d’une pneumonie économique prolongée, avec désormais les pays à faible revenu faisant face à des conditions plus dures (même après avoir présenté une formidable résilience durant la crise mondiale de 2008-2009). Depuis la fin du super-cycle des matières premières en 2014, les taux croissance ont baissé dans le monde en développement et il y a peu de raisons nous amenant à croire que la croissance s’accélérera prochainement. C’est pourquoi il est crucial de mieux répartir les fruits de la croissance si l’on espère éliminer la pauvreté extrême d’ici 2030. (...) »

José Cuesta, Mario Negre et Christoph Lakner, « Know your facts: Poverty numbers », 7 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Aura-t-on éliminé l’extrême pauvreté dans le monde en 2030 ? »

« Comment réduire la pauvreté dans un monde plus riche ? »

« Portrait de la pauvreté dans les pays en développement »

mercredi 27 juillet 2016

Comment défendre l’égalité (sans l’économie du bien-être) ?

« Lorsque j’ai récemment enseigné à la Summer School de la Groningen University, j’ai commencé par la question de la mesure des inégalités en distinguant entre l’école italienne et l’école anglaise, telles qu’elles furent définies en 1921 par Corrado Gini : "Les méthodes des auteurs italiens ne sont pas comparables à celles de Dalton, dans la mesure où leur propos est d’estimer, non les inégalités de bien-être économique, mais les inégalités de revenu et de richesse, indépendamment de toutes les hypothèses relatives par exemple aux relations fonctionnelles entre ces quantités et le bien-être économique ou encore relatives au caractère additif du bien-être économique des individus".

Je me place moi-même dans le camp des "Italiens". (…) La mesure des inégalités de revenu est comme la mesure de tout phénomène naturel ou social. Nous mesurons les inégalités comme nous mesurons la température ou la taille des gens. L’école anglaise (ou welfarist) croit que la mesure des inégalités de revenu est seulement un indicateur pour une mesure d’un phénomène plus fondamental : les inégalités de bien-être (welfare). La variable ultime, selon eux, que nous voulons estimer est le bien-être (ou même le bonheur) et comment il est distribué. Le revenu fournit seulement un raccourci faisable sur le plan empirique.

J’aurais été favorable à cette approche si je savais comment l’utilité individuelle peut être mesurée. Il n’y a pas, je crois, de manière de comparer les utilités de différentes personnes. Nous nous accordons tous pour dire que l’utilité marginale doit être décroissante avec le revenu parce que c’est la fondation de la théorie microéconomique. (Si l’utilité marginale du revenu n’était pas décroissante, nous ne serions pas capables d’expliquer pourquoi les courbes de demande sont décroissantes.) Mais même si nous savons que nos fonctions d’utilité marginale sont décroissantes, nous ne savons pas si mon niveau d’utilité peut, en tout point, être supérieur au vôtre, ou inversement.

La seule façon pour les "welfaristas" de résoudre cette énigme est de supposer que tous les individus ont la même fonction d’utilité. C’est une telle hypothèse irréaliste que personne, je pense, ne songerait à défendre, sauf peut-être ici, où elle est considérée comme un moindre mal qui permet aux "welfaristas" de s’accrocher à leur utilitarisme, pour définir des mesures comme l’indice d’Atkinson et continuer de croire que la véritable chose que nous voulons et (comme ils l’affirment) que nous mesurons sont les inégalités de bien-être entre les individus.

Maintenant, l’approche welfarist continue d’être associée aux politiques en faveur de l’égalité.

Pourquoi ? Parce que si tous les individus ont la même fonction d’utilité, alors la distribution optimale du revenu est telle que tout le monde a le même revenu. Si depuis cet équilibre vous prenez un certain revenu de l’individu A et le donnez à un individu B, la perte d’utilité subie par l’individu A va être plus large que le gain d’utilité obtenu par l’individu B (parce que l’utilité marginale est décroissante) et donc évidemment l’utilité totale va être moindre dans toute situation où le revenu n’est pas pleinement distribué également.

Mes élèves m’ont alors demandé comment je pouvais justifier les craintes relatives aux inégalités si je rejette la conception welfarist qui constitue pourtant le principal véhicule idéologique à travers lequel l’égalité des situations trouve sa justification. (Nous pouvons trouver chez Rawls une alternative contractualiste, non utilitariste. Une deuxième alternative se fonde sur le concept de "capabilités" égales, un proche cousin à celui d’égalité d’opportunités (…), qui a été proposé par Amartya Sen.)

Je leur ai répondu que je justifiais mes craintes quant aux inégalités de revenu sur trois terrains différents. Le premier terrain est instrumental : l’effet sur la croissance économique. Après la période des années quatre-vingt-dix où, en raison du manque de données, nous n’obtenions que des résultats peu concluants sur le lien entre les inégalités et la croissance économique, nous avons ensuite obtenu de plus en plus de preuves empiriques suggérant que les niveaux élevés d’inégalités freinent la hausse du revenu total. Nous sommes capables de montrer cela maintenant parce que nous avons accès à davantage de micro-données et une conception bien plus sophistiquée des inégalités et de la croissance. C’est ce qu’ont notamment montré l’étude réalisée par Sarah Voitchovsky et celle que j’ai réalisée avec Roy van der Weide. Mais cela doit être souligné : si la littérature empirique aboutissait finalement à une conclusion différente, à savoir que les inégalités stimulent la croissance, nous aurions à écarter l’argument instrumental pour justifier la lutte contre les fortes inégalités.

Le deuxième terrain est politique. Dans les sociétés où les sphères économique et politique ne sont pas séparées par une muraille de Chine (et c’est le cas de toutes les sociétés existantes), les inégalités dans la répartition du pouvoir économique suintent et finalement envahissent et conquièrent la sphère politique. Au lieu d’une démocratie où chaque personne compte pour une voix, nous nous retrouvons avec une ploutocratie où, d’une certaine manière, c’est chaque euro qui constitue une voix. Cette issue apparaît inévitable, en particulier dans les sociétés modernes où les campagnes politiques en cours sont extrêmement coûteuses. Mais ce n’était pas très différent dans la Grèce ou la Rome antiques. Si nous considérons que la démocratie, associée à une influence plus ou moins égale de chacun sur les affaires publiques, est une bonne chose, nous devons être en faveur d’une sévère limitation des inégalités de revenu et de patrimoine. Il me semble que l’impact négatif des inégalités sur la démocratie, qui est loin d’être manifeste sur le seul plan théorique, est désormais confirmé empiriquement (comme le démontre notamment Martin Giddens dans son ouvrage Affluence and influence). (...)

Le troisième terrain est philosophique. Comme Rawls l’a affirmé, chaque écart par rapport à une distribution inégale des ressources doit être justifié par un appel à un principe supérieur. Parce que nous sommes tous des individus égaux (comme le déclarent la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ou Dieu), nous devons tous avoir des chances approximativement égales de développer nos compétences et d’avoir "une vie agréable". Parce que les inégalités de revenu se traduisent presque directement en inégalités d’opportunités, elles remettent en cause l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. (…) Nous avons aussi un nombre croissant d’études qui montrent la corrélation positive entre les inégalités de revenu et les inégalités des chances.

Les ménages avec un plus grand revenu font en sorte que leurs enfants aient de meilleures chances (ce qui remet en cause l’égalité fondamentale dont nous parlons), ce qui leur permet de s’assurer que cette nouvelle inégalité des chances se convertisse par de plus hauts revenus, pour eux-mêmes et pour leurs propres enfants. Ainsi, une boucle rétroactive positive est à l’œuvre et maintient les inégalités dans l’accès aux opportunités.

En outre, je peux également rajouter que les inégalités d’opportunités affectent négativement la croissance économique (donc nous avons maintenant un effet négatif allant de mon troisième terrain vers le premier), ce qui amène à rejeter les inégalités de situations sur deux terrains : (1) celles-ci vont à l’encontre de l’égalité humaine fondamentale et (2) elles réduisent l’ampleur des améliorations matérielles pour notre société.

Ma thèse, si je dois la répéter, est la suivante : vous pouvez rejeter le "welfarism", affirmer que la comparaison interpersonnelle des utilités est impossible et toujours penser que les situations économiques doivent être rendues plus égales, que les inégalités doivent donc être limitées, afin qu’elles n’affectent pas fortement les opportunités, pour qu’elles ne freinent pas la croissance, ni ne sapent pas la démocratie. N’est-ce pas suffisant ? »

Branko Milanovic, « In defense of equality (without welfare economics) », in globalinequality (blog), 2 juillet 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 2 juillet 2016

Le plus grand bouleversement de la répartition mondiale des revenus depuis la Révolution industrielle

« Les effets du commerce international ou, plus largement, de la mondialisation sur les revenus et leur répartition dans les pays riches ont déjà été étudiés en détails, tout d’abord avec de nombreux travaux sur la répartition des salaires dans les années quatre-vingt-dix, puis plus récemment par des études focalisées sur les effets de la mondialisation sur la part du revenu rémunérant le travail, les inégalités de salaires et les emplois routiniers moyennement qualifiés.

Dans un travail réalisé conjointement avec Christoph Lakner en 2015 et dans un livre que j’ai récemment publié, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, j’ai adopté une approche différente pour analyser les revenus réels parmi la population mondiale. Cela a été possible grâce aux données tirées de près de 600 enquêtes réalisées auprès des ménages dans approximativement 120 pays autour du monde, couvrant 90 % de la population mondiale et 95 % du PIB mondial. (…)

L’avantage d’une approche mondiale réside dans son exhaustivité et la capacité d’obbserver et d’analyser les effets de la mondialisation en divers endroits du monde et sur divers points de la répartition mondiale des revenus. Alors que les répercussions exactes ou supposées de la mondialisation sur les revenus des classes laborieuses des pays riches ont fait l’objet d’impitoyables luttes politiques (en particulier lors du référendum du Brexit au Royaume-Uni ou lors de la compagne de Donal Trump aux Etats-Unis), l’impact global de la mondialisation sur le reste du monde a reçu beaucoup moins d’attention et, lorsqu’il en reçut, il fut étudié séparément, voire indépendamment, de l’impact sur le monde développé.

Le graphique 1, que certains appellent le "graphique de l’éléphant" en raison de la forme de la courbe, montre les gains en termes de revenu réel qui ont été réalisés à différents centiles de la répartition mondiale des revenus entre 1988 et 2008. Le revenu est mesuré en dollars internationaux de 2005 et les individus sont rangés en fonction du niveau de revenu réel par tête. Les résultats montrent que de larges gains de revenu réel ont été réalisés par les personnes autour de la médiane mondiale (le point A) et par les personnes appartenant aux 1 % des individus les plus riches au monde (le point C). Le graphique montre aussi que les personnes autour des 80ème et 85ème centiles de la répartition mondiale du revenu (le point B) n’ont pas vu leur revenu réel croître.

GRAPHIQUE Le graphique de l'éléphant : croissance cumulée du revenu réel entre 1988 et 2008 pour divers centiles de la répartition mondiale du revenu (en %)

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Qui sont les personnes à ces trois points clés ? Neuf personnes sur dix qui se situent autour de la médiane mondiale résident dans les pays asiatiques, principalement en Chine et en Inde. Leurs gains ne sont pas surprenants, dans la mesure où le PIB par tête a été multiplié par 5,6 et 2,3 respectivement en Chine et en Inde au cours de la période. Ainsi, par exemple, la personne située à la médiane de la répartition du revenu dans la Chine urbaine en 1988 était également à la médiane mondiale, mais elle se retrouve au 63ème centile de la répartition mondiale en 2008 et au 70ème centile en 2011. En termes de revenu, elle est passée devant quasiment 1,5 milliard de personnes. De tels puissants changements des positions relatives dans la répartition mondiale des revenus, sur une période de temps assez courte, n’étaient pas survenus depuis la Révolution industrielle il y a deux siècles.

Les personnes autour de la médiane mondiale sont, cependant, toujours relativement pauvres au regard des normes occidentales. Cette "classe moyenne mondiale" émergente est composée d’individus dont les revenus des ménages par tête se situent entre 5 et 15 dollars internationaux par jour. Pour mettre ces chiffres en perspective, on doit rappeler que les seuils de pauvreté nationaux dans les pays riches sont souvent supérieurs à 15 dollars par tête par jour.

Le 1 % des personnes les plus riches au monde incluent en grande partie des résidents des pays développés ; la moitié de ces personnes habitent aux Etats-Unis ou, pour le dire autrement, 12 % des habitants des Etats-Unis appartiennent aux 1 % des plus riches au monde. La Chine et l’Inde ont plusieurs milliardaires (en effet, selon la liste Forbes pour l’année 2015, la Chine et l’Inde ont plus de 300 milliardaires, alors que les Etats-Unis en possèdent plus de 500), mais en comparaison avec le "vieux monde riche", les pays asiatiques n’ont toujours pas un nombre suffisant de ménages aisés. En 2008, le seuil à dépasser pour appartenir au 1 % des personnes les plus riches au monde s’élevait à 45.000 dollars internationaux par personne par an, ce qui, pour une famille de deux conjoints et deux enfants, implique un revenu après impôt de 180.000 dollars (ou, en utilisant approximativement les taux d’imposition des pays développés, un revenu avant impôt de plus de 300.000 dollars).

Le point qui attire particulièrement l’attention est le point B. Sept personnes sur dix qui sont situées à ce point appartiennent aux "vieux pays riches" de l’OCDE. Ils appartiennent aux tranches inférieures de la répartition du revenu de leur pays, les répartitions du revenu des pays riches ne commençant seulement qu’autour du 70ème centile de la répartition mondiale du revenu. (Pour certains pays riches et égalitaires, ce point de départ est même plus élevé. Par exemple, il se situe autour du 80ème centile de la répartition mondiale pour le Danemark.)

Le contraste entre le succès des personnes situées au point A et l’échec relatif des personnes situées au point B nous permet de voir assez largement les effets de la mondialisation. Non seulement nous pouvons les voir plus clairement (…), mais cela nous amène à nous demander si les deux points sont d’une manière ou d’une autre liés l’un à l’autre : est-ce que l’absence de croissance pour les classes moyennes inférieures des pays développés est le "coût à payer" pour les énormes gains de revenu obtenus par les classes moyennes en Asie ? Il est peu probable d’offrir une réponse définitive à cette question, dans la mesure où il est très difficile et peut-être même impossible d’établir une causalité entre des tels phénomènes complexes (qui sont eux-mêmes affectés par de nombreuses autres variables). Cependant, dans la mesure où ces deux tendances ont eu eu lieu simultanément et où certains récits (avancés par les économistes ou par les politiciens) les lient directement, beaucoup considèrent que cette corrélation reflète effectivement une causalité.

(…) Il est difficile de considérer la période comprise entre 1988 et 2008 comme un quelque échec. Malgré la hausse de la part du revenu détenue par les 1 % les plus riches au monde, on peut affirmer le contraire en soulignant qu’un cinquième de la population mondiale (comprise entre les 45ème et 65ème centiles) a vu son revenu réel doublier. C’est la croissance de leur revenu réel qui a entraîné la première baisse des inégalités mondiale de revenus depuis la Révolution industrielle (comme je le décris dans le premier chapitre de mon livre).

Cependant, (…) la plupart des gens s’intéressent avant tout à leur niveau de revenu relativement à celui de leurs concitoyens, c’est-à-dire à leur revenu relatif. (…) En raison de l’accroissement des inégalités de revenu nationales, le sentiment qui domine dans le monde est celui d’une perte relative. (…) Le creusement des inégalités nationales, même s’il s’accompagne d’une baisse des inégalités et de la pauvreté mondiales, peut s’avérer difficile à gérer politiquement. »

Branko Milanovic, « The greatest reshuffle of individual incomes since the Industrial Revolution », in VoxEU.org, 1er juillet 2016 . Traduit par Martin Anota

mercredi 6 avril 2016

L’hôtel de Schumpeter, les inégalités de revenu et la mobilité sociale

« Dans l’un des rares passages où il fait référence aux inégalités, Joseph Schumpeter a utilisé une métaphore pour illustrer la différence entre les inégalités que nous observons à un moment donné et la mobilité sociale (ou intergénérationnelle). Supposons, comme l’écrit Schumpeter, qu’il y ait un hôtel dont les étages supérieurs ne peuvent accueillir que peu de personnes et dont les chambres sont très agréables. A tout moment, il y a plein de gens dans les étages inférieurs, passant la nuit dans de petites chambres étroites, et juste quelques personnes dans les chambres agréables et confortables dans les étages supérieurs. Mais imaginons que les hôtes changent de chambre chaque nuit. C’est ce que fait la mobilité sociale selon Schumpeter : à chaque instant du temps, il y a des riches et des pauvres, mais à mesure que les nuits passent, les riches d’aujourd’hui peuvent être les pauvres d’hier et vice versa. Les hôtes dans les étages inférieurs (ou du moins leurs enfants) peuvent réussir à atteindre les étages supérieures, ceux au sommet peuvent se retrouver dans les étages inférieures.

Pendant un bon moment, la métaphore de Schumpeter était aussi une métaphore des inégalités américaines. On a accepté l’idée qu’au vingtième siècle, et même au dix-neuvième siècle, les inégalités de revenu étaient plus fortes aux Etats-Unis qu’en Europe, mais on estimait aussi que la société américaine était bien plus fluide, moins fractionnée en classes et qu’il y avait une plus grande mobilité sociale. (Cette idée passe bien sûr sous silence la forte division raciale aux Etats-Unis). En d’autres termes, les inégalités étaient le prix que l’Amérique payait pour sa forte mobilité sociale.

C’était une image rassurante, cohérente avec l’idée du rêve américain. Mais était-elle juste ? Nous n’en étions pas certains, malgré quelques anecdotes tirées de la vie de migrants, puisqu’aucune étude empirique relatives à la mobilité intergénérationnelle n’existait, sauf jusqu’à récemment. Mais avant d’évoquer les conclusions tirées des récentes études, j’aimerais me focaliser en des termes très simples sur la relation entre les inégalités et la mobilité sociale.

Considérons un diagramme classifiant les sociétés selon la mobilité sociale et les inégalités. A partir de l’exemple des Etats-Unis mentionné ci-dessus, nous placerions les Etats-Unis dans le quadrant "fortes inégalités, forte mobilité". Il est facile d’imaginer des sociétés ayant "de fortes inégalités et une faible mobilité" : les sociétés féodales en constituent l’exemple le plus extrême, mais toutes les sociétés ayant d’importants écarts de revenus et une élite enracinée relèvent également de cette catégorie. Nous pourrions ainsi placer l’Amérique latine ou le Pakistan dans le quadrant sud-est. Il est aussi relativement facile d’imaginer les pays que nous placerions dans le quadrant "faibles inégalités, forte mobilité" : probablement les pays nordiques avec une forte éducation publique qui permet une forte mobilité intergénérationnelle, tandis que la redistribution des revenus assure de faibles inégalités.

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Il est plus difficile de trouver des exemples de sociétés avec "faibles inégalités, faible mobilité". il semble quelque peu naturel de penser que, si une société présente peu d’inégalités, il sera difficile de garder les enfants des personnes qui ont un revenu légèrement moindre (qu’un autre groupe social) plus pauvres que les enfants de ce dernier groupe. On peut même se demander ce que la mobilité pourrait signifier dans ce cas : si les revenus entre les gens et les classes diffèrent d’un montant infinitésimal et que vos enfants sont juste légèrement plus riches que les miens, je ne suis pas sûr que ce genre de manque de mobilité sociale importe réellement. Peut-être que certaines sociétés (…) où les professions ne peuvent être choisies librement, mais où les différences de revenu entre les professions sont faibles peuvent être placées dans cette catégorie. Les sociétés communistes avaient certains aspects qui pourraient faire d’eux d’éventuels candidats pour le quadrant Nord-Est.

Donc, maintenant que nous avons organisé notre réflexion, observons les données empiriques. Elles proviennent du récent travail réalisé par Miles Corak, qui se basait lui-même sur l’étude réalisée par Gary Solon, celle réalisée par Blanden, Gregg et Macmillan, celle réalisée par Björklund et Jäntti et bien d’autres encore. Ce que ces divers auteurs constatent est qu’il y a une forte corrélation entre les inégalités actuelles et les inégalités intergénérationnelles ou, en d’autres termes, une forte corrélation négative entre inégalités et mobilité sociale : plus une société est inégale, moins la génération suivante est susceptible d’être mobile (moins les riches sont susceptibles de décliner). Donc, si l’on reprend notre diagramme, Corak constate que les sociétés sont alignées le long de la diagonale : il n’y a pas d’exceptions (…).

La principale implication de ce constat, qualifié de "courbe de Gatsby le magnifique" par Alan Krueger, est qu’il n’y a pas d’exceptionnalisme américain. L’idée rassurante selon laquelle de fortes inégalités n’empêchent pas la mobilité entre les générations s’avère inexacte. Les Etats-Unis ne se comportent pas différemment des autres sociétés marquées par de fortes inégalités. Les fortes inégalités de revenu aujourd’hui renforcent les différences de revenu entre les générations et freine la mobilité sociale. C’est aussi l’idée que nous développons, Roy van der Weide et moi, dans un récent article. Nous utilisons les données relatives aux Etats-Unis entre 1960 et 2010 pour montrer que les populations les plus modestes dans les Etats qui présentent initialement les plus fortes inégalités ont connu une plus faible croissance du revenu que les périodes subséquentes.

La conclusion selon laquelle les sociétés réelles (par opposition aux sociétés rêvées) sont alignées le long de la diagonale de notre tableau a deux importantes implications : (1) l’exceptionnalisme américain en termes de répartition des revenus n’a pas de fondement en réalité et (2) nous pouvons utiliser, avec un bon degré de confiance, les données sur les inégalités comme indicateurs de mobilité sociale. Donc, on ne peut affirmer que les sociétés avec de fortes inégalités de revenu sont des sociétés avec de faibles inégalités d’opportunités. Au contraire, les fortes inégalités de revenu que l’on observe aujourd’hui impliquent une faible égalité d’opportunités. »

Branko Milanovic, « The Schumpeter hotel: income inequality and social mobility », in globalinequality (blog), 2 avril 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 25 février 2016

Les vagues de Kuznets… ou comment les inégalités de revenu croissent et décroissent à très long terme

« En 1955, lorsque Simon Kuznets écrivait à propos de l’évolution des inégalités dans les pays riches (et un couple de pays pauvres), les Etats-Unis et le Royaume-Uni connaissaient alors l’une des plus fortes baisses des inégalités de revenu que l’on ait pu enregistrer au cours de l’histoire, couplée à une croissance rapide. Il semblait alors évident qu'il fallait parvenir à identifier les facteurs derrière la baisse des inégalités et Kuznets a pour sa part mis en avant le rôle joué par le développement de l’éducation, par la baisse des écarts de productivité entre les secteurs (donc par l’égalisation des composantes des salaires correspondant à des rentes), une baisse du rendement du capital et des pressions politiques en faveur d’une plus grande redistribution des revenus. Il se pencha alors sur l’évolution des inégalités au cours du siècle passé et estima que les inégalités ont augmenté, en raison de la réallocation de la main-d’œuvre du secteur agricole vers l’industrie, puis ont atteint un pic dans le monde développé quelque part autour du début du vingtième siècle. Il conçut alors ce qu’on appela par la suite la "courbe de Kuznets". (…) Mais la courbe de Kuznets a peu à peu été délaissée, parce que ses prédictions d’une baisse continue des inégalités dans les pays avancés ne collaient pas avec la hausse soutenue des inégalités que l’on a pu observer à partir de la fin des années soixante dans pratiquement tous les pays développés (…).

Nous devons considérer l’actuelle hausse des inégalités comme la phase ascendante de la seconde courbe de Kuznets de l’époque moderne. Cette hausse s'explique avant tout par le changement technologique et la réallocation de la main-d’œuvre du secteur industriel homogène vers les services hétérogènes (ce qui crée donc un déclin des travailleurs à se mobiliser), mais aussi (comme durant la première vague) par la mondialisation, qui tend à comprimer les classes moyennes dans les sociétés occidentales, tout en poussant à la baisse des taux d’impositions sur le capital et le travail très qualifié. (…)

Les historiens économiques comme van Zayden (1995), Nogal et Prados (2013), Alfani (2014) et Ryckbosch (2014) ont repéré des périodes d’accroissement et de décroissement des inégalités dans l’Europe préindustrielle. Ce qui est intéressant, c’est que les cycles de Kuznets dans les sociétés préindustrielles répliquent fondamentalement les cycles malthusiens, parce qu’ils prennent place dans un contexte de revenu moyen quasi-stationnaire. Les cycles de Kuznets préindustriels ne trouvent pas leur origine dans des facteurs économiques, mais plutôt dans les épidémies et les guerres. Celles-ci entraînent une baisse de la population, une hausse du revenu moyen, une hausse des salaires (en raison de la raréfaction de la main-d’œuvre) et donc une baisse des inégalités, jusqu’à ce que la croissance démographique annule tous ces gains au travers un processus très malthusien.

GRAPHIQUE 1 La relation de Kuznets aux Etats-Unis (1774-2013)

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Donc, nous pouvons observer des vagues de Kunznets au cours des six ou sept derniers siècles de l’histoire européenne. Dans les temps préindustriels, ils sont observables en fonction du temps, car le revenu est plus ou moins constat (…). Après la Révolution industrielle, cependant, nous voyons des vagues répondant aux facteurs économiques (par exemple, le progrès technique, la réallocation intersectorielle de la main-d’œuvre) et nous pouvons les représenter comme le pensait Kuznets en fonction du revenu moyen. C’est ce que je représente à travers les graphiques pour les Etats-Unis et pour le Royaume-Uni (autrefois l’Angleterre). (…)

GRAPHIQUE 2 La relation de Kuznets au Royaume-Uni (1688-2010)

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L’explication de Kuznets s’est principalement focalisée sur des forces économiques, "bénignes". Il s’est trompé en négligeant l’impact des forces "malignes" (notamment des guerres) qui sont de puissants moteurs dans l’égalisation des revenus. (…) Les Guerres mondiales ont entraîné une compression des revenus à travers une plus forte imposition, une répression financière, un rationnement, des contrôles des prix et même la destruction des actifs physiques (comme en Europe et au Japon).

Les inégalités peuvent ne pas se renverser prochainement (…), du moins pas aux Etats-Unis, où je perçois quatre forces puissantes qui continuent de pousser les inégalités à la hausse (…) : l’accroissement de la part du revenu rémunérant le capital, qui est, dans tous les pays riches, extrêmement concentrée entre les mains des plus aisés (avec un indice de Gini supérieur à 90) ; l’association toujours plus étroite des hauts revenus du capital et du revenu entre les mains des mêmes personnes (Atkinson et Lakner, 2014) ; l’homogamie (la tendance des plus riches et des plus qualifiés à se marier ensemble) ; et l’importance croissante de la monnaie dans la politique, qui permet aux plus riches de faire voter des règles qui les favorisent et qui ont donc pour conséquence d’entretenir les inégalités (Gilens, 2012).

Le pic que les inégalités devraient atteindre avec la seconde courbe de Kuznets de l’ère moderne devrait être plus faible que celui de la première (lorsqu’au Royaume-Uni, les inégalités étaient aussi fortes que dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui), parce que les sociétés avancées ont entre-temps acquis des "stabilisateurs d’inégalités", comprenant notamment les allocations-chômage et les pensions de retraite. »

Branko Milanovic, « Introducing Kuznets waves: How income inequality waxes and wanes over the very long run », in VoxEU.org, 24 février 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 13 février 2016

Les aspects structurels des inégalités

« Malgré l’attention sans précédents que les inégalités de richesse et de revenu ont reçue lors de la campagne présidentielle qui se tient cette année aux Etats-Unis et lors de diverses autres élections qui ont récemment eu lieu en Europe, on ne peut qu’avoir l’impression que, pour plusieurs politiciens centristes, les inégalités sont juste un problème passager. Ils croient que lorsque la croissance retrouvera son rythme de 2 ou 3 % par an et que le chômage retournera à 5 % (ou tout du moins à un seul chiffre dans le cas de l’Europe) les gens vont juste oublier les inégalités et que la situation reviendra à ce qu’elle était il y a deux décennies. Personne ne inquiéterait à nouveau des inégalités.

Je pense que c’est une illusion, car cette idée néglige les changements structurels qui sont à l’œuvre dans les sociétés et qui sont associées au processus long et soutenu d’accroissement des inégalités de revenu et de richesse au cours des quatre dernières décennies. Lorsqu’il y a des changements structurels, comme ceux qui ont été à l’œuvre en Amérique latine durant une grande partie du vingtième siècle, les indicateurs agrégés, tels que le taux de croissance de l’économie (qui n’est rien d’autre que le taux de croissance du revenu moyen de la répartition du revenu, qui se situe autour du 65ème ou 70ème centile) perdent la signification qu’ils peuvent avoir dans les sociétés plus homogènes économiquement.

Je vois trois de ces changements structurels à l’œuvre : la désarticulation de plusieurs sociétés occidentales, l’influence politique des grands argentiers (la ploutocratie) et les inégalités d’opportunités.

Le terme de désarticulation a été utilisé dans la littérature sur la dépendance des années soixante et soixante-dix pour rendre compte de la divergence d’intérêts et des positions différentes dans la division internationale du travail de diverses classes dans le monde en développement. D’un côté, il y avait une élite domestique liée aux capitalistes au niveau international, participant à l’économie mondiale, à la fois du côté de la production (comme les travailleurs très qualifiés ou les capitalistes) et du côté de la consommation (en tant que consommatrice de biens et services internationaux). Et ensuite il y a une majorité de la population qui n’a pas accès à l’économie mondiale et qui produit et consomme au seul niveau local.

La situation dans les pays riches, et en particulier aux Etats-Unis, est aujourd’hui quelque peu similaire à celle-ci (…). Il y a une élite (qu’importe qu’il s’agisse des fameux 1 %, 5 % ou 15 % les plus aisés) qui est connectée à l’économie mondiale et qui vit et consomme au niveau mondial. Ensuite, il y a une classe moyenne en contraction, dont les revenus ont stagné pendant trois ou quatre décennies et qui est liée à l’économie mondiale, mais de façon négative, qui vit dans la peur permanente de perdre son emploi et son revenu en raison de la concurrence exercée par les pays les plus pauvres ou les immigrés. Ces groupes, et non ceux en bas de la répartition des revenus, sont les groupes désenchantés, ceux facilement gagnés par les discours protectionnistes de Trump. Je ne cherche pas ici à débattre si leurs attentes pourraient être satisfaites dans une économie mondialisée ; je veux simplement noter une profonde déconnexion entre les intérêts de l’élite et les intérêts de la classe moyenne, une brèche qui a été créée par la globalisation et l’accroissement des inégalités de revenu. Lorsque les intérêts économiques des deux groupes sont si divergents, il devient même difficile de parler d’"intérêt économique national" ; en outre, la divergence d’intérêts porte sur plusieurs autres divergences, notamment dans les styles de vie, les perceptions politiques, les intérêts culturels. C’est le premier fossé structurel. Le deuxième est simplement l’extension du premier dans le domaine politique. En raison de plusieurs processus accommodants (…), le rôle des grands argentiers, toujours important aux Etats-Unis, s’est davantage accru. (…) La forte hausse des inégalités de revenu confère davantage de pouvoir politique aux plus aisés. Une plus forte concentration du pouvoir économique signifie simplement qu’il y a de moins en moins de personnes qui ont suffisamment de fonds pour soutenir les politiciens et les causes politiques qu’ils apprécient et (dont) dont ils tirent bénéfice et la concentration économique entraîne naturellement la concentration du financement politique. Au final, l’influence en politique reflète simplement un pouvoir économique inégal. Cela (…) mène à son tour à des décisions politiques qui favorisent économiquement l’élite et donc aggrave davantage les inégalités économiques.

Le troisième changement structurel alimenté par l’accroissement des inégalités est l’accroissement des inégalités d’opportunités. Comme les inégalités de revenu s’enracinent, elles ne se traduisent pas seulement par des inégalités de revenu courantes, mais pèsent sur les générations suivantes. Les chances de réussite des enfants des familles aisées divergent de celles des familles modestes. Dans un processus similaire à celui que nous pouvons observer en Amérique latine, la divergence n’est pas simplement limitée à la transmission de patrimoine, mais elle concerne aussi l’éducation (…) et le réseau social de la famille, si essentiels à la réussite des enfants.

Or, ces inégalités structurelles ne vont pas disparaître, elles peuvent même s’accroître, lorsque l’économie retourne à son rythme de croissance de long terme. Une accélération de la croissance et une baisse du chômage peuvent constituer des solutions suffisantes avant que les lignes de fracture structurelles ne soient fortes parce que la croissance aurait comblé ces différences. Mais lorsque les clivages structurels sont profonds, la croissance ne suffit pas (comme nous pouvons le voir, à nouveau, avec l’Amérique latine). (…)

J’ai récemment relu certains des écrits des années soixante de Simon Kuznets. Il affirmait alors que toute répartition du revenu devait être jugée selon trois critères : l’adéquation, l’équité et l’efficacité. Il parle d’"adéquation" (adequacy) lorsque même les plus pauvres sont assurés d’avoir un minimum de revenu pour adopter le style de vie imposé par la société. L’équité (equity) désigne l’absence de discrimination, que ce soit dans la répartition des revenus courants, comme par exemple avec les écarts salariaux entre groupes ethniques ou entre sexes, ou dans les possibilités futures (ce que nous appelons désormais les inégalités d’opportunité). Enfin, il y a efficacité (efficiency) lorsque l’on atteint des taux de croissance élevés. Lorsque Kuznets se penche sur l’interaction entre équité et efficacité, il craint deux situations opposées : d’un côté, chercher trop d’équité, comme dans le cas de l’égalitarisme total, peut nuire à la croissance. Mais dans d’autres cas, atteindre un rythme soutenu de croissance nécessite une plus grande égalité, parce qu’une part significative de la population ne pourrait y contribuer et se retrouverait exclue socialement, mais aussi parce que les inégalités entraîneraient la fragmentation de la société et alimenteraient l’instabilité politique. Je crois que si Simon Kuznets était encore là, il aurait rattaché la situation actuelle des économies développées de l’Occident comme relevant de cette seconde situation. Il affirmerait que la mise en œuvre de politiques favorisant l’équité ne gâcherait pas des ressources, mais se révélerait être plutôt un investissement pour la croissance future, voire sa condition première. »

Branko Milanovic, « Inequality: the structural aspects », in globalinequality (blog), 12 février 2016. Traduit par Martin Anota

mardi 22 décembre 2015

Depuis 1970, la productivité a doublé aux Etats-Unis, mais le revenu médian n'a augmenté que de 11 %

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source : The Economist (2015)

lundi 21 décembre 2015

Le rôle ambivalent de la Chine dans la répartition du revenu mondial

« Il est bien connu que le rôle de la Chine dans la réduction de la pauvreté mondiale et les inégalités mondiales a été crucial. Par exemple, selon Chen et Ravallion, entre 1981 et 2005, 98 % de la réduction de la pauvreté mondiale, calculée en utilisant un seuil de pauvreté à 1 dollar par jour et par personne, est due à la Chine. Le rôle de la Chine fut également impressionnant en ce qui concerne la réduction des inégalités mondiales (c’est-à-dire les inégalités entre tous les individus dans le monde).

Considérons la ligne rouge en pointillées sur le graphique 1 ci-dessous. Elle montre l’évolution des inégalités mondiales sans la Chine. La ligne est croissante jusqu’à 2003 et est légèrement décroissante entre 2003 et 2011 (année d’où datent les dernières données disponibles). Maintenant, considérons la ligne bleue sur le même graphique. Elle inclut les données chinoises : elle est décroissante sur toute la période et en particulier en fin de période. La conclusion est simple : sans la Chine, les inégalités mondiales auraient été globalement constantes au cours des 25 dernières années et finalement le niveau qu’elles auraient atteint en 2011 aurait été plus élevé que celui qu’elles atteignaient en 1988. Avec la Chine, cependant, les inégalités mondiales ont diminué.

GRAPHIQUE 1 Les inégalités mondiales de revenu interpersonnel, indice de Gini

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De plus, notons que jusqu’à 2003 l’inclusion de la Chine aurait alimenté les inégalités mondiales, mais que plus récemment, l’addition de la Chine laisse décrire une tendance à la baisse dans les inégalités mondiales. La raison est simple : en 1988, la Chine (prise en compte dans cette expérience de pensée par son revenu moyen) était relativement pauvre et se situait donc en bas dans la répartition mondiale des revenus, donc la somme des écarts de revenu entre elle et tous les autres pays (qui entre dans la construction du coefficient de Gini) était large. Mais comme la Chine s’est ensuite enrichie et s’est rapprochée de la moyenne de la répartition du revenu mondial, les écarts de revenu entre la Chine est les autres pays se réduisirent. (Ces calculs ne sont pas simples : évidemment l’écart de la Chine vis-à-vis des mêmes pays pauvres qui n’ont pas connu une croissance aussi rapide s’est creusé, mais l’écart de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis, par exemple, s’est resserré. Dans l’ensemble, ces derniers éléments se renforcèrent.)

L’essentiel de l’effet associé à la Chine (comme c’est implicite dans la discussion jusqu’à présent) vient du rattrapage de la Chine, qui est associé au changement de son revenu moyen. C’est confirmé si l’on regarde le graphique 2. Ce dernier (…) se réfère aux inégalités calculées à partir des revenus moyens des pays pondérés en fonction de la population. Les deux graphiques se ressemblent beaucoup, donc l’essentiel de la baisse des inégalités mondiales s’explique (comme nous pouvions nous y attendre) par la croissance rapide du revenu en Chine, mais cet effet est en partie compensé par l’accroissement des inégalités au sein même de la Chine.

GRAPHIQUE 2 Les inégalités mondiales de revenu interpersonnel pondérées en fonction de la population

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Maintenant, cet indésirable effet compensateur (à travers lequel la Chine alimente les inégalités mondiales parce qu’elle connaît un accroissement des inégalités domestiques) n’est pas directement indiqué dans les graphiques, mais il peut en être déduite. Comment ? Regardons le graphique 1. En 1988, l’indice de Gini mondial avec la Chine était de 4 points de Gini plus élevé que l’indice de Gini mondial sans la Chine ; au cours de la même année, l’indice de Gini calculé à partir des moyennes nationales fut 5 points plus élevé avec la Chine que sans elle. En d’autres mots, les inégalités domestiques relativement faibles de la Chine réduisirent sa contribution aux inégalités mondiales. En 2011, cependant, les choses se sont inversées : l’indice de Gini mondial avec la Chine était alors de 3 points de Gini plus faible que l’indice de Gini mondial sans la Chine ; au cours de la même année, l’indice de Gini calculé à partir des moyennes nationales fut 4 points plus faible avec la Chine que sans elle. Donc la contribution des inégalités domestiques de la Chine s’élevait initialement de - 1 point de Gini et s’élève au final à 1 point de Gini. En d’autres mots, l’accroissement des inégalités internes en Chine ajouta quelques 2 points de Gini aux inégalités mondiales. Heureusement, cependant, la croissance rapide de la Chine a plus que compensé cela.

Mais la question que l’on peut alors se poser est : que se passera-t-il si la Chine continue de croître rapidement ? Est-ce qu’elle cessera de contribuer à la réduction des inégalités mondiales et contribuer au contraire à les alimenter ? (…) Si la Chine était promise à devenir le pays le plus riche au monde et si sa croissance restait plus rapide que la moyenne mondiale, alors elle contribuerait à accroître les inégalités mondiales. Par conséquent, il doit y avoir un point où la Chine devient si riche que la poursuite de sa croissance alimente les inégalités mondiales. Si nous utilisons le coefficient de Gini (G), ce point survient lorsque le rang centile de la Chine, avec tous les pays du monde mis en rang par leurs revenus moyens, devient plus grand que ½(G+1) (…). Notons que ce point tournant dépend aussi de la taille du coefficient de Gini et est égal à la médiane (1/2) seulement lorsque Gini est nul. Maintenant, avec un Gini mondial d’environ 0,7, le rang centile auquel les pays commencent à alimenter les inégalités mondiales est d’environ 0,85 (c’est-à-dire lorsqu’ils sont plus riches en moyenne que 85 % des autres pays). Le revenu moyen de la Chine est toujours loin de ce point. En 2011, la Chine est autour du 60ème centile avec la Chine urbaine autour du 70ème centile et la Chine rurale autour du 35ème centile. Selon les projections des Perspectives de l’économie mondiale du FMI d’octobre 2015, en 2020, le revenu moyen de la Chine devrait se situer autour du 65ème centile. Si le ratio du revenu urbain sur le revenu rural restait ce qu’il est aujourd’hui, alors la moyenne urbaine sera située autour du 80ème centile, similaire aux positions de l’Estonie, de la République Tchèque et de la Pologne, tandis que la moyenne rurale sera bien plus faible, autour du 40ème centile, proche du Honduras et du Salvador. Donc, alors que la croissance du revenu de la Chine urbaine va, en 2020, être sur le point de contribuer à l’accroissement des inégalités mondiales, sa moyenne rurale va être loin de cette position. Peut-être que rien n’illustre mieux les dangers politiques des inégalités internes de la Chine que l’idée que des personnes avec les revenus de la République tchèque et des personnes avec les revenus du Honduras vont avoir à coexister dans le même pays… "harmonieusement". »

Branko Milanovic, « The ambivalent role of China in global income distribution », in globalinequality (blog), 19 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Inégalités et croissance en Chine : les deux faces d’une même pièce ? »

« Aura-t-on éliminé l’extrême pauvreté dans le monde en 2030 ? »

« Comment réduire la pauvreté dans un monde plus riche ? »

« Les plus pauvres ont-ils été laissés à la traîne ? »

vendredi 18 décembre 2015

Quel est l’impact des inégalités de revenu et de richesse sur la croissance économique ?

« L’accroissement des inégalités est considéré par plusieurs économistes comme l’une des causes des crises en cours. Dans la littérature économique, le lien entre les inégalités et la croissance a été étudié soit dans l’optique de la répartition personnelle des revenus, soit dans celle de la répartition fonctionnelle (factorielle) des revenus. Ce n’est que récemment que les données de richesse transnationales ont été suffisamment disponibles pour que l’on confirme l’accroissement des inégalités de richesse et que l’on identifie ses effets déstabilisateurs dans les économies et sociétés européennes.

La chute à long terme de la part des salaires


La relation entre la croissance et la répartition du revenu national remonte aux travaux de Nicholas Kalecki (1954). Ce dernier a suggéré qu’une hausse de la part des salaires stimule la demande agrégée puisque la propension à consommer des travailleurs est plus forte que celle des capitalistes. Un régime de croissance qui est principalement tiré par la hausse de la part des salaires est dit "tiré par les salaires" (wage-led). A l’inverse, Goodwin (1967) affirma que des profits plus élevés se traduisent par un surcroît d’investissement, si bien qu’une hausse de la part des profits entraîne une accélération de la croissance (régime de demande tiré par le profit). En confrontant ces deux vues théoriques, la littérature empirique a cherché à identifier l’effet net que les changements dans la répartition du revenu entre salaires et profits peuvent avoir sur la demande agrégée. Elle est parvenue à des conclusions nuancées (Stockhammer et Onaran, 2013). Brièvement dit, la plupart des études concluent que la demande domestique est tirée par les salaires puisque la consommation est bien plus sensible à une hausse de la part des profits que ne l’est l’investissement. D’un autre côté, la demande est tirée par les profits lorsque l’impact de la répartition fonctionnelle sur les exportations est suffisamment élevé pour compenser les effets sur la demande domestique, chose qui est surtout probable dans les petites économies ouvertes. Cela peut être le cas pour la majorité des Etats-membres pris individuellement, mais pas pour l’Union européenne ou la zone euro dans leur ensemble.

GRAPHIQUE 1 Part des salaires dans la valeur ajoutée au coût des facteurs (en %)

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D’un point de vue postkeynésien, la chute des parts des salaires a entraîné une stagnation de la demande domestique dans la plupart des pays européens. Le graphique 1 montre la baisse à long terme des parts des salaires depuis 1980. La littérature énumère diverses raisons interdépendantes pour expliquer ce développement : un changement dans les rapports de force entre travail et capital, la mondialisation commerciale, l'ouverture financière, la financiarisation des économies, le recul de l’Etat-providence et le progrès technique.

L’accroissement de la part du revenu et de la part du patrimoine détenues par les plus aisés


En ce qui concerne la relation entre croissance économique et répartition interpersonnelle des revenus, le débat se focalise principalement sur l’essor des hauts revenus (Atkinson et ses coauteurs, cf. graphique 2). Il est de plus en plus accepté que l’accroissement de la part du revenu des plus aisés a entraîné une spéculation excessive.

Le raisonnement est simple : les possibilités de consommation s’épuisent avec l’accroissement du revenu et le comportement spéculatif et la prise de risque augmentent particulièrement parmi les plus aisés. L’accroissement des inégalités peut donc contribuer aux bulles sur les marchés financiers et celles-ci peuvent davantage déstabiliser l’économie dans son ensemble. Le raisonnement marche tout particulièrement avec la répartition du patrimoine, qui est significativement plus concentrée que la répartition du revenu parmi les pays européens (Sierminska et Medgyesi, 2013). Cependant il y a peu de preuves empiriques dans la mesure où il est difficile d’opérationaliser le concept de spéculation. Au moins, les données tirées des enquêtes sur la richesse (par exemple, l’enquête Survey of Consumer Finances pour les Etats-Unis et l’enquête Household Finance and Consumption Survey pour la zone euro) confirment que les ménages les plus riches détiennent les actifs les plus risqués (Stockhammer, 2015)

GRAPHIQUE 2 Part du revenu détenue par les 1 % des ménages les plus riches en Allemagne, en Espagne, en France et en Italie (en %)

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On peut avancer un second argument en se focalisant en bas de la répartition et en considérant l’essor de la dette des ménages comme une conséquence de l’accroissement des inégalités. Selon Barba et Pivetti (2009), l’accroissement de la dette des ménages est une réponse à la stagnation, voire même au déclin, des salaires réels et au recul de l’Etat-providence. Les résultats empiriques suggèrent que la répartition de la dette parmi tous les groupes de revenu a beau être restée assez stable jusqu’à 2007, le ratio dette sur revenu s’est davantage accru pour les ménages à plus faibles revenus. L’endettement excessif des ménages a joué un rôle majeur dans la déstabilisation de plusieurs économies.

SCHEMA Les relations entre accroissement des inégalités et croissance économique selon Stockhammer

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L’accroissement des inégalités que l’on a pu observer à la fois dans la répartition fonctionnelle des revenus et la répartition interpersonnelle des revenus a des effets pernicieux sur la croissance économique, qui se traduisent par une stagnation de la demande domestique, le gonflement de bulles d’actifs et l’essor de la dette des ménages (cf. schéma). Etant donnée la hausse des inégalités, on peut penser que les pays européens ont principalement suivi deux types de régimes (soit tiré par l’endettement, soit tiré par les exportations), qui se sont traduits par l’apparition de larges déséquilibres des comptes courants.

De nouvelles preuves empiriques


Les répercussions déstabilisatrices et inhibitrices que l’accroissement des inégalités est susceptible d’avoir sur la croissance a récemment attiré l’attention des institutions internationales. Les nouvelles preuves empiriques rassemblées par le FMI montrent que si la part du revenu des 20 % les plus aisés s’accroît, alors la croissance économique décline à moyen terme, suggérant qu’il n’y a pas d’effet de "ruissellement" (trickle-down) (Dabla-Norris et ses coauteurs, 2015). Si la part de revenu des 20 % les plus aisés augmente de 1 point de pourcentage, la croissance du PIB diminuera de 0,88 point de pourcentages dans les cinq années suivantes. A l’inverse, une hausse de la part du revenu des 20 % les plus modestes stimule la croissance du PIB : une hausse de 1 point de pourcentage de la part du revenu est associée à une hausse de 0,38 point de pourcentage de la croissance.

De même, de nouvelles preuves empiriques de l’OCDE (2015) montrent que la hausse des inégalités est nuisible à la croissance de long terme : "la hausse des inégalités de revenu entre 1985 et 2005, par exemple, est estimée avoir supprimé 4,7 point de pourcentage de croissance cumulée entre 1990 et 2010, en moyenne, parmi les pays de l’OCDE pour lesquels les données de long terme sont disponibles". Selon les experts de l’OCDE, le moteur clé est l’écart de croissance entre les ménages à faible revenu (les 40 % des ménages les moins aisés) et le reste de la population. Un autre aspect important est que les pays inégaux investissent trop peu dans l’éducation pour les ménages qui ont les plus faibles revenus et qui sont les moins éduqués. Par conséquent, les enfants de ces ménages ne peuvent pleinement exploiter leurs opportunités. (…) »

independent Annual Growth Survey (iAGS), Give recovery a chance, quatrième rapport, 25 novembre 2015. Traduit par Martin Anota



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« Quels liens entre inégalités, redistribution et croissance ? »

« Le creusement des inégalités entrave la croissance »

« Les inégalités sont-elles responsables de la crise financière ? »

« Retour sur le lien entre inégalités, endettement et crises financières »

vendredi 4 décembre 2015

La baisse de la part du revenu du travail explique-t-elle la hausse des inégalités ?

« Au cours des années qui ont précédé la crise financière mondiale, les analystes et les responsables politiques se sont inquiétés de la divergence entre les mesures agrégées de performance économique (telles que la croissance du PIB) et la stagnation des salaires et des revenus des ménages. Beaucoup se sont également demandé si la part du gâteau que reçoit le capital n’était pas trop élevée. (...)

L’analyse de la répartition factorielle des revenus était considérée comme le principal problème d’économie politique par des économistes classiques tels que David Ricardo. Jusqu’aux années soixante, ce sujet prenait une place importante dans les manuels économiques et la recherche universitaire. Lorsque Kaldor (1961) résuma les propriétés de long terme de la croissance économique, il affirma que les parts du revenu national rémunérant le travail et le capital étaient assez constantes à long terme. L’analyse de la répartition factorielle du revenu était le sujet de 90 % des articles présentés à la conférence de l’International Economic Association en 1965 (Marchal et Ducros, 1968 ; Glynn, 2009). L’idée dominante était que les parts des facteurs étaient importantes pour la performance macroéconomique des économies, parce qu’elles sont liées au possible problème du "resserrement des profits" (profit squeeze), c’est-à-dire à une augmentation des salaires réels qui serait plus rapide que la productivité (Glyn et Sutcliffe, 1972 ; Bruno et Sachs, 1985 ; Eichengreen, 2007).

Depuis les années soixante-dix, cependant, l’analyse de la répartition factorielle du revenu n’a plus été au centre du débat économique, dans la mesure où elle était peu volatile et où "la division du revenu peut être facilement expliquée par une fonction de production à la Cobb-Douglas" (Mankiw, 2007). Ceux qui s’intéressaient à la répartition personnelle des revenus soulignèrent qu’il n’y avait pas de lien direct (ou mécanique) entre celle-ci et les parts des facteurs (Stigler, 1965 ; Goldfarb et Leonard, 2005). En outre, une part de plus en plus importante de la population recevait un revenu du capital. Comme la propriété immobilière, la détention d’actifs financiers et les fonds de pension se sont développés dans les économies avancées, la division entre, d’un côté, les (purs) travailleur recevant uniquement des salaires et, de l’autre, les (purs) capitalistes et propriétaires terriens recevant seulement les profits et les rentes est devenue plus flou, ce qui participa à réduire l’intérêt pour ce sujet.

L’intérêt pour l’analyse de la répartition factorielle du revenu revint au début des années deux mille. Atkinson (2009) cite trois raisons pour expliquer cet intérêt grandissant :premièrement, l’analyse des parts des facteurs est utile pour comprendre le lien entre les revenus au niveau macroéconomiques (comptes nationaux) et les revenus au niveau individuel ou au niveau des ménages ; deuxièmement, les parts des facteurs peuvent peut-être contribuer à expliquer les inégalités de revenu personnelles (du moins en partie, si certains types de revenu sont principalement reçus par certains types d’affaires) ; et enfin, elles "peuvent répondre à un souci de justice sociale avec la justice des différences sources de revenu" (Atkinson, 2009).

Les chercheurs qui ont récemment travaillé sur cette question ont initialement cherché à expliquer les variations de la part du revenu rémunérant le travail (Bentolila et Saint Paul, 2003), son déclin graduel mais constant (De Serres et ses coauteurs, 2002 ; Gollin, 2002) et la relation entre salaires et productivité (DewBecker et Gordon, 2005 ; Feldstein, 2008). L’idée selon laquelle les citoyens n’ont pas entièrement joui des fruits de la longue période d’expansion économique de la fin des années quatre-vingt-dix et au début des années deux mille capta aussi l’attention des responsables politiques et des organisations internationales. Le FMI (2007, 2014), la Commission européenne (2007), la Banque des règlements internationaux (Ellis et Smith, 2007), et l’OCDE (2008) ont publié des rapports qui suggèrent un déclin de la part du revenu rémunérant le travail et qui proposent diverses raisons susceptibles d’expliquer cette tendance, notamment l’impact de la mondialisation et du progrès technique sur les qualifications des travailleurs, la mobilité des capitaux et la négociation salariale.

Depuis lors, les contributions à ce champ de recherche se sont réparties en deux groupes : un ensemble d’articles qui met en évidence le déclin récent et constant de la part du revenu du travail et qui a cherché à identifier les principales causes de ce déclin ; un autre ensemble d’études qui s’est davantage focalisé sur ses conséquences pour les inégalités économiques. Dans le premier groupe, la plupart des chercheurs utilisent des données d’enquêtes et se focalisent sur des pays pris isolément, principalement les Etats-Unis (Gomme et Rupert, 2004 ; Harris et Sammartino, 2011 ; Elsby, Hobjin, et Sahin, 2013) ; d’autres ont analysé des données macroéconomiques et ont mené des analyses transnationales (OIT, 2011, 2012). En particulier, les contributions de l’Organisation internationale du travail (OIT) ont souligné l’impact de la mobilité du capital sur l’évolution des parts des facteurs depuis 2000. Le rapport de Stockhammer que l’OIT a publié constate un fort impact négatif de la libéralisation financière sur la part des salaires et il souligne les répercussions négatives du recul de l’Etat-providence et de la mondialisation. Les données disponibles sur les effets du progrès technique sur les parts du revenu du travail sont nuancées (le progrès technique s’avère plutôt bénéfique dans les économies en développement, mais négatif dans les pays avancés. Karabarbounis et Neiman (2014) attribuent le déclin de la part du revenu du travail à la baisse des prix relatifs des biens d’investissement (associée aux améliorations apportées aux technologies d’information et à l’essor de l’informatique) qui a poussé les entreprises à se détourner du travail pour accumuler davantage de capital. Selon ces auteurs, "la baisse des prix des biens d’investissement explique environ la moitié du déclin observé de la part du travail, même lorsque sont pris en compte d’autres mécanismes susceptibles d’influencer les parts des facteurs, notamment l’accroissement des profits, l'essor de technologies accroissant l'efficacité du capital et le changement de la composition en qualifications de la main-d’œuvre" (Karabarbounis et Neiman, 2014).

Dans le second groupe d’études, qui se focalisent principalement sur l’interaction entre la répartition factorielle du revenu et les inégalités de revenu, les chercheurs ont aussi travaillé avec les données tirées des enquêtes réalisées auprès des ménages dans des pays pris isolément. Adler et Schmid (2012) constatent que la baisse des parts du revenu du travail est associée avec l’accroissement des inégalités et une hausse de la concentration des revenus primaires en Allemagne. De même, Jacobson et Occhino (2012a, 2012b) (…) confirment que la baisse de la part du travail accroît (…) les inégalités de revenu aux Etats-Unis. Selon leurs résultats, une baisse de la part du revenu du travail de 1 % accroît le coefficient de Gini aux Etats-Unis de 0,15 à 0,33 %. Un rapport de l’OIT (2015) analyse la relation entre les salaires et les inégalités en utilisant diverses sources et il arrive à la conclusion que "les inégalités naissent sur le marché du travail", ce qui signifie que les dynamiques touchant à la répartition des salaires ont joué un rôle clé dans l’évolution des inégalités.

Dans ce contexte, la principale contribution de notre étude est qu’elle réalise une analyse empirique plus approfondie que les précédentes études en utilisent plus de données microéconomiques et macroéconomiques et en les combinant pour un large ensemble de pays. (…) Notre étude analyse la relation entre la répartition factorielle des revenus et la répartition personnelle du revenu, un sujet qui est récemment revenu au premier plan dans les débats universitaires et politiques. Dans les pays avancés, la part des salaires et les inégalités salariales ont suivi des tendances opposées ces dernières décennies : la part du revenu rémunérant le travail a diminué, alors que les inégalités se sont accrues. Notre étude s’attaque à cette question depuis plusieurs angles, tout d’abord en analysant ce qu’il y a derrière les mesures des inégalités basées sur les données micro que l’on utilise habituellement (en l’occurrence l’indice de Gini) et deuxièmement en menant des analyses de régression sur les données macroéconomiques pour confirmer les principaux résultats. Les preuves empiriques suggèrent que le déterminant le plus important des inégalités de revenu n’est pas la part du revenu qui revient au travail ou au capital, mais la dispersion du revenu du travail. Ce résultat reflète le fait que la part du lion du revenu des ménages est la rémunération salariale et le fait que sa répartition est devenue plus inégale. La hausse des inégalités de revenu du travail a été associée à la globalisation financière, à une baisse de la syndicalisation et à un déclin de la taille de l’Etat. »

Maura Francese et Carlos Mulas-Granados, « Functional income distribution and its role in explaining inequality », FMI, working paper, n° 15/244, novembre. Traduit par Martin Anota



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« Comment la déformation du partage du revenu en faveur du capital accroît-elle les inégalités ? »

« La part déclinante du travail aux Etats-Unis »

mardi 3 novembre 2015

Les inégalités de genre alimentent les inégalités de revenu et freinent la croissance

« Rendre la société plus équitable et réduire les inégalités de genre sont deux questions qui ont beaucoup retenu l’attention des responsables politiques dans de nombreux pays. On prend de plus en plus conscience que la poursuite de ces deux objectifs n’est pas juste désirable du point de vue de l’équité sociale, mais qu’elle aurait aussi des effets bénéfiques au niveau macroéconomique. Par conséquent, plusieurs analyses se sont penchées sur les liens entre inégalités de revenu et la croissance, aussi bien que l’implication des femmes dans la vie active et ses liens avec l’économie globale. (..)

Inégalités de revenu et inégalités de genre : deux phénomènes avec de profondes répercussions macroéconomiques


Les inégalités de revenu peuvent freiner la croissance économique. La littérature a mis en évidence divers canaux à travers lesquels les inégalités de revenu peuvent affecter la croissance : de fortes inégalités peuvent entraîner un sous-investissement dans le capital physique et dans le capital humain (Galor et Zeira, 1993 ; Galor et Moeav, 2004 ; Aghion et ses coauteurs, 1999) ; elles sont associées à de moindres niveaux de mobilité (Corak, 2013) et elles peuvent déprimer la demande globale (Carvalho et Rezai, 2014). D’un autre côté, les inégalités peuvent aussi stimuler la croissance en incitant les agents à investir et à se lancer dans l’entrepreneuriat (…) (Lazear et Rosen, 1981 ; Barro, 2000). Alors que les effets des inégalités de revenu sur la croissance sont ambigus sur le plan théorique, deux récentes études du FMI ont montré que sur le plan empirique une répartition plus inégale des revenus déprimait la croissance. En particulier, une baisse des inégalités de revenu net est associée de façon robuste à une croissance plus forte et plus soutenable (Ostry, Berg et Tsangarides, 2014). (…) Une hausse de la part du revenu rémunérant les 20 % les plus aisés est associée à une moindre croissance à moyen terme, alors qu’une hausse de la part du revenu rémunérant les 20 % les plus pauvres est associée à une plus forte croissance du PIB (Dabla-Norris et ses coauteurs, 2015). En utilisant des données américaines, van der Weide et Milanovic (2014) montrent que les inégalités de revenu réduisent la croissance du revenu pour les pauvres, mais pas pour les riches.

GRAPHIQUE 1 La relation entre inégalités de genre et PIB par tête

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Les diverses dimensions des inégalités de genre ont aussi de profondes répercussions sur le plan macroéconomique et au niveau du développement. Les inégalités de genre peuvent influencer les situations économiques via divers canaux (Elborgh-Woytek et ses coauteurs, 2013) :

  • En termes de développement. Il y a une association négative entre les inégalités de genre et le PIB par tête, le niveau de compétitivité et les indicateurs de développement humain (WEF, 2014 ; Duflo, 2012 ; cf. graphique 1). Les femmes sont davantage susceptibles que les hommes d’investir une large proportion de leur revenu dans l’éducation de leurs enfants ; l’entrée des femmes dans la vie active et la hausse de leur rémunération peuvent donc se traduire par un surcroît de dépenses dans la scolarité de leurs enfants (Aguirre et ses coauteurs, 2012 ; Miller 2008 ; Rubalcava et ses coauteurs, 2004 ; Thomas, 1990).

  • La croissance économique. Les inégalités de genre en termes de taux d’activité restreignent le réservoir de talents sur le marché du travail. Elles réduisent par là l’efficacité de l’allocation des ressources et elles entraînent des pertes en termes de productivité totale des facteurs et une moindre croissance du PIB (Cuberes et Teignier, 2015 ; Esteve-Volart, 2004). Dans une étude à partir d’un panel de pays, Klasen (1999) montre que 0,4 à 0,9 point de pourcentage des écarts entre les taux de croissance entre l’Asie de l’est, l’Afrique subsaharienne, l’Asie du sud et le Moyen-Orient peuvent s’expliquer par la plus ou moins grande intensité des inégalités de genre dans l’éducation. Le graphique 2 (…) met en lumière qu’un niveau plus élevé d’inégalités de genre (mesurées par l’indice d’inégalité de genre multidimensionnel) est associé à une plus faible croissance économique. Ce constat est cohérent avec le FMI (2015), qui montre que les inégalités de genre sont négativement corrélées avec la croissance, en particulier dans les pays à faible revenu, confirmant ainsi les résultats obtenus par Amin, Kuntchev et Schmidt (2015), qui se basèrent sur un panel de pays.

  • Stabilité macroéconomique. Dans les pays faisant face à un déclin de la population active, accroître le taux d’activité, notamment des femmes, peut directement générer de la croissance en atténuant l’impact d’un déclin de la population active sur le potentiel de croissance et en assurant la stabilité du système de retraite (Steinberg et Nakane, 2012).



GRAPHIQUE 2 La relation entre inégalités de genre et croissance du PIB par tête

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Les deux faces d’une même pièce : comment les inégalités de genre et les inégalités de revenu sont-elles liées ?


Même si les concepts d’inégalités de genre et d’inégalités de revenu ont principalement été traités séparément dans la littérature, ils peuvent interagir via les canaux suivants :

  • Les inégalités de situations économiques. Les inégalités salariales de genre contribuent directement aux inégalités de revenu. En outre, de plus larges écarts dans les taux d’activité entre les hommes et les femmes sont susceptibles de se traduire par des inégalités de rémunérations entre les sexes, ce qui crée ou exacerbe les inégalités de revenu. De plus, les femmes sont davantage susceptibles de travailler dans le secteur informel, dans lequel les rémunérations sont plus faibles, ce qui creuse les écarts de rémunération entre les sexes et exacerbe les inégalités de revenu.

  • Les inégalités des chances. Les inégalités des chances, telles que l’accès inégal à l’éducation, aux services de santé, aux marchés financiers et aux ressources financières aussi bien que les différences dans l’autonomie, sont fortement associées aux inégalités de revenu (Mincer, 1958 ; Becker et Chiswick, 1966; Galor et Zeira, 1993 ; Brunori, Ferreira et Peragine, 2013 ; Murray, Lopez et Alvarado, 2013 ; Castello-Climent et Domenech, 2014). Nous constatons que ces inégalités de chances sont fortement associées aux inégalités de genre en termes de chances. Par conséquent, les différences en termes de situations économiques peuvent aussi se traduire par des conditions inégales en termes de capacité pour les hommes et pour les femmes, comme pour les garçons et les filles. En l’occurrence :

  • L’éducation. Les inégalités de genre dans l’éducation persistent, entraînant de plus fortes inégalités des chances (lorsque les filles et les garçons vont à l’école, les opportunités sont plus égales que si les seuls garçons y vont). Si une partie de la population est exclue des opportunités d’éducation, le revenu futur de cette sous-population sera plus faible que pour le reste de la population, ce qui se traduit par de plus fortes inégalités de revenu.

  • L’accès financière et l’inclusion financière. Les femmes ont toujours, en moyenne, un moindre accès aux services financiers que les hommes, ce qui accroît leurs difficultés pour devenir entrepreneuses ou investir dans l’éducation, exacerbant par là les inégalités des chances et par conséquent réduisant les salaires et autres revenus pour les femmes, si bien que les inégalités de revenu s'en trouvent aggravées.


Notre étude constate que les diverses dimensions des inégalités de genre sont associées aux inégalités de revenu dans le temps et dans l’espace (…). En suivant les arguments ci-dessus, notre analyse empirique examine les effets des différences en termes de situations et de chances pour les hommes et les femmes sur les inégalités de revenu. En prenant en compte les moteurs des inégalités précédemment mis en lumière dans la littérature, nos résultats montrent que les inégalités de genre sont fortement associées aux inégalités de revenu. Ces résultats sont observés pour les pays à tous les niveaux de développement ; cependant les dimensions pertinentes varient selon le niveau de développement. Pour les pays avancés (avec des inégalités de genre qui ont quasiment disparu dans l’éducation et des chances économiques plus égales entre les sexes), les inégalités de revenu proviennent principalement des écarts de genre en termes de taux d’activité. Dans les pays émergents et les pays à faible revenu, les inégalités des chances, en particulier les écarts de genre dans l’éducation, l’autonomie politique et la santé, semblent constituer le principal obstacle à une répartition plus égale des revenus.

Les résultats tirés de cette étude suggèrent qu’une atténuation des inégalités de genre en mettant les hommes et les femmes sur un pied d’égalité sur le plan économique peut aussi aller dans le sens d’une réduction des inégalités globales dans la répartition du revenu. En d’autres termes, en plus d’être un objectif de développement en soi, un déclin des inégalités de genre serait aussi associé à une baisse des inégalités de revenu. En recommandant une égalité des chances et plus de parité entre les genres, notre étude appelle à mettre les hommes et les femmes sur un pied d’égalité en termes de chances et de situations économiques. (…) »

Christian Gonzales, Sonali Jain-Chandra, Kalpana Kochhar, Monique Newiak et Tlek Zeinullayev (2015), « Catalyst for change: Empowering women and tackling income inequality », FMI, staff discussion note, n° 15/20, octobre 2015.



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« Quels liens entre inégalités de genre et croissance ? »

« Quels liens entre inégalités, redistribution et croissance ? »

« Le creusement des inégalités entrave la croissance »

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