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Répartition et inégalités de revenu

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lundi 28 octobre 2019

Le Chili, l’enfant modèle du néolibéralisme tombé en disgrâce

Il n’est pas habituel pour un pays de l’OCDE de tirer sur la population et de tuer 16 personnes en deux jours d’émeutes à caractère social. (Peut-être que seule la Turquie, dans son conflit incessant contre la guérilla kurde, se rapproche le plus d’un tel niveau de violence.) C’est cependant ce que le gouvernement chilien, l’enfant modèle du néolibéralisme et de la transition vers la démocratie, a fait au cours de la dernière semaine au début des protestations qui ne présentent pas de signes d’apaisement malgré les réformes cosmétiques proposées par le Président Sebastian Piñera.

La chute en disgrâce du Chili est symptomatique de tendances mondiales qui révèlent les dommages provoqués par les politiques néolibérales au cours des vingt dernières années, allant des privatisations en Europe de l’Est et en Russie (…) aux plans d’austérité imposés aux pays en difficulté de la zone euro. Le Chili était présenté (…) comme un succès exemplaire. Les politiques agressives adoptées après la chute de Salvador Allende en 1973 et les massacres qui s’ensuivirent ont été adoucies avec la transition vers la démocratie, mais leurs aspects essentiels furent préservés. En effet, le Chili a présenté de remarquables performances en termes de croissance économique et, tandis qu’au cours des années soixante et soixante-dix il se plaçait au milieu du classement des pays d’Amérique latine en termes de PIB par tête, il est désormais le pays le plus riche d’Amérique latine. Il a bien sûr été aidé par les prix élevés du principal produit de base qu’il exporte, le cuivre, mais son succès en termes de croissance est incontestable. Le Chili en a été "récompensé" en accédant à l’OCDE, le club de pays riches. Il a été le premier pays d’Amérique du Sud à y faire son entrée.

Là où le pays a échoué, c’est dans le domaine des politiques sociales, qui étaient bizarrement considérées par beaucoup comme une réussite. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la Banque mondiale a fait les louanges des politiques chiliennes de flexibilisation du marché du travail, qui consistèrent à casser les syndicats et à imposer un modèle de négociations entre employeurs et salariés au niveau des branches plutôt que de permettre à une organisation syndicale de négocier pour l’ensemble des travailleurs. Le Chili a même été bizarrement présenté par la Banque mondiale comme un modèle de transparence et de bonne gouvernance, quelque chose que les pays en transition en Europe de l’Est étaient appelés à prendre comme exemple. Le frère de l’actuel Président chilien (tous deux sont les rejetons de l’une des familles les plus riches au Chili) est devenu célèbre pour avoir introduit, en tant que Ministre du Travail et de la Sécurité sociale sous Pinochet, un système de retraites où les salariés payent des cotisations obligatoires à partir de leurs salaires pour les placer dans l’un des divers fonds de pensions et où ils reçoivent, une fois à la retraite, des pensions basées sur la performance de tels fonds. Les pensions de retraite devinrent l’objet d’un capitalisme de roulette russe. Mais au cours du processus, les fonds de pensions, qui imposaient des frais élevés, et leurs gestionnaires s’enrichirent. José Piñera a essayé de "vendre" ce modèle à la Russie d’Eltsine et aux Etats-Unis de George Bush, mais il échoua malgré le soutien puissant (et assez compréhensible) des communautés financières dans ces deux pays. Aujourd’hui, la plupart des retraités chiliens gagnent entre 200 et 300 dollars par mois dans un pays où le niveau des prix est d’environ 80 % de celui des Etats-Unis (selon le Projet de Comparaisons Internationales, un projet mené conjointement par les Nations unies et la Banque mondiale pour comparer les niveaux des prix à travers le monde).

Alors que le Chili se démarque en Amérique latine par le niveau de son PIB par tête, il se singularise aussi en termes d’inégalités. En 2015, son niveau d’inégalités de revenu était plus élevé que dans n’importe quel autre pays d’Amérique latine, à l’exception de la Colombie et du Honduras. Il dépasse même le niveau d’inégalités en Brésil. Au Chili, les 5 % les plus pauvres ont un niveau de revenu qui est environ le même que celui des 5 % les plus pauvres en Mongolie, tandis que les 2 % les plus riches jouissent d’un niveau de revenu équivalent à celui des 2 % les plus riches en Allemagne. Ce sont Dortmund et les banlieues pauvres d’Ulan Bator qui ont été réunis.

La répartition du revenu au Chili est extrêmement inégale. Mais la répartition du patrimoine l’est davantage encore. Ici, le Chili est exceptionnel, même en comparaison avec le reste de l’Amérique latine. Selon les données de 2014 de Forbes à propos des milliardaires dans le monde, la richesse combinée des milliardaires chiliens (il y en a douze) était égale à 25 % du PIB chilien. Les pays suivants d’Amérique latine ayant des niveaux élevés de concentration des richesses sont le Mexique et le Pérou, où la part du patrimoine des milliardaires est d’environ la moitié de celui du Chili (en l’occurrence, 13 % du PIB). Mais encore mieux : le Chili est le pays où la part détenue par les milliardaires, en termes de PIB, est la plus élevée au monde (si nous excluons des pays comme le Liban et Chypre, où plusieurs milliardaires étrangers "parquent" simplement leur richesse pour des raisons fiscales). Le patrimoine des milliardaires du Chili, relativement au PIB de leur pays, dépasse même celui des Russes.

GRAPHIQUE Patrimoine détenu par les milliardaires de chaque pays, rapporté au PIB de ce dernier (en %)

Branko_Milanovic__patrimoine_des_milliardaires_rapporte_au_PIB_de_leur_pays.png

D’aussi amples inégalités de richesse et de revenu, combinées avec une pleine marchandisation de plusieurs services sociaux (l’eau, l’électricité, etc.) et des pensions de retraite qui dépendent des variations des cours boursiers, ont longtemps été "dissimulées" aux yeux des observateurs étrangers par la réussite du Chili à accroître son PIB par habitant. Mais les récentes protestations montrent que la hausse de ce dernier ne suffit pas. La croissance est indispensable pour le succès économique et la réduction de la pauvreté. Mais elle ne suffit pas : s’il n’y a pas de justice sociale et un minimum de cohésion sociale, les effets de la croissance se dissolvent en souffrances, en protestations et, oui, en tirs contre la population. »

Branko Milanovic, « Chile: The poster boy of neoliberalism who fell from grace », in globalinequality (blog), 26 octobre 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 18 septembre 2019

Devons-nous davantage nous préoccuper des écarts de revenu entre les pays ou au sein des pays ?

« Au début des cours chaque automne, j’attise la curiosité de mes étudiants avec la question suivante : vaut-il mieux être pauvre dans un pays riche ou riche dans un pays pauvre ? La question entraîne typiquement un grand débat sans conclusion. Mais nous pouvons imaginer une version plus structurée et limitée de la question, pour laquelle il y a une réponse définitive.

Restreignons la focale aux revenus et supposons que les gens s’inquiètent seulement de leurs niveaux de consommation (sans se soucier des inégalités et d’autres conditions sociales). Les "riches" et les "pauvres" sont ceux parmi les 5 % les plus riches et les 5 % les plus pauvres de la répartition du revenu, respectivement. Dans un pays riche typique, les 5 % les plus pauvres de la population reçoivent autour de 1 % du revenu national. Les données sont plus éparses pour les pays pauvres, mais cela n’est pas absurde de supposer que les 5 % les plus riches reçoivent les 25 % du revenu national.

De même, supposons que les pays riches et pauvres soient respectivement ceux parmi les 5 % des pays les plus riches et les 5 % des pays les plus pauvres, classés selon leur revenu par tête. Dans un pays pauvre typique (comme le Libéria ou le Niger), cela est d’environ 1.000 dollars, en comparaison avec les 65.000 dollars d’un pays riche typique (comme, disons, la Suisse ou la Norvège). (Ces revenus sont ajustés en fonction des écarts en termes de coût de la vie, ou de parité de pouvoir d’achat, de façon à ce qu’ils puissent faire l’objet d’une comparaison.)

Maintenant, nous pouvons calculer qu’un riche dans un pays pauvre a un revenu de 5.000 dollars (1.000 dollars x 0,25 x 20), tandis qu’un pauvre dans un pays riche gagne 13.000 dollars (65.000 dollars x 0,01 x 20). En termes de niveaux de vie matériels, un pauvre dans un pays riche est deux fois plus riche qu’un riche dans un pays pauvre.

Ce résultat surprend mes élèves ; la plupart d’entre eux croient que c’est l’inverse qui est exact. Quand ils pensent aux riches dans les pays pauvres, ils imaginent des magnats vivant dans des villas avec une myriade de domestiques et une flotte de voitures de luxe. Même si de tels individus existent certainement, un représentant des 5 % les plus riches dans les pays les plus pauvres est certainement un bureaucrate occupant un poste de fonctionnaire de niveau intermédiaire.

Cette comparaison amène à souligner l’importance des différences de revenu entre les pays, relativement aux inégalités dans les pays. A l’aube de la croissance économique moderne, avant la Révolution industrielle, les inégalités mondiales dérivaient presque exclusivement des inégalités au sein des pays. Les écarts de revenu entre l’Europe et les pans les plus pauvres du monde étaient faibles. Mais comme l’Occident s’est développé au dix-neuvième siècle, l’économie mondiale subit une "Grande Divergence" entre le cœur industriel et la périphérie produisant des biens primaires. Durant l’essentiel de la période d’après-guerre, les écarts de revenu entre les pays riches et les pays pauvres représentaient la plus grande part des inégalités mondiales.

Depuis la fin des années quatre-vingt, deux tendances ont commencé à altérer cette image. Premièrement, notamment avec la Chine, plusieurs régions en retard commencèrent à connaître une croissance substantiellement plus rapide que les pays du monde riche. Pour la première fois de l’histoire, le résident typique des pays en développement s’est enrichi plus rapidement que les habitants d’Europe et d’Amérique du Nord.

Deuxièmement, les inégalités ont commencé à s’accroître dans plusieurs pays développés, en particulier ceux avec les marchés du travail les moins réglementés et aux protections sociales les plus faibles. La hausse des inégalités aux Etats-Unis a été si forte qu’il n’est plus certain que le niveau de vie des "pauvres" américains soit plus élevé que celui des "riches" des pays les plus pauvres (avec les riches et les pauvres définis comme on les a définis ci-dessus).

Ces deux tendances continuèrent dans des directions opposées en termes d’inégalités mondiales (une les pousse à la baisse, tandis que l’autre les pousse à la hausse). Mais elles ont toutes deux accru la part des inégalités infranationales dans les inégalités totales, renversant une tendance ininterrompue observée depuis le dix-neuvième siècle.

Etant donné la nature parcellaire des données, nous ne pouvons être certains à propos des parts respectives des inégalités infranationales et internationales dans l’économie mondiale d’aujourd’hui. Mais dans un article non publié basé sur les données de la World Inequality Database, Lucas Chancel de la Paris School of Economics estime que les trois quarts des inégalités mondiales courantes peuvent être dues aux inégalités infranationales. Les estimations historiques réalisées par deux autres économistes français, François Bourguignon et Christian Morrison, suggèrent que les inégalités infranationales n’avaient pas été aussi amples depuis la fin du dix-neuvième siècle.

Ces estimations, si elles sont correctes, suggèrent que l’économie mondiale a franchi un seuil important, nous obligeant à revisiter les priorités en matière de politiques. Pendant un long moment, les économistes comme moi ont raconté au monde entier que la façon la plus efficace de réduire les disparités de revenu mondiales consisterait à accélérer la croissance économique dans des pays à faible revenu. Les cosmopolites dans les pays riches (typiquement les plus riches et les professionnels qualifiés) se donnaient bonne conscience lorsqu’ils minimisaient les inquiétudes de ceux se plaignant des inégalités domestiques.

Mais l’essor du nationalisme populiste à travers l’Occident a été alimenté en partie par la tension entre les objectifs d’égalité dans les pays riches et des niveaux de vie plus élevés dans les pays pauvres. L’accroissement des échanges entre les pays riches et les pays à faible revenu a contribué aux inégalités salariales domestiques. Et probablement que la meilleure façon d’accroître les revenus dans le reste du monde serait de permettre une émigration massive des pays pauvres vers les pays riches. Cela ne serait pas une bonne nouvelle pour les travailleurs les moins éduqués, les moins payés des pays riches.

Pourtant, les politiques que les pays développés adoptent pour réduire les inégalités domestiques n’ont pas à nuire aux pauvres dans le reste du monde, même dans le commerce international. Les politiques économiques qui favorisent les revenus des travailleurs les moins payés et diminuent l’insécurité économique sont bonnes à la fois pour l’égalité domestique et pour le maintien en bonne santé d’une économie mondiale offrant aux pays pauvres une chance de se développer. »

Dani Rodrik, « Should we worry about income gaps within or between countries? », 10 septembre 2019. Traduit par Martin Anota

lundi 2 septembre 2019

La question de la production est-elle dissociable de celle de la répartition ?

« (…) Eli Cook, dans une analyse intitulée "Historicizing Piketty: The Fall and Rise of Inequality Economics", cherche à expliquer pourquoi les inégalités ont été pratiquement écartées de la science économique orthodoxe durant la seconde moitié du vingtième siècle. Son analyse constitue un très joli exercice dans l’histoire de la pensée économique qui montre comment un sujet qui fut à une époque au centre des préoccupations des économistes (il suffit de lire les premiers paragraphes des Principes de Ricardo pour le voir) a graduellement été marginalisé, au point que Martin Feldstein, qui fut une fois président de l’American Economic Association, a pu déclarer que toutes les inquiétudes à propos des inégalités de revenu ou de richesse sont le produit de "l’envie" et de "l’égalitarisme malveillant".

Selon Cook, il y a trois développements qui ont marginalisé ces questions de répartition que se posaient initialement la science économique : la théorie de la production marginale des facteurs de production, le tournant vers l’utilité et l’optimalité à la Pareto. (1)

Ce qui imprègne ces trois développements et constitue selon moi la question clé, c’est si la production et la répartition sont perçues ensemble comme relevant d’un même processus ou comme deux processus vaguement liés l’un à l’autre. La seconde approche est caractéristique de l’économie néoclassique. La production est considérée comme antérieure et l’économie est considérée comme une science qui recherche la maximisation de la production. Cette production peut être redistribuée plus tard, en utilisant les décisions politiques, pour aider ceux qui sont pauvres, mais on doit le faire prudemment, de telle manière que le prochain cycle de production ne soit pas affecté par les mauvaises incitations découlant d’un excès de redistribution. Dans une telle vision du monde, pratiquement toute redistribution est perçue comme nuisant au processus de maximisation de la production.

Mais peut-être que, plus fondamentalement, la redistribution est perçue comme se tenant en dehors de la science économique, par exemple dans le domaine politique. Comme le montre Cook, c’est clairement énoncé par Samuelson dans son manuel Economics. Les économistes apparaissent donc comme modestes en apparence dans leurs affirmations. Comme les ingénieurs de la production sociale, ils sont en charge de la maximisation de la production sous des conditions de dotations et de technologie données. Le déni les amène à laisser la tâche de la redistribution à ceux qui sont plus qualifiés qu’eux : les politiciens.

Pourtant, comme la science économique en est graduellement venue à dominer les sciences sociales et le processus de décision gouvernemental, cette apparente autolimitation a fini par être perçue pour ce qu’elle est : une tentative pour ignorer le plus de questions distributionnelles possible. Si la redistribution est la province du politicien et si le politicien n’est pas un économiste, alors la redistribution doit clairement être une exception à utiliser modérément. Cook souligne avec raison le rôle qu’ont pu jouer derrière cela les deux premiers théorèmes du bien-être. Le premier théorème montre que, sous des conditions idéalisées de concurrence pure et parfaite, le marché produit un résultat qui ne peut être amélioré sans détériorer la situation de quelqu’un d’autre. C’est de l’économie. Mais il est ensuite affirmé, dans le second théorème, que si pour une quelconque raison nous changeons les dotations ou ayons recours à une taxation forfaitaire, la répartition des revenus peut être altérée (bien que cela serait toujours Pareto-optimal). Mais cette seconde partie, c’est avéré, n’est pas le sujet de la science économique, mais des politistes ou politiciens. Donc les économistes peuvent allègrement l’ignorer et considérer toutes les inquiétudes distributionnelles comme secondaires ou marginales.

La conception classique de la science économique était assez différente. Elle perçoit la production et la répartition comme un unique processus. Si les dotations étaient différemment distribuées, la structure de production serait différente et le pouvoir des différentes classes serait différent. Il est très clair chez Ricardo que les propriétaires terriens reçoivent leur revenu seulement du fait qu’ils possèdent un monopole sur la terre, non en raison d’une quelconque activité utile qu’ils réaliseraient. Donc changer leurs dotations ou les taxer ne pourrait pas être mauvais. (Bien sûr, la même vision des choses est présente chez Henry George.) Il est aussi manifeste chez Marx que la structure de la production, les prix relatifs et les revenus individuels ne sont pas les mêmes selon le mode de production. La répartition des dotations et la manière par laquelle la production est organisée sont donc organiquement liées.

Alors que l’économie néoclassique envisage le monde économique ainsi :

Production => distribution => production

L’économie classique voit les choses ainsi :

Distribution des dotations => production => redistribution des dotations

C’est pour cette raison que chez Marx (et bien sûr parmi l’école néo-ricardienne qui suivit Sraffa) les prix des facteurs sont perçus comme étant déterminés avant la production (disons, via le pouvoir relatif du travail relativement au capital). En conséquence, la composition de la production ne sera pas la même selon le système dans laquelle celle-ci s’opère : si les travailleurs ont un plus grand pouvoir de négociation, le taux de salaire sera plus élevé relativement à l’intérêt (au profit) et les matières premières intensives en travail seront plus chères, etc. Ou, similairement, comme Marx le dit dans son fameux paragraphe, les rapports de production deviennent des forces de production : si les relations de production (fondamentalement, la répartition des dotations) sont, à un moment donné du développement, inefficaces (disons, si l’esclavage mène à un gâchis d’efforts), la production maximale qui peut être générée dans un tel système sera moindre que celle d’un système socialement plus efficace. La production est donc vue comme pleinement interdépendante avec la répartition. L’idée néoclassique que la production et la répartition puissent être strictement séparées et presque considérées indépendamment l’une de l’autre est démolie. C’est le nerf de la guerre et, je pense, la raison de la divergence entre les écoles classique et néoclassique dans leurs conceptions qu’elles ont des inégalités et dans le plus ou moins grand intérêt qu’elles ont pour ces dernières.

Les choses changent, mais pas aussi vite qu’elles le devraient. Nous n’avons toujours pas de manuels, ni de cours qui traitent des inégalités de revenu et de richesse en tant que telles. Les inégalités sont souvent perçues comme une anomalie ou un problème qui n’est pertinent que pour les sociétés du "tiers-monde". C’est si clairement erroné qu’il est presque superflu de souligner à quel point c’est erroné. Mais aussi longtemps que ce n’est pas corrigé, la science économique continuera à ne pas faire bon ménage avec la vraie vie.

(1) Chose intéressante, et peut-être un brin ironique, l’optimum de Pareto, qui exclut à strictement parler toute redistribution (puisque toute redistribution des revenus perçus détériore la situation de quelqu’un) a été définie par la même personne qui introduisit l’étude empirique des inégalités interpersonnelles. »

Branko Milanovic, « Production and then distribution, or distribution and production together », in globalinequality (blog), 30 août 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 février 2019

Des questions légitimes à propos de la pauvreté dans le monde (et de sa mesure)

« J’ai été indirectement impliqué dans le débat sur les tendances à long terme dans la pauvreté mondiale qui enrage ces derniers jours sur internet, un débat qui a été amorcé par certaines déclarations de Steven Pinker et Bill Gates et qui a ensuite été alimenté par une réfutation de celles-ci par Jason Hickel. (...)

(…) Il y a (selon moi) au moins quatre problèmes que Hickel a correctement mis en avant. (Il utilise d’autres arguments aussi, mais je ne les commenterai pas.)

Premièrement, les données de Maddison et du projet Maddison, qui sont les seules disponibles pour traiter à la fois de la pauvreté mondiale et des inégalités mondiales et que j’utilise moi-même dans mes travaux, tendent, comme les calculs du PIB, à surestimer la hausse du revenu réel là où l’on passe d’activités qui n’étaient pas marchandisées aux mêmes activités mais qui entrent désormais dans la sphère marchande. Le PIB, comme on le sait très bien, est fait de façon à ne mesurer que des activités essentiellement monétarisées. A l’époque de l’industrialisation, aussi bien qu’aujourd’hui au cours de la révolution des technologies d’information et de communication, une telle sous-estimation est susceptible d’être significative. Il est étrange que les gens aujourd’hui remettent en question cela, alors que nous connaissons une période similaire de marchandisation et de hausse de la part d’activités qui entrent désormais dans la sphère marchande alors qu’elles en étaient jusqu’alors exclues. Jusqu’à Airbnb et Uber, vous ne contribuiez pas au PIB lorsque vous hébergiez des amis d’amis ou que vous les déposiez à l’aéroport. Aujourd’hui, ces services le sont parce que vous êtes payés pour les réaliser. (La même chose est exacte pour des activités domestiques qui étaient habituellement réalisées sans contrepartie monétaire essentiellement par les femmes et qui, à un certain moment, sont entrées dans la sphère marchande.)

Plus importants ont été (comme l’a souligné Hickel) les changements qui sont survenus au cours de la Révolution industrielle. Plusieurs activités réalisées au sein des ménages ont été monétarisées alors que des gens étaient souvent physiquement chassés ou privés de terres, d’eau et d’autres droits dont ils jouissaient jusqu’alors gratuitement. Je n’ai pas besoin de développer trente-six exemples ici ; prenons juste l’exemple des enclosures ou de la dépossession des terres des Africains. Ce n’était pas seulement un transfert de richesse, mais une réduction significative de revenus pour ceux qui avaient le droit d’utiliser et de jouir des fruits de la terre, de l’eau ou d’autres ressources. Leur moindre accès aux biens et services n’a pas été enregistré dans une quelconque statistique du revenu. Il est donc raisonnable de penser que les taux de croissance du PIB et la baisse de la pauvreté sont surestimés.

Deuxièmement, les données sur la répartition du revenu pour le dix-neuvième siècle que nous avons tous utilisées proviennent presque entièrement de l’étude séminale de François Bourguignon et Christian Morrisson. Il y a deux études plus récentes, la première de van Zanden, Baten, Foldvari et van Leewen et une seconde que j’ai réalisée, qui ont utilisé une méthodologie quelque peu différente (notamment des sources plus diversifiées) de façon à vérifier la robustesse des constats de Bourguignon et Morrisson. Les deux analyses concluent que les résultats de Bourguignon et Morrisson sont valides, mais dans ces deux analyses le nombre ou la fiabilité de ces nouvelles sources sont extrêmement limités. (J’utilise des tables sociales pour estimer les répartitions au dix-neuvième siècle. Mais le nombre de tables sociales que nous avons à notre disposition est très limité, que ce soit en termes de pays couverts ou de couverture temporelle.)

De plus, les distributions originelles de Morrisson ont certes été rendues disponibles par l’auteur, mais elles n’ont pas de sources. Donc, on ne peut pas dire si elles sont justes ou non. De plus, même si les distributions de certains pays en particulier étaient exactes, plusieurs d’entre elles sont faites pour représenter une grande variété de pays (disons, la Colombie, le Pérou et le Venezuela ; ou la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Kenya ; les "45 pays asiatiques"; ou les "37 pays africains" ont tous les mêmes distributions) parce que Bourguignon et Morrisson divisent le monde en 33 "régions", simplement parce qu’il ont manqué d’informations concernant la plupart des pays.

La fragilité de telles distributions a un effet particulièrement fort sur les chiffres de la pauvreté. Elle affecte un peu moins les inégalités, parce que, à partir d’autres sources (fragmentaires) nous savons quelles sont les fourchettes dans lesquelles les inégalités se situent. Mais nous le savons moins pour la pauvreté. Au bout du compte, les répartitions de revenu pour le dix-neuvième siècle sont, le moins que l’on puisse dire, fragiles.

Troisièmement, Hickel questionne l’usage du seuil de pauvreté absolue à 1,90 dollars PPA. Il y a un large débat sur celui-ci et je ne vais pas rentrer davantage dedans ; il suffit de voir les critiques faites par Thomas Pogge et Sanjay Reddy (en ce qui concerne la sous-estimation du niveau des prix auquel font face les pauvres), on a bien montré qu’il y avait beaucoup d’arbitraire avec le seuil de pauvreté, fixé d’abord à 1 dollar PPA et désormais à 1,90 dollar PPA (voir par exemple Angus Deaton ici) ou plus récemment la remise en cause méthodologique de l'approche de la Banque mondiale développée par Bob Allen (ici). Hickel mentionne simplement ces questions. Elles sont importantes et elles ne doivent pas être ignorées.

Quatrièmement, Hickel fait un point plus philosophique à propos duquel les économistes (contrairement aux anthropologues ou aux historiens) sont moins bien équipés : les coûts humains de la Révolution industrielle, de l’Angleterre au travail forcé (et probablement dix millions de morts) au Congo et à Java à la famine au Bengale (plus de 10 millions de morts) en passant par la collectivisation soviétique (plus de 5 millions de morts) et au Grande Bond en avant de la Chine (environ 20 millions de morts). Les morts entrent dans nos calculs seulement dans la mesure où leur décès affecte l’espérance de vie estimée. (Et dans l’article de Bourguignon et Morrisson il y a une tentative pour calculer les inégalités mondiales au cours des deux derniers siècles en prenant en compte aussi les changements dans l’espérance de vie). Mais, sinon, en ce qui concerne les calculs de pauvreté, les morts ont l’effet pervers de réduire la population et d’accroître la production par tête (donc la productivité marginale de ceux qui sont morts comme travailleurs forcés ou de la famine est nulle ou proche de zéro). Jason a raison de souligner ce point.

L'effet de ce dernier point est cependant ambigu. D’un côté, cela (si nous parvenons à le mesurer) accroîtrait les coûts de l’industrialisation et réduirait les gains, comparativement à l’ère préindustrielle, mais, d’un autre côté, cela améliorerait la position relative du présent au regard de l’ère de l’industrialisation, simplement parce que de telles famines massives ne surviennent pas aujourd’hui ou du moins surviennent moins fréquemment (par exemple la Corée du Nord et avant cela l’Ethiopie).

Pour conclure. Selon moi, Jason Hickel a mis en évidence plusieurs problèmes réels dont la plupart des économistes ont conscience (et sur lesquels ils ont fréquemment écrit). Malheureusement, d’autres économistes, une fois qu’un graphique est créé, tendent à utiliser les résultats moins scrupuleusement ou moins soigneusement de façon à tenir des propos d’ordre politique. C’est pourquoi il est utile d’attirer l’attention sur ces problèmes (…). »

Branko Milanovic, « Global poverty over the long-term: legitimate issues », in globalinequality (blog), 6 février 2019. Traduit par Martin Anota https://glineq.blogspot.com/2019/02/global-poverty-over-long-term.html

lundi 28 janvier 2019

Qu'est-ce qui justifie de taxer davantage les plus hauts revenus ?

« Quand les gens prétendent que le néolibéralisme est un concept creux, je leur rappelle ce qui s’est passé du côté du taux marginal d’imposition du revenu depuis environ 1980, pas seulement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres pays. Voici un graphique du taux marginal d’imposition aux Etats-Unis au cours du dernier siècle (trouvé dans un article de Martin Sandbu). Eisenhower imposait un taux marginal de 91 % aux plus hauts revenus.

FiveThirtyEight__taux_marginal_d__imposition_aux_Etats-Unis.png

Il n’y a aucun doute à ce qu’il y ait des raisons complexes pour expliquer ces baisses, mais les principales d’entre elles tiennent à la croyance néolibérale selon laquelle une réduction des taux d’imposition marginaux motiverait les entrepreneurs les plus dynamiques à gérer plus efficacement leur entreprise et les bénéfices d’une telle action ruisselleraient à l’économie dans son ensemble. De faibles taux marginaux d’imposition encourageraient les entrepreneurs à prendre plus de risques qui sont bénéfiques pour la collectivité, et ainsi de suite. L’argument est si connu, avancé si fréquemment par les think tanks libéraux, qu’il n’est pas nécessaire de le rappeler davantage. C’est un exemple classique illustrant la façon par laquelle les néolibéraux utilisent un peu d’économie simplifiée pour justifier des politiques qui les avantagent ou avantagent leurs rémunérateurs.

Pourtant, les preuves empiriques allant dans le sens de tels effets sont, au mieux, faibles. L’explication est simple. Au-delà d’un certain niveau de revenu, d’autres incitations au-delà de la seule incitation pécuniaire, deviennent importants. Les PDG les mieux rémunérés, comme les footballeurs les mieux payés, veulent réussir dans ce qu’ils font et davantage réussir que les autres. Ils veulent réussir, et ce qu’importe au final les récompenses financières qu’ils tirent de leur réussite.

Mais un autre pan d’économie de base que les néolibéraux mentionnent bien peu est l’idée de décroissance de l’utilité marginale de la consommation. Celle-ci plaide pour des taux marginaux élevés pour les hauts revenus. Il est socialement bien plus bénéfique de taxer ceux pour qui cela ne vaut pas la peine de ramasser un dollar tombé sur le trottoir et de le transférer cet argent à ceux qui sont les plus pauvres. Un article bien connu de Peter Diamond et Emmanuel Saez a trouvé que, en tenant compte des effets de désincitation et d’évitement, le taux marginal d’imposition des hauts revenus aux Etats-Unis doit être de 73 % (1).

Il y a deux raisons amenant à penser que ce chiffre de 73 % pourrait sous-estimer le vrai taux optimal. Piketty, Saez et Stantcheva ont affirmé que donner beaucoup d’argent aux PDG peut avoir des effets négatifs en termes d’incitation. Une partie de votre statut tient à ce que vous pouvez vous offrir. Quand tous les PDG sont fortement taxés à la marge, le montant de votre salaire a peu d’impact sur cela, mais lorsque votre salaire n’est pas autant imposé, vous pouvez accroître votre salaire et par conséquent améliorer votre statut en extrayant plus d’argent de votre entreprise. Pour utiliser le jargon des économistes, un faible taux marginal d’imposition sur les hauts revenus peut être un bon exemple d’incitation pour l’extraction de rentes plutôt qu’une incitation à accroître le bien-être social.

Mais alors qu’un dollar supplémentaire pour un PDG ne va pas les inciter d’une manière positive, vous pouvez affirmer que cela pourrait inciter ceux qui sont talentueux à aspirer à être PDG. Les PDG feront toujours partie des plus riches dans une société, parce qu’une grosse partie de leur revenu va âtre taxée à de faibles taux. Un article de Lockwood, Nathanson et Weyl renverse cet argument. Les hauts salaires sont associés à des activités, comme la finance et le droit, qui ont ce que les économistes appellent des externalités négatives, ce qui signifie qu’elles ne font pas autant de bien à la société que le suggère le montant des salaires qu’elles offrent. Une grosse partie de la finance, par exemple, consiste à prendre de l’argent à d’autres personnes plutôt qu’à chercher à accroître la taille du gâteau pour tout le monde. Si de hauts salaires après impôt incitent les gens talentueux à aller dans ces professions, cela aura des effets négatifs pour la société, mais il serait plus bénéfique à ce qu’ils aillent travailler dans d’autres professions. Vous pouvez améliorer cette mauvaise allocation des talents en fixant de plus hauts taux d’imposition sur les hauts revenus.

Les néolibéraux ont développé une dernière ligne de défense contre la hausse des taux marginaux d’imposition dans un pays donné qui est liée à la migration. L’idée est que les personnes talentueuses, qui peuvent être assez mobiles, vont aller là où leur talent est le mieux rémunéré. Il y a plusieurs preuves empiriques qui suggèrent que c’est le cas, mais dans une certaine mesure. Cette inquiétude ne signifie pas qu’il faille laisser les taux marginaux d’imposition au niveau où ils sont actuellement, ni qu’il faille les réduire, mais simplement que nous ne pouvons pas les fixer aussi haut qu’ils le devraient lorsque des pays qui sont attrayants pour les talents continuent de faiblement imposer les hauts revenus. La Suède réalise de bonnes performances avec un taux marginal d’imposition effectif de 70 %.

Le danger d’une course aux taux marginaux les plus bas fait qu’il est plus important que les Etats-Unis accroissent leur taux marginal d’imposition comme le suggère la Démocrate Alexandria Ocasio-Cortez. Pour diverses raisons assez évidentes, les Etats-Unis n’ont pas à vraiment s’inquiéter d’une fuite des talents s’ils augmentent leurs taux marginaux d’imposition.

Selon moi, les arguments les plus importants en faveur de plus hauts taux d’imposition ne sont pas pécuniaires, dans le sens où ils ne dépendent pas des points que j’ai abordés ci-dessus. Les preuves empiriques suggérant que le bien-être social est plus élevé dans les sociétés les plus égalitaires me semblent convaincantes. (…)

Il y a un dernier argument plaidant pour des taux marginaux d’imposition élevés pour les hauts revenus qui semble particulièrement pertinent dans le cas des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Si vous avez un système politique comme les Etats-Unis où l’argent achète facilement l’influence politique, vous allez trouver certains de ceux qui gagnent de très hauts salaires essayer de le faire. (…) Parce que l’argent peut aussi aider à acheter des votes, cette ploutocratie peut aussi être capable de continuer d’exister sans que les élections démocratiques ne la menacent. Même lorsque vous avez des lois limitant le montant que vous pouvez dépenser dans les élections, le Royaume-Uni montre qu’il y a plein de façons par lesquelles les plus riches peuvent les contourner, en particulier s’ils contrôlent de larges pans de la presse.

C’est l’argument qu’Emmanuel Saez et Gabriel Zucman avancent dans leur excellente tribune publiée dans le New York Times. Ils écrivent : "Une concentration extrême de richesse signifie une concentration extrême de pouvoir économique et politique. Même si plusieurs politiques peuvent contribuer à y répondre, une taxation progressive du revenu constitue la mesure la plus efficace d’entre elles, parce qu’elle contiennent les revenus exorbitants également, qu’elles dérivent de l’exploitation d’un pouvoir de monopole, de nouveaux produits financiers, de la simple chance ou d’autre chose".

Dans une brève réponse à cette tribune, l’économiste Greg Mankiw a écrit : "La plupart des riches que je connais auraient été heureux de dépenser de grosses sommes d’argent pour empêcher Trump d’accéder à la Maison Blanche. Et beaucoup essayèrent de le faire. Le phénomène Trump ne suggère pas que les élites aisées ont trop d’influence sur la politique ; il suggère plutôt qu’ils en ont trop peu".

Mais cela ignore (…) la nature de la ploutocratie que les hauts revenus et patrimoines créent. Cela (…) ne crée pas une sorte de comité de très riches qui décideraient entre eux qui impose les règles. C’est plus erratique que cela. En fait, cela permet à de petits groupes parmi les plus aisés, qui ne sont pas forcément représentatifs, de détourner un système démocratique. Trump et le Brexit en sont de clairs exemples. Mankiw a raison de dire qu’une manière d’éviter cela serait de créer un genre de ploutocratie plus représentatif, mais une manière plus efficace d’éviter des désastres de ce genre est de s’attaquer au problème à sa source, en réinstaurant des taux d’imposition élevés sur les hauts revenus.

(1) (…) Si les effets de désincitation et d’évitement sont si larges qu’une hausse des taux d’imposition n’entraîne aucun supplément de revenu, alors il n’y a aucun avantage pécuniaire à accroître ces taux. Si ces effets n’existent pas, le taux marginal optimal pour les plus hauts revenus serait de 100 %. L’article estime que ces effets se situent entre les deux extrêmes, si bien que le taux d’imposition optimal pour les hauts revenus se situe quelque part entre zéro et 100 %. »

Simon Wren-Lewis, « The key arguments for high top rates of income tax are political as well as pecuniary », in Mainly Macro (blog), 24 janvier 2019. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Aux racines du trumpisme, la Reaganomics »

vendredi 18 janvier 2019

Qu’est-ce qu’une rémunération juste ? Les capitalistes, Roemer et la Révolution culturelle

« Dans les années quatre-vingt-dix et dans son livre Equality of Opportunity, John Roemer a jeté les bases pour ce qui s’est révélé être depuis un domaine florissant pour les études sur les inégalités : les inégalités d’opportunités. L’intuition clé de Roemer était de distinguer les facteurs qui influencent les revenus d’un individu en trois parts : les circonstances ou les facteurs qui sont exogènes à l’individu, c’est-à-dire ceux sur lesquels il n’a pas prise (par exemple le genre, l’origine ethnique, le revenu et le niveau d’éducation des parents, etc.), ceux qui résultent de ses efforts et enfin ceux qui résultent de ce que Roemer appelle la "chance épisodique" (episodic luck) (par exemple, j’ai un bon boulot parce que j’étais disponible à l’instant où le poste s’est libéré).

L’approche de Roemer l’a amené aussi à proposer une façon très radicale de rétribuer (rémunérer) les gens. Considérons deux groupes d’individus, qui se distinguent par un marqueur exogène comme le genre. Un premier groupe (d’hommes) tend à être physiquement plus fort et à produire en moyenne 10 biens par jour. Un autre groupe (de femmes) est physiquement plus faible et produit seulement 5 biens par jour. Est-ce que chacun doit être payé en fonction du nombre de biens qu’il ou elle produit (ce que suggérerait une approche "méritocratique" toute simple) ? Non, répond Roemer, la rémunération doit être proportionnelle à notre contribution comparée à la moyenne de notre groupe. Donc, si un homme produit 12 biens, ce qui est 20 % au-dessus de la moyenne des hommes, il devrait être payé autant qu’une femme qui produirait 6 biens , c’est-à-dire 20 % en plus que ce que produisent en moyenne les femmes. La raison est que cet homme et cette femme sont payés selon leur effort (différentiel) ; et l’on essaie de contrôler nos caractéristiques innées qui peuvent privilégier ou punir certains d’entre nous.

Jugeons de la radicalité de cette proposition en l’appliquant à un autre contexte. Les notes des élèves devraient aussi suivre la même règle. Si, par exemple, les enfants de familles riches font en moyenne deux fois plus de points que les enfants de familles pauvres, alors un enfant de famille riche qui a obtenu 12 à un test devrait obtenir la même note qu’un enfant de famille pauvre qui aurait obtenu 6 points à ce même test. Et ainsi de suite.

Mais récemment, comme j’ai relu le livre The Inequality of Pay de Phelps Brown publié en 1977, je me suis penché sur différentes structures de rétributions appliquées à Pékin dans les années soixante, à l’époque de la Révolution culturelle. Tous les hommes étaient payés en fonction du nombre moyen de biens produits par les hommes et toutes les femmes étaient payées en fonction du nombre moyen de biens produits par les femmes. Voici une citation de Phelps Brown :

"Cette histoire fait ressortir ce qui semble être une contraction dans la structure de rémunération chinoise aux yeux des observateurs occidentaux : s’il est juste de payer un homme plus qu’une femme parce que l’homme, plus robuste, produit plus, pourquoi un homme qui (…) produirait plus qu’un autre ne serait pas davantage rémunéré ? Pour les Chinois, la réponse est simplement que ce dernier différentiel fait appel aux intérêts individuels, alors que le premier ne le fait pas. C’est curieux, mais compréhensible : les Chinois traitent le paiement en proportion du montant de travail fait comme un principe de justice naturelle qui va de soi lorsque les différences dans ce montant ne sont pas sous le contrôle du travailleur, mais comme perfide lorsque ces dernières le sont."

Le lecteur, ayant probablement trouvé la proposition de Roemer radicale et bien à gauche, se retrouve maintenant soudainement avec l’expérimentation de gauche la plus radicale qui soit, régie par des principes opposés ! Il semble qu’il n’y ait pas de continuité : une approche davantage à gauche n’est pas simplement légèrement plus à la gauche que l’approche la moins de gauche ; c’est son exact opposé !

Pour le voir, rappelez-vous que dans le cas de Roemer nous ne voulons pas rémunérer quelqu’un pour les circonstances qu’il connaît, mais pour son seul effort. Dans le cas chinois, c’est l’inverse : nous payons quelqu’un en fonction des circonstances où il évolue, mais pas pour ses efforts. Pourquoi ? La philosophie est entièrement différente. Les circonstances sont perçues comme "naturelles" et l’on doit être payé en fonction d’elles. Mais la rémunération selon l’effort est perçue comme moralement corrosive puisqu’elle implique que les gens répondent aux incitations économiques. Les gens doivent travailler soit parce qu’ils veulent contribuer à la communauté (sans rien attendre en retour), soit parce qu’ils aiment travailler. Dans un tel cadre, "inciter" (chose qui fait appel aux intérêts individuels) est considéré comme mauvais, comme dans un cadre différent payer quelqu’un pour un avantage exogène qu’il ne mérite pas.

L’ultime résultat du système chinois est une rémunération égale pour tout le monde, aussi bien les hommes que les femmes et ce qu’importe la productivité individuelle. C’est à l’opposé de la rémunération "méritocratique" où chacun est payé simplement en fonction du nombre de choses qu’il ou elle produit. Quelle est la meilleure manière de rémunérer ? La rémunération méritocratique répond à l’idée de justice que chacun doit être payé en fonction de sa contribution. On suppose que cela permet d’obtenir une production plus élevée. Roemer redéfinit la justice de façon à extraire seulement l’effort différentiel pour lequel les gens doivent être rémunérés. Ils vont être payés d’un même montant pour un chiffre différent de biens produits. Empiriquement, ce sera toujours très difficile de déterminer quels sont les facteurs qui doivent relever des circonstances et que ne doivent donc pas affecter la rémunération. Le système chinois a un élément moraliste : il est mauvais d’être incité par la rémunération. Le revers est que cela risque d’amener la plupart des participants à faire très peu d’efforts.

Quand nous concevons des systèmes de rémunération, nous sommes évidemment toujours guidés par certains principes de justice ou d’éthique. Le problème est que ces principes n’aboutissent pas à la même solution. Dans plusieurs cas, comme nous l’avons vu ici, en fonction du principe qui nous guide, la récompense va être très différente. En plus de cela, nous devons en principe prendre en compte les effets sur la production totale, à moins bien sûr que notre principe philosophique est tel que la quantité de cette production ne nous importe pas. »

Branko Milanovic, « What is the just pay? Capitalists, John Roemer and the Cultural Revolution », in globalinequality (blog), 9 janvier 2019. Traduit par Martin Anota

vendredi 11 janvier 2019

Taxer lourdement les riches

« (…) La controverse du moment porte sur la préconisation d’Alexandria Ocasio-Cortez d’adopter un taux d’imposition de 70-80 % pour les très hauts revenus. C’est une idée totalement folle, pas vrai ? Franchement, qui pourrait penser que c’est une idée sensée ? Seulement des gens ignorants comme, heu… Peter Diamond, un prix Nobel d’économie et sûrement le plus grand expert au monde en finances publiques (même si les Républicains l’ont empêché d’être nommé à la Fed au motif qu’il n’était soi-disant pas assez qualifié, sérieusement). Et c’est une politique que personne n’a jamais adoptée, si ce n’est, heu… les Etats-Unis, pendant les trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, soit durant la période de l’histoire américain la plus prospère en termes de croissance économique.

Pour être plus exact, Diamond et Emmanuel Saez (l’un de nos plus grands experts sur les inégalités) ont estimé que le taux marginal d’imposition optimal était de 73 %. Certains avancent des chiffres plus élevés : Christina Romer, une grande macroéconomiste qui a été à la tête des conseillers économiques d’Obama, estime que ce taux est supérieur à 80 %.

D’où viennent ces chiffres ? En amont à l’analyse de Diamond-Saez, il y a deux propositions : la loi de l’utilité marginale décroissante et la concurrence pure et parfaite.

La décroissance de l’utilité marginale est une notion de sens commun selon laquelle un dollar supplémentaire apporte moins de satisfaction aux personnes ayant un haut revenu qu’aux personnes ayant un faible revenu. Pour un ménage gagnant 20.000 dollars par an, obtenir un supplément de 1.000 dollars, cela fera une grande différence.

Ce que cela implique pour la politique économique, c’est que nous ne devons pas nous inquiéter de ce qu’une politique fait aux revenus des très riches. Une politique qui rend les riches un peu plus pauvres ne va seulement affecter qu’une poignée de personnes et va à peine affecter leur satisfaction de vivre, puisqu’ils vont toujours être capables d’acheter tout ce qu’ils veulent.

Donc pourquoi ne pas les taxer à 100 % ? La réponse est que cela les décinciterait à faire ce qu’ils font pour gagner autant d’argent, ce qui nuirait à l’économie. En d’autres mots, la fiscalité relative aux riches doit en soi ne rien avoir à voir avec leurs intérêts, mais elle doit seulement s’intéresser à la façon par laquelle les effets incitatifs changent le comportement des riches et à la façon par laquelle cela affecte le reste de la population.

Mais voici où entre en scène la question des marchés concurrentiels. Dans une économie parfaitement concurrentielle, sans pouvoir de monopole, ni autres distorsions (c’est-à-dire le genre d’économie que les conservateurs veulent nous faire croire que nous avons), chacun sera payé à sa productivité marginale. Autrement dit, si vous êtes payé 1.000 dollars par heure travaillée, c’est parce que chaque heure où vous travaillez ajoute 1.000 dollars à la production de l’économie.

Dans ce cas, alors, pourquoi nous inquiétons-nous de l’intensité du travail des riches ? Si un riche travaille une heure supplémentaire, en ajoutant 1.000 dollars à l’économie, mais gagne 1.000 dollars pour ses efforts, le revenu combiné de tous les autres ne change pas, n’est-ce pas ? En fait, il change, parce que ce riche paye des impôts sur ces 1.000 dollars supplémentaires. Donc le bénéfice social qu’il y a à faire davantage travailler un peu plus les plus riches est la recette fiscale générée par cet effort supplémentaire et, inversement, le coût d’une réduction de leur travail est la réduction des impôts qu’ils payent. Ou, pour le dire de façon plus succincte, lorsque nous taxons les riches, tout ce dont nous devons nous inquiéter, c’est de savoir combien de recettes nous en tirons. Le taux d’imposition optimal des personnes ayant un haut revenu est le taux qui accroît le maximum de recettes possible.

Et c’est quelque chose que nous pouvons estimer, en utilisant les données montrant comment le revenu avant impôt des riches réagit aux variations du taux d’imposition. Diamond et Saez trouvent un taux optimal à 73 %, Romer à plus de 80 %, ce qui est cohérent avec ce qu’Ocasio-Cortez dit.

(…) Que se passe si nous prenons en compte le fait que, dans la réalité, les marchés ne sont pas parfaitement concurrentiels ? qu’il y a pas mal de pouvoir de monopole ? La réponse est que cela plaide sûrement pour des taux d’imposition encore plus élevés, puisque les personnes à haut revenu obtiennent certainement l’essentiel de ces rentes de monopole.

Donc Ocasio-Cortez, loin d’être folle, tient en fait des propos tout à fait cohérents avec de sérieuses études économiques. (Il me semble avoir entendu qu’elle avait parlé à de très bons économistes.) Par contre, ceux qui la critiquent ont souvent des idées politiques bien absurdes, notamment en ce qui concerne la politique fiscale.

Vous voyez, les Républicains conseillent presque universellement de faibles taux d’imposition pour les riches, en affirmant que des baisses d’impôts pour les riches vont avoir de larges bénéfices pour l’économie. Cette affirmation est confortée par des études réalisées par… eh bien, par personne. Il n’y a aucun travail sérieux qui soutienne les idées fiscales du parti républicain, parce que les preuves empiriques vont à l’encontre de ces idées. Regardez l’histoire des taux marginaux d’imposition des revenus (à gauche) et la croissance du PIB réel par tête (à droite, mesurée sur dix ans, afin de lisser les fluctuations de court terme) :

GRAPHIQUE Taux marginaux d’imposition et croissance économique aux Etats-Unis

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Le graphique nous montre que les Etats-Unis avaient par le passé l’habitude de fortement imposer les riches, en l’occurrence à des taux bien plus élevés que ceux proposés par Ocasio-Cortez, et que l’économie se portait pourtant très bien. Depuis, les taux d’imposition ont diminué et l’économie réalise de moins bonnes performances.

Pourquoi les Républicains adhèrent-ils à une théorie fiscale qui n’a aucun soutien de la part des économistes non partisans et qui se trouve réfutée par les données disponibles ? Eh bien, demandez-vous à qui profitent les réductions d’impôts accordées aux riches, la réponse est évidente. (…)

Ce qui me ramène à Alexandria Ocasio-Cortez et aux tentatives récurrentes visant à la dépeindre comme ignorante. Eh bien, sur la question fiscale, elle dit juste ce que les bons économistes disent ; et elle a démontré qu’elle en savait bien plus en économie que la plupart des membres du parti républicain (…). »

Paul Krugman, « The economics of soaking the rich », 5 janvier 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 2 janvier 2019

Les plus grands apports de Marx selon Milanovic

« (…) La plus importante influence que Marx ait pu avoir sur les personnes travaillant en sciences sociales est, je pense, son interprétation économique de l’histoire. Celle-ci est devenue si courante que nous ne l’associons à avec Marx. Certes, il n’est pas le seul, ni n’a été tout à fait le premier, à l’avoir définie. Mais il l’a appliquée de la façon la plus cohérente et créative.

Mais même si nous croyons qu’une telle interprétation de l’histoire est courante aujourd’hui, elle ne l’est toujours pas entièrement. Prenons le débat actuel autour des raisons qui expliquent l’arrivée de Trump au pouvoir. Certains (essentiellement ceux qui croient que tout allait bien avant) l’expliquent par une soudaine poussée de xénophobie, de haine et de misogynie. D’autres (comme moi) considèrent que cette poussée a été provoquée par une stagnation économique durable des revenus des classes moyennes et une hausse de l’insécurité (de l’emploi, des dépenses de soins de santé, de l’incapacité à financer l’éducation des enfants). Donc le dernier groupe tend à placer les facteurs économiques en premier et à expliquer comment ils mènent au racisme et au reste. Il y a une grande différence entre les deux approches, pas seulement dans leur diagnostic des causes, mais aussi dans leur vision de ce qui doit être fait.

La deuxième intuition de Marx que je pense absolument indispensable dans le travail sur les inégalités de revenu et de richesse a été de voir que les forces économiques qui influencent les développements historiques le font via "de larges groupes de personnes qui diffèrent en termes de position dans le processus de production", à savoir via les classes sociales. Les classes sociales peuvent être définies par la différence dans l’accès aux moyens de production comme l’a souligné Marx, mais il n’y a pas que cela. Pour faire écho à mes travaux sur les économies socialistes, rappelons la critique très influente émanant de la gauche à propos des systèmes socialistes : les classes sociales dans ce système se formaient sur la base d’un accès différencié au pouvoir étatique. La bureaucratie peut en effet être considérée comme constituant une classe sociale. Et pas seulement dans un système socialiste, mais aussi dans les formations précapitalistes où le rôle de l’Etat comme "extracteur de plus-value" était important, de l’Egypte antique à la Russie médiévale. Plusieurs pays africains aujourd’hui peuvent être analysés en utilisant cette lecture-là. Dans mon prochain livre Capitalism, Alone, j’utilise la même approche pour des pays de capitalisme politique, notamment la Chine.

Il faut le souligner : l’analyse en termes de classes est absolument cruciale pour toutes les personnes voulant étudier les inégalités précisément parce que les inégalités, avant de devenir un phénomène individuel ("mon revenu est faible"), constituent un phénomène social qui affecte de larges franges de la population ("mon revenu est facile parce que les femmes font l’objet de discriminations" ou "parce que les Afro-Américains sont discriminés" ou "parce que les pauvres ne peuvent avoir accès à une bonne éducation", etc.). Donnons deux exemples de ce que j’ai en tête ici : les travaux de Piketty, en particulier sur les hauts revenus en France et le livre de Rodriguez Weber sur la répartition du revenu au Chili à long terme (Desarrollo y desigualdad en Chile (1850–2009): historia de su economía política). D’un autre côté, je pense que les travaux de Tony Atkinson sur diverses répartitions du revenu et des richesses, notamment en Grande-Bretagne, n’a pas assez intégré l’analyse politique et en termes de classes sociales.

C’est aussi là où les travaux sur les inégalités rompent avec l’un des fléaux de la microéconomie et de la macroéconomie modernes : l’agent représentatif. L’introduction de l’agent représentatif visait à occulter toutes les distinctions significatives entre de larges groupes de personnes dont les positions sociales diffèrent, en se focalisant sur l’observation que tout le monde est un "agent" qui essaye de maximiser son revenu sous un ensemble de contraintes. C’est en effet le cas. Et (…) cela passe sous silence les multiples aspects qui rendent ces "agents" vraiment différents les uns des autres : leur richesse, leur environnement, leur pouvoir, leur plus ou moins grande capacité à épargner, leur genre, leur race, le fait qu’ils possèdent ou non du capital, le fait qu’ils aient ou non à vendre leur force de travail, leur accès à l’Etat, etc. Je dirais donc que tout travail sérieux sur les inégalités doit rejeter l’usage de l’agent représentatif comme cadre pour étudier la réalité. Je suis très optimiste sur ce plan-là parce que l’agent représentatif a été le produit de deux développements qui ont aujourd’hui tendance à s’effacer : d’une part, un désir idéologique, particulièrement fort aux Etats-Unis (…), de dénier l’existence des classes sociales et, d’autre part, le manque de données hétérogènes. Par exemple, le revenu médian ou le revenu par décile était difficile à calculer, mais le PIB par tête était facile à obtenir.

La troisième contribution méthodologique des plus importantes de Marx est la prise de conscience que les catégories économiques dépendent des formations sociales. Ce qui n’est que moyens de production (outils) dans une économie composée de petits producteurs devient du capital dans une économie capitaliste. Mais ça va plus loin. Le prix (normal) d’équilibre dans une économie féodale (ou dans un système de guildes où le capital ne peut passer d’une branche à l’autre) va être différent du prix d’équilibre dans une économie capitaliste où le capital jouit d’une liberté de circulation. Ce n’est toujours pas évident aux yeux de beaucoup d’économistes. Ils utilisent les catégories capitalistes d’aujourd’hui pour l’Empire romain où le travail salarié était (pour citer Moses Finley) "spasmodique, occasionnel et marginal".

Mais même s’ils ne le réalisent pas pleinement, ils reconnaissent de facto l’importance du cadre institutionnel d’une société dans la détermination des prix non seulement des biens, mais aussi des facteurs de production. A nouveau, nous le voyons tous les jours. Supposons que le monde produise exactement le même ensemble de marchandises et que la demande pour ces marchandises soit exactement la même, mais imaginons tout d’abord que ce soit le cas dans des économies nationales qui ne permettent pas au travail et au capital de se mouvoir, puis dans une économie entièrement mondialisée où les frontières n’existent pas. Il est que les prix du capital et du travail (le profit et le salaire) seront différents dans cette dernière économie, que la répartition entre propriétaires du capital et les travailleurs sera différente, que les prix vont changer lorsque les profits et salaires changeront, que les revenus changeront aussi, donc aussi la consommation, et finalement que même la structure de la production sera altérée. C’est en effet ce que l’actuelle mondialisation est en train de faire.

Le fait que les relations de propriété déterminent les prix et la structure de la production et consommation est une intuition extrêmement importante. Le caractère historique de tout arrangement institution est donc mis en avant.

La dernière contribution de Marx que j’aimerais mettre en avant (peut-être la plus importante et grandiose de ses contributions) est que la succession des formations socio-économiques (ou, de façon plus restreinte, des modes de production) est elle-même "régulée" par les forces économiques, notamment la lutte pour la répartition du surplus économique. La tâche de l’économie est (…) d’expliquer l’essor et la chute non seulement de pays, mais aussi de différentes manières d’organiser la production : pourquoi les nomades ont été supplantés par des populations sédentaires, pourquoi l’Empire romain occidental a laissé place à de larges domaines féodaux et aux serfs, alors que l’Empire romain oriental est resté habité par de petits propriétaires, etc. Toute personne qui étudie Marx ne peut jamais oublier la grandeur des questions qu’il a posées. Un tel étudiant trouvera peut-être acceptable d’utiliser les courbes d’offre et de demande pour déterminer le coût d’une pizza dans sa ville, mais il ne verra jamais cela comme le rôle premier ou le rôle le plus important de l’économie en tant que science sociale. »

Branko Milanovic, « Marx for me (and hopefully for others too) », in globalinequality (blog), 28 décembre 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 10 décembre 2018

Pourquoi les inégalités importent-elles ?

« C’est la question qu’on me pose souvent (…). J’ai donc décidé de mettre par écrit mes réponses.

Le raisonnement suggérant que les inégalités n’importent pas est souvent présenté de la façon suivante : Si tout le monde s’enrichit, pourquoi devons-nous nous inquiéter à l’idée que quelqu’un devienne extrêmement riche ? Peut-être que cette personne mérite d’être riche ; ou qu’importe, même si elle ne le mérite pas, nous n’avons pas à nous inquiéter de sa richesse. (…) Focalisons-nous sur les raisons expliquant pourquoi nous devons nous inquiéter des fortes inégalités.

Les raisons peuvent être formellement regroupées en trois catégories : les raisons instrumentales qui ont à voir avec la croissance économique, les raisons qui ont à voir avec la justice et les raisons qui ont à voir avec la politique.

La relation entre les inégalités et la croissance économique est l’une des plus vieilles relations étudiées par les économistes. Une hypothèse très forte souvent adoptée était que, sans profits élevés, il n’y aurait pas de croissance et que des profits élevés impliquent de fortes inégalités. Nous trouvons déjà cet argument dans Ricardo, où le profit est le moteur de la croissance économique. Nous la retrouvons aussi chez Keynes et Schumpeter, et ensuite dans les modèles standards de croissance économique. Nous la trouvons même dans les débats sur l’industrialisation soviétique. Pour investir, vous devez avoir des profits (c’est-à-dire un surplus au-delà de la subsistance) ; dans une économie privée, cela signifie que certaines personnes doivent être suffisamment riches pour épargner et investir et, dans une économie étatisée, cela signifie que l’Etat doit prendre tout le surplus.

Mais notez qu’à chaque fois le raisonnement ne plaide pas pour les inégalités en tant que telles. Si c’était le cas, nous n’aurions pas à nous inquiéter à propos de l’utilisation du surplus. L’argument concerne un comportement apparemment paradoxal des riches : ils doivent être suffisamment riches, mais ils ne doivent pas utiliser cet argent pour vivre bien et consommer, mais pour investir. Ce point est notamment avancé (…) par Keynes dans les premiers paragraphes de Conséquences économiques de la paix. En ce qui nous concerne, il suffit de noter que c’est un argument en faveur des inégalités si la richesse n’est pas utilisée pour le plaisir personnel.

Le travail empirique réalisé au cours des vingt dernières années a échoué à mettre en évidence une relation positive entre les inégalités et la croissance. Les données n’étaient pas suffisamment bonnes, en particulier en ce qui concerne les inégalités pour lesquelles la mesure typiquement utilisée était le coefficient de Gini, qui est trop agrégé et peu efficace pour capturer les changements dans la distribution ; en outre, la relation même peut varier en fonction d’autres variables ou du niveau de développement. Cela a poussé les économistes dans un cul-de-sac et à se décourager, au point que depuis la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille cette littérature empirique avait presque disparu. Elle est passée en revue plus en détail dans la section 2 de cet article.

Plus récemment, avec de meilleures données sur la répartition des revenus, l’idée que les inégalités et la croissance sont négativement corrélées a gagné du terrain. Dans une étude que nous avons réalisée, Roy van der Weide et moi-même, nous l’avons montré en utilisant quarante années de données microéconomiques américaines. Avec de meilleures données et une réflexion plus poussée sur les inégalités, les choses sont apparues plus nuancées : les inégalités peuvent être bonnes pour les revenus futurs des riches (autrement dit, ces derniers s’enrichissent), mais elles peuvent être mauvaises pour les revenus futurs des pauvres (autrement dit, ces derniers s’appauvrissent). Dans ce cadre dynamique, le taux de croissance lui-même n’est plus quelque chose d’homogène (…). Quand nous disons que l’économie américaine croît au rythme de 3 % par an, cela signifie seulement que le revenu total a augmenté à ce rythme, cela ne nous dit rien quant à savoir si les individus à telle ou telle situation dans la répartition du revenu ont vu leur situation s’améliorer ou se dégrader.

Pourquoi les inégalités auraient-elles un effet nocif sur la croissance des premiers déciles de la distribution comme Roy et moi le constatons ? Parce que cela mène à de moindres réussites éducationnelles (et même sanitaires) parmi les pauvres qui sont alors davantage exclus des bons emplois et des contributions significatives qu’ils peuvent réaliser pour leur propre épanouissement et celui de la société. Exclure un certain groupe de personnes de l’éducation de qualité, que ce soit en raison de leur faible revenu, de leur genre ou de leur race, n’est jamais une bonne chose pour l’économie (…).

De fortes inégalités qui empêchent certains de participer pleinement entraînent une question d’équité ou de justice. C’est le cas parce que la mobilité intergénérationnelle s’en trouve affectée. Les gens qui sont relativement pauvres (ce qui est le cas lorsque les inégalités sont fortes) ne sont pas capables (…) de donner à leurs enfants autant de supports (allant de l’éducation à l’héritage en passant par le capital social) que les riches peuvent en donner à leurs propres enfants. Cela implique que les inégalités tendent à persister au fil des générations, ce qui signifie que les opportunités sont très différentes pour ceux qui sont au sommet de la hiérarchie plutôt qu'en bas de celle-ci. Nous avons deux facteurs joignant leurs forces ici : d’un côté, l’effet négatif de l’exclusion sur la croissance qui se transmet d’une génération à l’autre (ce qui constitue une raison instrumentale pour ne pas aimer de fortes inégalités) et, de l’autre, le manque d’égalité des opportunités (ce qui relève d’une question de justice).

De fortes inégalités ont aussi des effets politiques. Les riches ont plus de pouvoir politique et ils utilisent ce pouvoir politique pour promouvoir leurs propres intérêts et renforcer leur position relative dans la société. Cela signifie que tous les effets négatifs dus à l’exclusion et au manque d’égalité des opportunités sont renforcés et rendus permanents (du moins, jusqu’à ce qu’un gros séisme social les détruise). Afin d’empêcher qu’un tel séisme se produise, les riches doivent se mettre à l’abri et se rendre imprenables par la "conquête". Cela mène à une politique adverse et réduit la cohésion sociale. Ironiquement, l’instabilité sociale qui en résulte alors décourage l’investissement des riches, ce qui sape l’action même qui était initialement présentée comme la principale raison justifiant l’idée que de fortes inégalités puissent être désirables.

Nous arrivons au point final où le déroulement des actions qui étaient initialement supposées aboutir à un résultat bénéfique détruit par sa propre logique l'argument initial. (…) Au lieu de voir les fortes inégalités comme bénéfiques à l’investissement et à la croissance, nous commençons à voir qu’au cours du temps elles produisent des effets exactement opposés : elles freinent l’investissement et la croissance. »

Branko Milanovic, « Why inequality matters? », in globalinequality (blog), 5 décembre 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

mardi 13 novembre 2018

Que se passe-t-il du côté des inégalités mondiales ?

« Avec les inégalités domestiques et le "populisme" au centre des attentions, la focale s’est naturellement détournée de la question des inégalités de revenu mondiales. Depuis que j’ai quitté la Banque mondiale, j’ai moins accès aux données (certaines d’entre elles sont mieux obtenues auprès de la Banque mondiale, en particulier en ce qui concerne les pays les plus pauvres qui ne sont pas couverts par la Luxembourg Income Study). Mais on peut toujours réaliser une petite actualisation (grâce aussi à la contribution de Christoph Lakner) en prenant en compte la période allant jusqu’à 2013.

Il est utile de commencer avec un petit point technique. Lorsque l’on compare, comme je vais le faire ici, les résultats de l’année 2013 avec les résultats antérieurs, allant jusqu’à 1988, on fait face au choix suivant : (i) soit utiliser de meilleurs chiffres pour la période allant de 2000 à 2013, des chiffres basés sur des données microéconomiques et concernant 100 centiles de la population pour chaque pays, avec de meilleures données pour l’Inde, (ii) soit comprimer ces chiffres en déciles-pays pour les rendre plus comparables avec les données de l’année 1988 (quand nous avions des données moins détaillées avec moins de fractiles). J’ai décidé d’opter pour la deuxième option, mais si nous avions eu à nous focaliser sur la seule période récente (disons, celle qui débute à partir de 2000), j’aurais préféré utiliser la première option.

Est-ce que les données tirées des enquêtes auprès des ménages collent raisonnablement bien avec ce que nous savons avec les comptes nationaux ? La réponse est oui. Le graphique ci-dessous montre les taux de croissance mondiaux annuels moyens du PIB par tête et du revenu moyen des enquêtes réalisées auprès des ménages au cours des périodes de cinq ans, tous exprimés en dollars internationaux de 2011. Les deux lignes bleues varient ensemble en atteignant une croissance maximale de 3 % par tête et par an au cours de la période précédant la crise financière mondiale avant de chuter à seulement 1 % par tête et par an au cours des cinq années suivantes.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel des revenus médian et moyen mondiaux (en %)

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Mais il y a une chose particulièrement frappante et intéressante que nous ne pouvons pas voir dans les comptes nationaux, mais que l'on peut trouver dans les enquêtes réalisées auprès des ménages : la forte hausse du revenu mondial médian (le revenu du 50ème centile mondial). Ce revenu positionnel qui reflète des taux de croissance élevés des populations relativement pauvres en Asie (Chine, Inde, Vietnam, Indonésie, etc.) a, au cours des 25 dernières années, toujours augmenté plus rapidement que le revenu mondial moyen et la période la plus récente (allant de 2008 à 2013), l’écart entre la croissance médiane et la croissance moyenne a augmenté : le revenu médian a augmenté au rythme moyen de 6 % par an, tandis que le revenu moyen n’a augmenté qu’au rythme de 1 %.

La réduction de la distance entre la moyenne et la médiane est souvent prise comme indiquant une réduction des inégalités (pour les répartitions asymétriques). Et c’est en effet le cas ici. En 1988, le revenu moyen par tête du monde était juste au-dessus de 4.000 dollars PPA et le revenu médian juste au-dessus de 1.000 dollars PPA ; un quart de siècle après, ces montants s’élevaient respectivement à 5.500 et 2.200 dollars PPA. Donc, le ratio moyenne sur médiane est passé de 4 à 2,5. Le coefficient de Gini mondial est passé de 0,69 à 0,62 : l’indice de Theil mondial est passé de 0,92 à 0,73. L’essentiel du déclin a eu lieu au cours des cinq dernières années de la période. En 2008, l’indice mondial de Gini était de 0,67, légèrement en-dessous de la valeur qu’il atteignait à l’époque de la Chute du Mur de Berlin. Ce qui s’est passé après 2008, ce fut le ralentissement ou la décroissance des pays riches et la poursuite d’une croissance rapide en Asie, couplés avec l’absence d’aggravation des inégalités de revenu nationales dans les gros pays comme la Chine, la Russie, le Royaume-Uni et le Brésil. Même aux Etats-Unis, les inégalités de revenu ont baissé en conséquence du choc touchant les plus hauts revenus lors de la crise, avant d’augmenter à nouveau à partir de 2013 (or cette période n’est pas prise en compte ici).

Est-ce que cela signifie que tout va bien ? Pas vraiment. Des mesures des inégalités comme le ratio moyenne sur médiane ou la part détenue par les 1 % les plus riches sont fragmentaires ; elles prennent seulement en compte ce qui s’est passé à deux points de la distribution. Des mesures synthétiques comme l’indice de Gini sont, sur ce plan, meilleures (parce qu’elles prennent en compte l’ensemble de la distribution), mais elles compriment toute cette information en un unique chiffre. Pour avoir une meilleure vision de ce qui se passe, nous voulons observer diverses parties de la répartition et diverses mesures.

Je vais donner deux exemples. La croissance de la médiane, qui est, comme nous l’avons vu, une évolution positive et encourageante, a aussi une autre face : elle laisse de côté ceux sous la médiane dont les revenus n’ont pas augmenté aussi rapidement que la médiane. Si nous prenons par exemple le niveau de revenu égal à la moitié de la médiane, qui est souvent utilisé comme une mesure de la pauvreté relative, alors nous notons que le nombre de personnes sous ce niveau de revenu a augmenté de 300 millions et que le pourcentage de la population mondiale gagnant moins de la moitié de la médiane est resté le même (cf. graphique 2). C’était le cas de 28 % de la population mondiale en 1998, cette part s’élève maintenant à 26 %.

GRAPHIQUE 2 Nombre de personnes relativement pauvre dans le monde et leur part dans la population mondiale

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Malgré la baisse des inégalités mondiales, la part du revenu reçue par les 1 % les plus riches au monde est aussi restée inchangée. En 1988, cette part était de 11,3 % ; elle a ensuite augmenté pour atteindre 13,5 % en 2003 et 2008 avant de retourner à 11 %, comme la crise a touché les pays riches qui "offraient" l’essentiel de ces hauts revenus. Etant donné que nous ratons probablement un chiffre croissant de super-riches ou que ces derniers cachent davantage leurs actifs que par le passé, il est très probable que la vraie part des 1 % les plus riches ait même augmenté.

Nous avons donc apparemment des développements paradoxaux pour le dernier quart de siècle : d’un côté, la forte hausse du revenu mondial médian et la baisse des inégalités mondiales lorsque nous mesurons celles-ci par des indicateurs synthétiques comme l’indice de Gini ou l’indice de Theil ; mais d’un autre côté, la hausse de la part des 1 % les plus riches au monde et la hausse du nombre de personnes en pauvreté relative (essentiellement en Afrique). Ce dernier point nous ramène à la question controversée du manque de convergence de l’Afrique et son recul croissant par rapport à l’Asie (et, bien sûr) par rapport au reste du monde.

Donc le monde est-il meilleur, comme Bill Gates voudrait nous faire croire ? Oui, c’est le cas sur plusieurs plans : le revenu moyen en 2013 est presque 40 % plus élevé qu’il l’était en 1988 et les inégalités mondiales ont diminué. Mais n’y a-t-il pas aussi des mauvaises nouvelles ? Oui : la même part de la population mondiale est laissée à l’écart et les 1 % les plus riches s’enrichissent davantage que les autres. Donc, nous avons en même temps la croissance de la classe "médiane" mondiale et une accentuation de la polarisation dans le monde. »

Branko Milanovic, « What is happening with global inequality? », in globalinequality (blog), 12 novembre 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 31 juillet 2018

Inégalités : à la recherche des racines de l'exceptionnalisme américain

« On entend souvent dire que les inégalités de revenu ont été, au cours des quatre dernières décennies, exceptionnellement élevées aux Etats-Unis en comparaison avec les autres pays de l’OCDE. Les derniers résultats disponibles de la part de la Luxembourg Income Study qui harmonise les concepts de revenu pour l’ensemble des pays montrent que les inégalités de revenu disponible (par tête) aux Etats-Unis s’élèveraient à 41 points de Gini, soit à un niveau plus élevé que dans tout autre pays aussi riches (le coefficient de Gini est de 32 en Allemagne, 35 en Grande-Bretagne, 35 en Italie, 28 aux Pays-Bas…). Donc, cette affirmation est peu controversée.

Ce qui est plus controversé est l’explication technique (c’est-à-dire non substantielle) pour cet "exceptionnalisme". Certains ont affirmé que les inégalités de revenu primaire (c’est-à-dire les inégalités avant la redistribution par le gouvernement via les transferts sociaux et les impôts directs) ne sont pas plus élevées qu’ailleurs et que l’explication doit être trouvée du côté d’une redistribution insuffisante. Pour le dire simplement, l’idée est que le marché génère autant d’inégalités aux Etats-Unis qu’en Suède, mais que la Suède redistribue bien plus via les pensions de retraite, les allocations chômage, l’assistance sociale, etc., et taxe aussi davantage les riches, si bien qu’au final les inégalités de revenu disponible (après transferts et impôts) sont moindres en Suède qu’aux Etats-Unis.

Janet Gornick, Nathaniel Johnson et moi-même avons récemment étudié cela plus rigoureusement. Sans m’étendre en explications (celles-ci sont développées dans l’analyse disponible ici), nous arrivons à la conclusion que ce n’est pas entièrement vrai : les inégalités de revenu de marché aux Etats-Unis sont généralement plus élevées que dans les autres pays riches et l’Etat américain redistribue moins. Donc, les inégalités de revenu (primaire) sous-jacentes sont élevées et la redistribution est relativement faible.

Mais nous pouvons aller plus loin que cela et nous avons posé les questions suivantes : quelle part de la redistribution est-elle "faible" ? Est-ce que les transferts américains sont faibles et sont trop peu orientés à destination des pauvres ou bien est-ce que les impôts directs américains ne sont pas assez progressifs ?

Maintenant, je me penche sur ces questions de la façon suivante. Je définis comme "pauvres" les 40 % des personnes les plus modestes lorsque les gens sont classés selon leur niveau de revenu primaire auquel sont rajoutées les pensions versées par le gouvernement (la sécurité sociale aux Etats-Unis), que l’on peut considérer comme étant des salaires différés. J’ai ensuite regardé comment la part de revenu de ces personnes varie lorsque nous incluons d’autres transferts sociaux et enfin lorsque nous déduisons les impôts directs. (Notez que ce calcul peut être fait seulement si vous avez accès aux données microéconomiques parce que vous devez "fixer" ces personnes et observer leur part de revenu à mesure que celle-ci change avec la redistribution.)

Nous nous attendons à ce que la part des "pauvres" augmente à mesure que l’Etat redistribue les revenus. C’est le cas. En 2016 (la dernière année pour laquelle nous disposons des données pour les Etats-Unis), les « pauvres » ont reçu 11,7 % de l’ensemble des revenus primaires, mais leur part grimpe à 13,4 % du revenu lorsque nous incluons tous les transferts sociaux et s’accroît à nouveau pour atteindre 15,8 % lorsque nous incluons également les impôts. (Notez encore qu’il s’agit des mêmes personnes tout le long). Le gain pour les "pauvres" est donc de 1,7 point de pourcentage via les transferts sociaux et de 2,4 points de pourcentage supplémentaires via les impôts.

Nous en concluons qu’aux Etats-Unis, les "pauvres" gagnent 1,7 point grâce aux transferts sociaux et 2,4 grâce aux impôts. Donc, le gouvernement "fonctionne" réellement aux Etats-Unis : il améliore la position des plus pauvres via les transferts publics et les impôts directs. La question est alors : fonctionne-il assez bien ?

L’Allemagne est un bon pays pour réaliser des comparaisons. Nous prenons en compte le fait que la répartition en termes d’âge n’a pas été la même au cours des deux siècles et le fait que les gens partent en retraite plus tôt en Allemagne en considérant les pensions de retraite versées par le gouvernement comme des salaires différés. Mais cela laisse toujours (comme nous l’avons mentionné ci-dessus) d’autres transferts sociaux comme les allocations chômage, les allocations familiales, les aides sociales, etc. Donc, en Allemagne, en 2015, les "pauvres" (définis de la même façon que pour les Etats-Unis) ont gagné 15,3 % de l’ensemble du revenu primaire. Leur part s’élève à 18,3 % quand tous les transferts sociaux sont inclus et à 21,3 % lorsque nous incluons les impôts directs également. Donc, les "pauvres" en Allemagne ont gagné 3 points de pourcentage grâce aux transferts sociaux et 3 points de pourcentage supplémentaires grâce aux impôts directs.

Pour l’Allemagne, nous pouvons conclure que les "pauvres" gagnent 3 points grâce aux transferts et ensuite 3 points additionnels grâce aux impôts.

Donc, non seulement le point de départ des "pauvres" est plus favorable en Allemagne qu’aux Etats-Unis (15,3 % de revenu primaire versus seulement 11,7 %), mais ils gagnent aussi davantage via les transferts sociaux et les impôts directs.

GRAPHIQUE 1 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via les prestations sociales

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Les gains au cours du temps sont présentés dans les deux graphiques. Les "pauvres" gagnent toujours de la redistribution, mais les gains américains sont toujours plus faibles que les gains allemands. On peut noter que les gains tirés des transferts sociaux sont à peu près les mêmes aux Etats-Unis et en Allemagne jusqu’à 1995, puis ils se sont accrus dans les deux pays. Aux Etats-Unis, ils ont atteint leur pic en 2010, lorsque les allocations chômage ont été allongées par Obama, puis ils ont rapidement baissé, puisque l’Etat-providence américain est très modeste.

GRAPHIQUE 2 Hausse de la part de revenu des "pauvres" via la fiscalité directe

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L’évolution des gains tirés des impôts directs est encore plus intéressante. Ici nous voyons que les "pauvres" américains gagnent moins que les "pauvres" allemands et que le niveau de gains ne semble pas beaucoup changer aux Etats-Unis.

En conclusion, quand nous essayons de trouver les racines de la moindre redistribution en faveur des pauvres aux Etats-Unis, nous les trouvons dans les plus modestes transferts sociaux et dans l’imposition directe moins progressive. Cela, avec le fait que les inégalités de revenu primaire soient relativement élevées aux Etats-Unis, signifie que les inégalités de revenu aux Etats-Unis sont "exceptionnelles" parce que (a) les inégalités de revenu primaire sous-jacentes sont élevées, (b) les transferts sociaux sont modestes et (c) les impôts directs ne sont pas assez progressifs.

Quelles sont les implications en matière de politique publique ? Les inégalités de revenu aux Etats-Unis ont peu de chances d’être réduites via l’un de ces trois canaux isolément, mais via une combinaison d’"améliorations" de chacun d’entre eux. Par exemple, via un accès plus facile à l’éducation et une hausse du salaire minimum pour réduire les inégalités de revenu primaire sous-jacentes ; via l’introduction d’allocations familiales ou un Etat-providence plus généreux ; finalement via des taux d’imposition plus élevés pour les riches et une plus forte imposition des revenus du capital. Bien que cela semble être un programme extrêmement ambitieux, je pense qu’il est plus raisonnable de penser que des changements incrémentaux dans chacun de ces trois canaux sont plus faciles à faire passer par voie législative qu’un changement plus substantiel dans n’importe lequel des trois. Mais cela signifie que si l’on veut sérieusement s’attaquer aux fortes inégalités aux Etats-Unis, seule une combinaison de politiques différentes nous permettra de les réduire. »

Branko Milanovic, « A la recherche of the roots of US inequality “exceptionalism” », in globalinequality (blog), 30 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

jeudi 31 mai 2018

L’Europe et les malédictions de la richesse

« (…) Quiconque voyageant en Europe de l’Ouest, en particulier durant l’été, ne peut rester insensible à la richesse et à la beauté du continent, ni à sa qualité de vie. Cette dernière est moins manifeste aux Etats-Unis (malgré un revenu par tête plus élevé) en partie en raison de la plus grande taille du pays et de sa plus faible densité démographique : les Etats-Unis n’offrent pas au voyageur le spectacle de campagnes préservées émaillées par de nombreux châteaux, musées, excellents restaurants et wi-fi, que l'on peut trouver en France, en Italie ou en Espagne. Je pense que l’on peut raisonnablement affirmer que personne dans le monde, au cours de l’histoire, n’a vécu aussi bien que les habitants de l’Europe de l’ouest aujourd’hui et en particulier les Italiens. Pourtant, comme chacun le sait, il y a un profond malaise et un mécontentement sur l’ensemble du continent, pas seulement en Italie : de l’insatisfaction avec les politiques européennes, avec l’immigration, avec les perspectives pour les jeunes générations, la précarité des emplois, l’incapacité de concurrencer les travailleurs peu payés d’Asie et de rattraper les géants de la haute technologie des Etats-Unis (…). Mais je ne vais pas écrire sur ce sujet aujourd’hui. J’aimerais me pencher sur deux "malédictions de la richesse" que porte paradoxalement en elle la prospérité européenne.

La première malédiction de la richesse est liée à la migration. Le fait que l’Union européenne soit si prospère et pacifique, en comparaison avec ses voisins de l’Est (l’Ukraine, la Moldavie, les Balkans et la Turquie) et surtout en comparaison avec le Moyen-Orient et l’Afrique en fait une excellente destination d’émigration. Non seulement l’écart de revenu entre, d’une part, le cœur de l’Europe, c'est-à-dire les 15 premiers pays-membres de l’Union européenne et, d’autre part, le Moyen-Orient et l’Afrique est énorme, mais il s’est aussi creusé. Aujourd’hui le PIB par tête en Europe de l’Ouest est d’environ 40.000 dollars ; le PIB par tête de l’Afrique subsaharienne est de 3.500 (ce qui signifie un rapport de 7 à 1). Puisque les Africains peuvent multiplier leurs revenus par dix en émigrant en Europe, il est peu surprenant que les migrants continuent de venir, malgré les obstacles que l’Europe a récemment mis sur leur chemin. (Qui dirait qu’un Hollandais serait indifférent entre continuer de se faire 50.000 euros par an aux Pays-Bas et émigrer en Nouvelle-Zélande pour y gagner 500.000 euros ?)

Etant donnée la taille de l’écart de revenu, la pression migratoire va continuer sans relâche ou s’accroître pendant au moins cinquante ans, même si l’Afrique commence à rattraper l’Europe au cours de ce siècle (c’est-à-dire à connaître des taux de croissance économique supérieurs à ceux de l’Union européenne). Cette pression (en termes de nombre de personnes frappant aux portes de l’Europe) ne restera pas statique. Comme l’Afrique est le continent avec les taux de croissance démographiques attendus les plus élevés, le nombre de migrants potentiels devrait exploser. Alors que le ratio de population entre l’Afrique subsaharienne et l’Union européenne est de 1 milliard versus 500 millions, il devrait être de 2,2 milliards versus 500 millions d’ici trois décennies.

Mais la migration, comme chacun le sait, crée des pressions politiques insoutenables sur les pays européens. Le système politique entier est en état de choc ; comme l’illustrent les plaintes de l’Italie d’avoir été laissée seule par ses partenaires européens pour faire face à l’immigration ou les décisions de l’Autriche et la Hongrie d’ériger des murs aux frontières. Il n’y a pas vraiment de pays en Europe dont le système politique n’ait pas été secoué par la question de la migration : les déplacements vers la droite en Suède, aux Pays-Bas et au Danemark ; l’accession au Parlement de l’AfD en Allemagne, l’attrait renouvelé d’Aube dorée en Grèce.

Outre la migration, le deuxième problème alimentant le malaise politique européen est l’accroissement des inégalités de revenu et de richesse. Les inégalités européennes sont également, en partie, une "malédiction de la richesse". La richesse des pays dont le revenu annuel s’accroît sur plusieurs décennies ne s’accroît pas seulement en proportion du revenu, mais plus vite. C’est simplement dû à l’épargne et à l’accumulation de richesses. La Suisse n’est pas seulement plus riche que l’Inde en termes de production annuelle de biens et services (le ratio entre les PIB par tête des deux pays aux taux de change du marché est d’environ 50 pour 1), la Suisse est aussi plus riche en termes de richesse par adulte (le ratio est presque de 100 pour 1).

L’implication de l’accroissement du ratio richesse sur revenu à mesure que la croissance se poursuit et que les pays deviennent plus prospères est que le montant de revenu tiré du capital tend à s’accroître plus rapidement que le PIB. Quand la richesse est très concentrée, comme c’est le cas dans tous les pays riches, l’accroissement de la part du capital dans la production totale mène presque automatiquement à une hausse des inégalités de revenu interpersonnelles. Pour le dire de façon simple, la source de revenu qui est très inégalement répartie (les profits, les intérêts, les dividendes) s’accroît davantage que la source qui est la moins inégalement distribuée (les salaires). Donc, si le processus de croissance tend à produire de plus fortes inégalités, il est clair que des mesures plus fortes sont nécessaires pour combattre son essor. Mais en Europe, comme aux Etats-Unis, il y a un manque de volonté politique (et peut-être qu’il est difficile de l’invoquer à l’ère de la mondialisation quand le capital est pleinement mobile) pour accroître les impôts sur les plus riches, pour réintroduire dans les plusieurs pays la taxation de l’héritage ou de mettre en œuvre des politiques en faveur de petits (et non de gros) investisseurs. Il y a donc une paralyse de la politique face aux bouleversements politiques.

Quand on considère ces deux tendances de long terme ensemble (la pression migratoire continue et une hausse quasi-automatique des inégalités), c’est-à-dire les deux problèmes qui empoisonnent aujourd’hui l’atmosphère politique européenne et que l’on saisit la difficulté que l’on a à chercher à les résoudre, on peut s’attendre à ce que les convulsions politiques se poursuivent à l’avenir. Elles ne disparaîtront pas d’ici quelques années. Il ne fait pas non plus sens d’accuser les "populistes" d’irresponsabilité ou de croire que les préférences des populations ont été déformées par les "fake news". Les problèmes sont réels. Ils requièrent de réelles solutions. »

Branko Milanovic, « Europe’s curse of wealth », in globalinequality (blog), 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 26 mars 2018

Comment la répartition des revenus en Chine a-t-elle évolué entre 2002 et 2013 ?

« Les données officielles chinoises au niveau microéconomique sur la répartition des revenus sont difficiles à obtenir et d’une fiabilité discutable. La meilleure source est les enquêtes menées au niveau national auprès des ménages urbains et ruraux remontent au moins à l’année 1982 (…). Les enquêtes auprès des ménages ont été composées de deux parties distinctes, une pour la population urbaine et une autre pour la population rurale. Il ne s’agissait pas exactement des mêmes enquêtes et leur utilisation en vue d’en tirer une vision d’ensemble pour la Chine (comme le proposait le Bureau National de la Statistique) s’est révélé compliqué et opaque. Depuis 2013, cependant, les deux enquêtes ont fusionné avec le même questionnaire, donc en principe les résultats doivent être bien plus fiables. Malheureusement, l’enquête a peut-être été de meilleure qualité, mais les données qui en ont été tirées ont été plus frileusement divulguées (…). C’est dommage parce que l’enquête chinoise officielle, comme dans presque tous les pays, est la meilleure source de données relatives au revenu grâce à sa couverture de l’ensemble des provinces chinoises, à un échantillon de grande taille et à des mathématiciens chevronnés. (...)

Dans ce billet, je vais voir deux choses : (1) comment la répartition des revenus chinoise a changé entre 2002-2003 (ou, pour simplifier, disons simplement 2002) et 2013 et (2) voir ce que l’on peut dire lorsque l’on compare la répartition des revenus en Chine avec celle que l'on observe aux Etats-Unis.

Le graphique ci-dessous représente, sur l’axe vertical, la variation annualisée du revenu disponible (après impôt) réel par tête des ménages entre 2002 et 2013 et, sur l’axe horizontal, les centiles de la répartition des revenus, des plus pauvres (à gauche) aux plus riches (à droite). (…) Le taux de croissance annuel moyen ajusté à l’inflation a été de 9,3 %. Comme le montre le graphique, le taux était assez similaire tout au long de la répartition des revenus, avec toutefois le taux de croissance le plus élevé au milieu de la distribution des revenus. Les gens situés entre le 30ème et le 60ème centile ont vu leur revenu s’accroître de plus de 10 % par an. (A ce rythme, vous doublez votre revenu tous les 7 ans.) Il y a aussi une forte croissance au sommet de la répartition des revenus.

GRAPHIQUE 1 Taux de croissance annuel moyen du revenu disponible réel par tête entre 2002-2003 et 2013 (en %)

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Avec cette croissance relativement égale tout au long de la répartition des revenus, le coefficient de Gini n’a presque pas changé : il a diminué légèrement en passant de 0,45 à 0,43. Cette stabilité (ou léger déclin) des inégalités est cohérente avec les résultats tirés des autres enquêtes (notamment les coefficients de Gini que publie le gouvernement sans préciser comment il les a obtenus) et avec les preuves empiriques qui montrent que les salaires des travailleurs ou secteurs à faibles qualifications croissent plus rapidement que les salaires des travailleurs et secteurs à hautes qualifications. Tous ces développements relativement égalisateurs sont observables depuis le tournant du siècle. Notons cependant que les inégalités chinoises, même si elles n’augmentent pas, sont très élevées. Elles sont plus élevées qu’aux Etats-Unis : le coefficient de Gini américain en 2013, calculé à partir des données harmonisées de la Luxembourg Income Study et en utilisant la même définition par tête que pour la Chine est de 0,41.

Dans quelle mesure la répartition chinoise des revenus a-t-elle convergé vers celle des Etats-Unis ? Pour le dire autrement, dans quelle mesure les Chinois (puisque leurs revenus ont manifestement augmenté plus vite que ceux des Américains) sont-ils devenus plus similaires aux Américains ? Deux graphiques, pour les années entourant 2002 et pour 2013, le montrent d’une façon assez spectaculaire. L’axe horizontal donne le revenu disponible par tête en dollars internationaux PPA, c’est-à-dire de façon à ce que la détention de 100 dollars en Chine soit équivalente, en termes de pouvoir d’achat, à la détention de 100 dollars aux Etats-Unis. (L’axe est d’une échelle logarithmique.) Cela permet de faire des comparaisons de revenus. Il est évident, même après un simple coup d’œil, que les revenus chinois se sont davantage "rapprochés" des revenus américains en 2013 qu’ils ne l’étaient en 2002.

Nous pouvons le montrer en faisant un exercice très simple de "superposition", consistant à déterminer le pourcentage d’Américains dont les revenus sont du même montant que les revenus distribués en Chine, et vice versa. En l’occurrence, j’observe la répartition des revenus correspondant à l’ensemble des revenus entre le 2ème centile et le 100ème centile de la répartition des revenus (Je ne prends pas en compte les centiles les plus pauvres, parce qu’ils sont composés de personnes qui, temporairement, peuvent avoir des revenus nuls, voire négatifs.)

Nous allons nous demander "où les Américains les plus pauvres se situeraient dans la répartition des revenus chinoise" En 2002, les Américains les plus pauvres étaient tout de même plus riches que 77 % des Chinois. En 2013, ce sont 30 % des Chinois qui étaient plus pauvres que les plus pauvres des Américains. Donc, du point de vue chinois, moins d’un quart (100 % - 77 % = 23 %) des Chinois étaient dans l’éventail des revenus américains en 2002. En 2013, plus des deux tiers y étaient (100 % - 30 % = 70 %).

GRAPHIQUE 2 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2002

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Demandons-nous maintenant "où dans la répartition américaine des revenus se situeraient les 1 % des Chinois les plus riches ?" En 2002, leur revenu était équivalent au revenu des personnes situées au 30ème centile américain, tandis qu’en 2013, les 1 % des Chinois les plus riches avaient un revenu qui les placerait au 78ème centile américain. Par conséquent, en 2002, seulement 30 % de la population américaine était dans la gamme des revenus chinois, mais en 2013, plus des trois quarts des Américains étaient dans l’éventail des revenus chinois.

GRAPHIQUE 3 Les répartitions des revenus américaine et chinoise en 2013

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Cela a été évolution remarquable, que probablement aucun autre pays n’a connue. Si les revenus chinois le long de la répartition des revenus a continué de croître plus rapidement que les revenus américains, le chevauchement est certainement plus important aujourd’hui qu’il ne l’était en 2013. En outre, le chevauchement tel qu’il est calculé ici, dans un certain sens, est biaisé en défaveur des données chinoises parce qu’il traite chaque centile aux Etats-Unis et en Chine comme s’il était de même effectif. Mais chaque centile chinois contient quatre fois plus de personnes qu’un centile américain, donc si nous avions à définir des fractiles de revenu pour contenir le même nombre de personnes (et donc diviser approximativement la population chinoise en 400 fractiles), le chevauchement serait plus important.

Branko Milanovic, « Chinese income distribution in 2002-3 and 2013 », in globalinequality (blog), 24 mars 2018. Traduit par Martin Anota

samedi 10 février 2018

Qu’y a-t-il derrière la baisse de la part du travail ?

« Le revenu total peut être réparti entre ce que perçoit le travail (en termes de salaires, de cotisations et autres revenus du travail) et ce que gagne le capital (en termes de profits et de versements d’intérêts). La frontière entre ces catégories est assez trouble : par exemple, le revenu que gagne une personne qui possède sa propre entreprise doit être classé comme étant un revenu du travail reçu pour les heures travaillées, comme étant un revenu du capital qu’elle tire de la possession de son entreprise ou comme un certain mélange des deux ?

Cependant, le Bureau des Statistiques du Travail aux Etats-Unis effectue depuis plusieurs décennies ce calcul en utilisant une même méthodologie au cours du temps. La part du travail aux Etats-Unis est restée comprise entre 61 % et 65 % des années cinquante jusqu’aux années quatre-vingt-dix. En effet, dans les modèles économiques de long terme, le partage de la valeur ajoutée a souvent été considéré comme constant. Mais au début des années deux mille, la part du travail a commencé à chuter et elle est désormais comprise entre 56 % et 58 %. Loukas Karabarbounis et Brent Neiman ont fourni un certain éclairage de ce qui s’est passé, en citant plusieurs études récentes, dans leur article "Trends in factor shares: Facts and implications" qui a été publié dans le NBER Reporter (dans sa quatrième livraison de 2017).

GRAPHIQUE 1 Part de la production rémunérant le travail pour les entreprises non agricoles aux Etats-Unis (en %)

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Ils ont construit un ensemble de données pour une large gamme de pays et ils ont constaté que beaucoup d’entre eux ont connu une déformation du partage du revenu au détriment du travail. Donc, l’explication économique d’un tel phénomène ne peut se concentrer sur un élément propre à l’économie américaine ; elle doit être recherchée au niveau de l’ensemble des économies. Ils écrivent : "Le déclin a été généralisé. Comme le montre le graphie, il s’est produit dans sept des huit plus grandes économies du monde. Il s’est produit dans tous les pays scandinaves, où les syndicats sont traditionnellement forts. Il s’est produit dans des pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Mexique qui se sont ouverts au commerce international et ont bénéficié des délocalisations d’activités qui étaient initialement réalisées dans des pays développés comme les Etats-Unis."

GRAPHIQUE 2 Variation moyenne de la part du travail par décennie (en points de %)

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source : Karabarbounis & Neiman (2017)

Ils affirment qu’un facteur majeur derrière ce phénomène a été la baisse du prix des technologies d’information, qui a encouragé les entreprises à substituer du capital au travail. Ils écrivent : "Il y a eu un déclin du prix de l’investissement relativement au prix de la consommation qui s’est globalement accéléré à partir du même instant que la part mondiale du travail a amorcé sa baisse. Une hypothèse clé que nous avons mis en avant est que le déclin du prix relatif de l’investissement, souvent attribué aux avancées dans le domaine des technologies d’information, à l’automatisation et à l’essor du numérique, a provoqué un déclin du coût du capital et poussé les entreprises à produire avec une plus grande intensité capitalistique. Si l’élasticité de substitution entre le capital et le travail (la variation en pourcentage du ratio capital sur travail en réponse à une variation d’un certain pourcentage du coût relatif du travail et du capital) est supérieure à l’unité, la baisse du coût du capital se traduit par une baisse de la part du revenu rémunérant le travail (…). Nos estimations suggèrent que cette forme de changement technologique explique environ la moitié du déclin de la part mondiale du travail…"

"Si la technologie explique la moitié de la baisse de la part mondiale du travail, qu’est-ce qui explique l’autre moitié ? Nous avons utilisé les données de flux d’investissement pour distinguer les paiements résiduels entre les paiements versés au capital et les profits économiques. Nous avons constaté que la part du capital n’a pas augmente comme elle aurait dû le faire si la substitution entre le capital et le travail expliquait entièrement le déclin de la part du travail. En fait, nous notons que les hausses des taux de marge et de la part des profits économiques ont aussi joué un rôle important dans le déclin de la part du travail."

La chute de la part du revenu rémunérant le travail a des répercussions qui touchent le reste de l’économie mondiale. Par exemple, elle contribue à la hausse des inégalités de revenu. (…) Il y a quelques décennies, les sociétés avaient pour habitude de recueillir des fonds de la part des ménages épargnants en émettant des obligations, en contractant des prêts ou en émettant des actions. Mais avec la hausse de la part du capital et des profits des entreprises, environ les deux tiers des investissements mondiaux sont financés par les entreprises elles-mêmes. Autrefois, il y avait un afflux net de capitaux financiers vers le secteur des entreprises ; désormais, c’est le secteur des entreprises qui génère un flux net de capitaux financiers (via les rachats d’actions par les entreprises elles-mêmes, la hausse de la détention de liquidité par les sociétés et d’autres mécanismes encore). Lorsque l’on compare les cours boursiers actuels et les price-earnings ratios par rapport aux valeurs historiques, il est utile de se rappeler que lorsque la part du capital est élevée, les cours boursiers ont une autre signification qu’il y a quelques décennies. »

Timothy Taylor, « Behind the declining labor share of income », in Conversable Economist (blog), 6 février 2018. Traduit par Martin Anota

mercredi 10 janvier 2018

Pourquoi les inégalités persistent

« L’accroissement des inégalités ne se traduit pas nécessairement par une plus forte demande de redistribution. C’est ce que m’amène à dire un récent article réalisé par Elvire Guillaud et Michael Zemmour. Ils ont étudié les attitudes politiques des riches, mais non super-riches, c’est-à-dire ceux qui se situent du 80ème au 99ème centile dans la répartition des revenus, dans 19 pays développés entre les années quatre-vingt et les années deux mille. Ces préférences importent parce qu’elles sont susceptibles d’avoir une influence politique disproportionnée.

Ils constatent que l’accroissement des inégalités a des effets ambigus sur leurs revendications en matière de redistribution. D’un côté, une hausse des écarts de revenu entre le quintile supérieur et ceux qui lui sont immédiatement inférieurs peut accroître la demande d’égalité. Cela peut être le cas si ce creusement des inégalités suggère aux riches qu’une éventuelle chute dans l’échelle des revenus peut être très coûteuse, si bien qu’ils voudront s’assurer contre une telle éventualité, par exemple avec un salaire minimum plus élevé, d’une meilleure santé et d’une meilleure éducation.

D’un autre côté, un écart de revenu croissant entre les super-riches et les riches peut en fait réduire les demandes d’égalité. L’une des raisons réside peut-être dans les écrits d’Albert Hirschman en 1973 : les gens tolèrent une hausse des inégalités, du moins initialement, parce qu’ils s’attendent à rejoindre les super-riches, une anticipation qui se trouve exacerbée par une confiance excessive. Selon Guillaud et Zemmour, il se pourrait aussi que les riches savent que les super-riches ne vont pas payer leur juste part de l’impôt, si bien qu’ils craignent d’avoir à supporter le surcroît d’impôt nécessaire pour financer le surcroît de redistribution.

En fait, ce qui importe, ce n’est pas quelque chose d’aussi simple que le coefficient de Gini, mais plutôt une structure plus précise des inégalités.

Est-ce que cela contribue à expliquer les préférences politiques au Royaume-Uni ? Je n’en suis pas sûr. D’un autre côté, (…) peut-être que la popularité du parti travailliste parmi les travailleurs appartenant apparemment aux "classes moyennes" tient au fait que la polarisation de l’emploi a détruit les emplois intermédiaires, ce qui a augmenté l’insécurité et ainsi créé une demande aassurantielle d’égalité. En outre, parce que plusieurs retraités ont des revenus sécurisés, ils ne craignent pas une éventuelle perte de revenu et ne demandent donc pas une telle assurance, ce qui explique leurs préférences pour le parti conservateur. D’un autre côté, les retraités ont même moins d’espoir de rejoindre les super-riches que les travailleurs bien payés. Cela devrait les amener à présenter des préférences davantage orientées à gauche, mais ce n’est pas le cas.

Le travail de Guillaud et Zemmour est cependant cohérent avec les résultats d’expériences en laboratoire qui montrent que la hausse des inégalités n’alimente pas les revendications en matière de redistribution. L’une des raisons qui pourrait expliquer cela, selon Kris-Stella Trump, est une forme d’effet d’ancrage. En l’occurrence, notre croyance en ce qui est juste est façonné par la répartition actuelle des revenus : "Les perceptions de ce qui constitue une inégalité de revenu juste sont influencées par le niveau actuel des inégalités : quand les inégalités changent, les opinions au regard de ce qui est acceptable changent dans la même direction".

Jimmy Charite, Raymond Fisman et Ilyana Kuziemko ont suggéré un autre mécanisme : les inégalités amènent les gens à modifier leurs anticipations, leurs points de référence : "Si les électeurs tendent à respecter les points de référence des autres et si un pays subit un choc qui accroît les inégalités de revenu, alors les électeurs peuvent être réticent à taxer ces gains".

Klaus Abbink, David Masclet et Daniel Mirza ont démontré l’existence d’un mécanisme différent : la résignation. Quand les inégalités deviennent extrêmes, ils montrent que les gens abandonnent simplement la lutte contre celles-ci. (Bien sûr, il y a aussi le fait que plus les riches sont riches, plus ils peuvent dépenser pour préserver leur position en achetant les médias et en recourant au lobbying.)

La politique américaine est, je le crains, cohérente avec tout cela ; les fortes inégalités nous ont donné un milliardaire kleptocratique.

C’est aussi cohérent avec l’histoire mondiale telle que l’a décrite Walter Scheidel. Ce dernier montre que des chutes significatives d’inégalités ont généralement été impulsées, non pas par de bienveillantes politiques redistributives, mais par les guerres, les révolutions, les épidémies et les effondrements d’Etats.

Peut-être qu’il n’y a pas de boucle rétroactive négative stabilisatrice allant de la hausse des inégalités vers les demandes de redistribution. Si c’est le cas, il est plus difficile de réduire les inégalités de façon significative que ne le croient les sociaux-démocrates. »

Chris Dillow, « How inequality persists », in Stumbling & Mumbling (blog), 4 janvier 2018. Traduit par Martin Anota

dimanche 31 décembre 2017

Les inégalités qui importent (et les autres)

« Jamie Whyte demande : "Un homme riche a plus de facilité à acheter une voiture qu’un homme pauvre ; un homme qui a de l’esprit et d’humour a plus de facilité à séduire une femme qu’un homme ennuyeux. S’il s’agit d’une inégalité de pouvoir injuste dans le premier cas, pourquoi n’est-ce pas le cas dans le second ?"

Cette question peut (…) avoir un certain fondement pour les égalitaristes qui croient que toutes les inégalités sont mauvaises en soi, ceux que Derek Parfit qualifie d’"égalitaristes téliques". Mais il y a d’autres sortes d’égalitaristes, notamment ceux qui croient que les inégalités sont mauvaises pour d’autres raisons, disons parce qu’elles surviennent en raison d’injustices ou ont des effets indésirables.

Cette distinction, bien sûr, n’est pas confinée aux égalitaristes. On la retrouve aussi chez les libertariens : vous pouvez privilégier le libertarianisme pour des raisons conséquentialistes ou parce que vous pensez que la liberté est un bien en soi.

Notre second type d’égalitaristes a des réponses évidentes pour Jamie. L’une d’entre elles est que les inégalités d’humour n’ont, globalement, pas de mauvaises conséquences. En fait, c’est l’opposé : l’homme qui de l’esprit et de l’humour est de bonne compagnie (Jamie le qualifie d’ami).

Les inégalités de richesse, d’une autre côté, ne sont pas si bénignes. Elles sapent l’idéal démocratique d’égalité de respect et peut-être même la démocratie elle-même. Elles affaiblissent la confiance et le capital social. Et elles sont certainement mauvaises pour l’économie. (J’ajouterais aussi que de fortes inégalités sapent aussi le soutien envers les marchés libres.)

Bien sûr, je m’attends à ce que Jamie soit en désaccord avec ces affirmations empiriques. Je veux simplement dire qu’elles fournissent une grande différence entres les inégalités de richesse et les inégalités d’humour.

Les égalitaristes s’opposent aussi aux inégalités de richesse parce que dans certains cas (la plupart des cas ?) elles surviennent via des processus injustes comme l’exploitation ou la domination ou via la capture de l’Etat par les riches. Comme Joseph Stiglitz l’a dit, les inégalités sont un choix politique ; pour preuve, différents pays ont connu différentes trajectoires en matière d’inégalités de richesse.

On ne peut pas dire la même chose des inégalités d’humour. La justice, comme l’a dit Rawls, est une vertu des institutions sociales, pas de nature. Revenons à Parfit : "Considérons, par exemple, l'inégalité des dons naturels. Certains d'entre nous naissent avec davantage de talent ou en meilleure santé que d'autres, ou bien sont mieux lotis dans d'autres domaines. Si nous sommes des égalitaristes déontologiques, nous ne penserons pas que pareille inégalité est mauvaise en elle-même. Nous pourrons admettre que, si nous étions capables de distribuer les talents, il serait injuste ou inéquitable de les distribuer en parts inégales. Mais, sauf quand il y a des effets négatifs, nous ne verrons rien à redire aux inégalités produites par le mélange aléatoire de nos gènes".

Et les injustices de talents n’ont pas toujours d’effets négatifs : c’est une bonne chose que certaines soient beaux, intelligents et aient de l’humour. (…)

Certes, si nous vivions dans une société comme la Culture de Iain M. Banks c’est-à-dire une société dans laquelle nous pourrions facilement changer le physique des gens, nous pourrions considérer cela comme une injustice que certains hommes ressemblent davantage à Olivier Giroud tandis que d’autres ressemblent à Michael Gove, parce qu’une telle inégalité pourrait être corrigée. Mais ce n’est pas le cas. Pour beaucoup d’égalitaristes, alors, il n’y a pas d’équivalence entre l’homme riche et celui qui a de l’humour. L’analogie avancée par Jamie ne tient pas.

Mais même les égalitaristes téliques ont une réponse à lui donner. Selon Larry Temkin, "L’égalité n’est pas la seule chose qui importe. L’égalité n’est pas non plus le seul idéal qui aurait de terribles implications s’il était exclusivement poursuivi. La même chose est exacte pour la justice, la liberté, l’utilité et virtuellement tout autre idéal".

Handicaper l’homme séduisant, comme dans Pauvre Surhomme de Kurt Vonnegut, ou exiger que ses partenaires sexuelles paient une amende comme le suggère Jamie irait bien trop à l’encontre de la liberté. Et la liberté est aussi une valeur. (Les égalitaristes soutiennent, avec raison je pense, que la taxation est moins une restriction en termes de liberté que ne le sont les interventions de Vonnegut.)

Je ne suis donc pas convaincu par la question de Jamie. (...) »

Chris Dillow, « Inequalities that matter, & don’t », in Stumbling & Mumbling (blog), 14 décembre 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 25 novembre 2017

La « décroissance » est illusoire dans un monde pauvre et inégal

« J’ai récemment discuté sur Twitter ou via mails avec deux personnes qui sont de grands partisans de la "décroissance". De ces échanges, j’en retire l’impression qu’ils ne sont pas conscients du degré d’inégalité et de pauvreté que connaît le monde aujourd’hui et des arbitrages que nous aurions à faire si nous décidions de fixer le volume de biens et services produits et consommés dans le monde à son niveau actuel.

Je cherche juste à présenter quelques calculs sommaires qui ne peuvent qu’être précisés avec plus de rigueur si nous voulons sérieusement examiner les alternatives.

Supposons, pour simplifier l’exposé, que nous interprétions la "décroissance" comme la décision de fixer le PIB mondial à son niveau actuel (en supposant tout d’abord par là même que le montant d’émissions serait lui-même fixé à son niveau actuel). Alors, à moins que nous ne modifions la répartition du revenu, nous condamnerions alors à une pauvreté permanente abjecte presque 15 % de la population mondiale, celle qui vit actuellement avoir moins de 1,90 dollars par jour et, plus largement, le quart de l’humanité, celle qui vit avec moins de 2,50 dollars par jour. (…).

Garder autant de personnes dans la pauvreté extrême de façon à ce que les riches puissent continuer de jouir de leurs niveaux de vie actuels n’est évidemment pas quelque chose que les partisans de la décroissant cautionnent. L’un de mes correspondants a explicitement rejeté ce scénario. Que devons-nous faire alors ? Ils disent que nous pouvons, bien sûr, accroître les revenus des pauvres et réduire le revenu des riches, de façon à ce que nous restions au niveau du PIB mondial actuel. Donc, supposons que nous décisions de "permettre" à chacun d’atteindre le niveau de revenu médian qui existe actuellement dans les pays occidentaux et que nous réduisions graduellement les revenus des riches (que nous supposons tous vivre en Occident pour simplifier le raisonnement) à mesure que les autres se rapprochent de la cible.

Le "problème" est que le revenu médian après impôt en Occident (environ 14.600 dollars par personne chaque année) correspond au 91ème centile de la répartition mondiale des revenus. Clairement, si nous laissons 90 % des gens accroître leurs revenus à ce niveau, cela crèverait la cible de PIB plusieurs fois (2,7 fois pour être exact). Nous ne pouvons être aussi "généreux". Supposons ensuite que nous laissions chacun atteindre seulement le niveau de revenu qui est légèrement plus élevé que le 10ème centile occidental, en l’occurrence celui du 13ème centile occidental (qui correspond à 5.500 dollars par personne chaque année). Maintenant, par un "heureux hasard", le 13ème centile occidental coïncide avec le revenu moyen mondial, qui correspond au 73ème centile mondial. Nous aurions à accroître le revenu des 73 % les plus modestes, mais aussi à réduire le revenu des 27 % les plus riches, pour que chacun vive à la moyenne mondiale.

Quelle réduction de revenu cela impliquerait-il pour les 27 % les plus riches au monde (ceux dont le revenu est supérieur à la moyenne mondiale) ? Leurs revenus devraient être amputés de près des deux tiers. La plupart d’entre eux, comme nous l’avons dit, vivent en Occident. La paupérisation de l’Occident ne passerait pas par des transferts de revenus vers les pauvres : nous leur amènerions à moins produire et à moins gagner. La paupérisation de l’Occident s’opèrerait via une réduction graduelle et soutenue de la production et du revenu jusqu’à ce que chaque "riche" perde suffisamment de façon à ce qu’il se retrouve à la moyenne mondiale. En moyenne, comme nous l’avons vu, c’est environ les deux tiers, mais les très riches auraient à perdre plus : le décile mondial supérieur aurait à perdre 80 % de son revenu ; (…) les 5 % les plus riches auraient à perdre 84 % de leur revenu ; et ainsi de suite. Les usines, les trains, les aéroports, les écoles auraient à fonctionner le tiers de leur temps normal ; l’électricité, le chauffage et l’eau chaude seraient disponibles seulement 8 heures par jour ; les voitures ne pourraient être conduites qu’une journée sur trois ; nous travaillerons environs 13 heures par semaine (et ainsi les prévisions que Keynes a formulé dans ses "Perspectives économiques pour nos petits-enfants" seront vérifiées), etc. ; tout cela de façon à ce que nous produisons seulement un tiers des biens et services que l’Occident produit actuellement.

Arrêtons-nous un instant pour considérer l’énormité de ce qui est proposé ici. Le Gini mondial doit aller à zéro, alors qu’il atteint actuellement 65. Le monde devrait passer d’un niveau d’inégalité qui est globalement plus élevé que celui de l’Afrique du Sud à une égalité complète, une égalité qui n’a jamais été observée dans une quelconque société. Les pays ont des difficultés à mettre en œuvre des politiques qui réduisent le Gini de 2-3 points et nous proposons d’enlever 65 points de Gini.

De plus, on prévoit que la population mondiale s’accroisse de plusieurs millions. Le PIB que nous ciblons devra soutenir davantage de personnes. Bref, le revenu moyen devra nécessairement chuter.

Du côté positif, malgré tout, un tel resserrement dramatique de la répartition du revenu changera les schémas de consommation. Nous savons que les riches ont une plus forte émission moyenne par dollar dépensé que les pauvres. C’est parce qu’ils consomment davantage de biens et services intensifs en émissions (comme les vols en avions et la viande) que les pauvres. Pousser tout le monde au même niveau signifierait que les émissions totales produites par le nouveau PIB (qui resterait le même en valeur mais dont la composition changerait) serait moindre. Il y aurait donc une certaine marge de manœuvre qui nous permettrait soit de laisser des gens dans une meilleure situation que les autres, soit de laisser tout le monde atteindre un niveau moyen légèrement plus élevé que celui du 13ème centile occidental.

Disons que la hausse de la population et le déclin de l’émission moyenne d’émissions par dollar dépensé se compensent entièrement l’un l’autre : nous retournerions au scénario originel décrit précédemment, lorsque nous supposions que chacun aurait à vivre au niveau de l’actuel 13ème centile occidental et que le monde riche aurait à perdre environ les deux tiers de son revenu.

Il ne me semble pas que cette perspective (…) soit susceptible de trouver un réel soutien politique partout, même parmi les décroissants, dont certains auraient à réduire leur consommation de peut-être 80 ou 90 %. Si nous voulons sérieusement réfléchir à la façon par laquelle réduire les émissions, il serait plus logique de, non pas s’engager dans les illusions de la décroissance dans un monde très pauvre et inégal, mais de réfléchir à la façon par laquelle les biens et services intensifs en émissions pourraient être taxés de façon à ce qu’on les consomme moins. La hausse de leurs prix relatifs réduirait le revenu réel des riches (qui les consomment) et réduirait, même légèrement, les inégalités mondiales. Evidemment, nous devons penser à propos de comment les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour rendre le monde plus respectueux à l’environnement. Mais la décroissance n’est pas la voie à suivre. »

Branko Milanovic, « The illusion of "degrowth" in a poor and unequal world », in globalinequality (blog), 18 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Environnement : l'impossible équation décroissante » d'Alexandre Delaigue

vendredi 17 novembre 2017

Inégalités, investissement et théorie du ruissellement

« Je n’ai jamais su déterminer si l’économie du ruissellement (trickle-down) était une véritable théorie ou un épouvantail que les gauchistes attribuaient à la droite. J’ai par conséquent été très surpris de voir Tim Worstall défendre l’idée selon laquelle "un plus grand investissement de la part des plus riches d’entre nous (ce qui constitue le revers de la plus grande propension marginale à dépenser des pauvres) enrichit la société au cours du temps".

Cette affirmation, cependant, ne me semble pas correcte. Si elle l’était, nous verrions l'investissement s'accroître suite à une hausse des inégalités. Mais ce n’est pas le cas. Mon graphique montre que la part de l’investissement dans le PIB augmentait et que les inégalités déclinaient dans les années cinquante et soixante, puis, à partir du milieu des années quatre-vingt, l’investissement a chuté et les inégalités ont augmenté.

GRAPHIQUE Inégalités de revenu et investissement au Royaume-Uni

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C’est l’exact opposé de ce que nous nous attendrions à voir si Tim avait raison. C’est, cependant, cohérent avec les études du FMI, qui montre que les inégalités tendent à réduire la croissance économique (si vous voulez des explications de ce résultat, lisez le brillant Sam Bowles).

Pour voir pourquoi les inégalités réduisent l’investissement, rappelez-vous tout d’abord l’idée de Keynes selon laquelle la décision de s’abstenir de consommer ne signifie pas forcément une décision d’investir dans des actifs productifs. La moindre propension marginale à consommer des riches peut tout simplement signifier qu’ils thésaurisent leur richesse.

C’est en soi une raison qui explique la dynamique sur mon graphique : dans la mesure où une plus grande égalité signifie une plus forte propension à consommer, cela tend à accroître la demande agrégée et donc à renforcer l’effet accélérateur. Nous nous retrouvons donc avec un surcroît d’investissement et une croissance tirée par les salaires. De la même façon, les inégalités affaiblissent l’effet accélérateur et donc réduisent l’investissement et la croissance. Alternativement, de fortes inégalités peuvent amener les riches à en essuyer un contrecoup sous la forme d’une hausse d’impôts, de désordres politiques ou d’une prise de pouvoir de la gauche qui les désinciterait à investir : l’incertitude seule déprime l’investissement.

Et ensuite il y a le fait que les inégalités poussent les riches à essayer de préserver leurs privilèges en investissant dans des emplois protégés plutôt que dans des emplois productifs ou en utilisant l’Etat pour les protéger de la concurrence, par exemple en durcissant les lois sur la protection intellectuelle, en décrochant des subventions pour les banques ou des entreprises parasites ou en imposant des réglementations qui restreignent la destruction créatrice. De cette façon, l’investissement et la croissance sont trouvent freinés. En disant cela, je ne suis pas sûr de faire une affirmation très radicale. Dans un nouveau livre, Steven Teles et Brink Lindsey, que l’on peut difficilement qualifier de gauchistes enragés, écrivent que "le jeu économique a été pipé en faveur des gens au sommet… Ces dernières décennies, l’économie américaine est devenue de moins en moins ouverte à la concurrence et elle s’est davantage encombrée d’accords protégeant les insiders. Ces accords rendent notre économie moins dynamique et moins innovante".

Je ne suis pas sûr que vous puissiez esquiver cela en avançant l’idée que les inégalités accroissent l’investissement et la croissance si toutes les autres choses restent égales par ailleurs. Le problème est que les inégalités affectent à peu près tout, par exemple les politiques économiques, les institutions et la probabilité qu’une crise financière éclate. Très peu de choses sont exogènes aux inégalités.

Plutôt, je pense que vous pourriez affirmer la chose suivante : Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une forte demande pour l’investissement, parce que la guerre avait retardé l’adoption d’innovations récentes. Cela a entraîné une hausse des dépenses de capital. Dans les années quatre-vingt, cependant, cette forte demande avait disparu et le ralentissement de l’innovation signifiait moins d’investissements. Tout à fait par accident, ces développements coïncidèrent avec une baisse, puis une hausse des inégalités.

En disant cela, vous pourriez certes expliquer la dynamique sur mon graphique, mais cela n’expliquerait pas le constat du FMI selon lequel les inégalités dépriment la croissance économique. Et cela ne prend absolument pas en compte les divers mécanismes via lesquels les inégalités sont susceptibles de déprimer la croissance.

Par conséquent, je rejoins Richard Murphy : il faut avouer que l’idée de ruissellement a peu de crédit. Les défenseurs des inégalités doivent trouver de meilleurs arguments. »

Chris Dillow, « Inequality, investment and trickle-down », in Stumbling & Mumbling (blog), 14 novembre 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Non, la richesse ne ruisselle pas… A propos du lien entre croissance et inégalités »

« Quels liens entre inégalités, redistribution et croissance ? »

« Le creusement des inégalités entrave la croissance »

« Les inégalités sont bonnes pour la croissance des riches… pas pour celle des pauvres »

« Inégalités, confiance et croissance »

samedi 21 octobre 2017

Petit panorama des inégalités mondiales de revenu

« Les données que la Banque mondiale a récemment publiées sur les comptes nationaux (le PIB par tête, la consommation nationale, les indices des prix à la consommation, les exportations et importations, etc.) nous permettent d’actualiser le calcul des inégalités internationales. Les choses ne sont pas toujours très évidentes et je vais devoir notamment expliquer certains choix méthodologiques. En utilisant la classification que j’ai introduite dans mon livre de 2005, World Apart, je vais passer en revue trois types d’inégalités internationales et mondiales.

Commençons avec le plus simple. Prenons le PIB par tête de tous les pays (exprimés en dollars internationaux de 2005, comparables au cours du temps, basés sur le Projet de Comparaison Internationale de 2011) et calculons l’indice de Gini avec eux. (Ignorons le fait qu’il s’agisse de pays petits ou de pays peuplés). Le nombre de pays varie comme il y a plus de pays dans le monde aujourd’hui qu’en 1952, quand notre série commence, donc le mieux est de regarder la ligne rouge seulement après 1980. Après cette date, le nombre de pays est à peu près constant et des pays indépendants devenus indépendants depuis (comme l’Ukraine, la Macédoine, la Slovaquie, l’Erythrée) étaient alors considérés comme des pays séparés, quand ils faisaient partie d’ensembles plus larges (l’URSS, la Yougoslavie, etc., produisaient des données pour leurs unités constituantes comme les Etats-Unis produisent des données comptables pour chacun de ses Etats).

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Que voyons-nous avec la ligne rouge ? Une hausse de l’indice de Gini entre le milieu des années quatre-vingt et les années deux mille, ce qui indique une divergence des revenus moyens des pays et ensuite, après le tournant du siècle, une convergence. La convergence s’explique essentiellement par des taux de croissance plus élevés en Afrique, en Asie et en Amérique latine que dans les pays riches, en particulier après 2007. (Ceux qui étudient l’économie de la croissance peuvent facilement reconnaître ici l’histoire de la convergence ou divergence inconditionnelle, mais calculée en utilisant l’indice de Gini plutôt qu’une régression.)

Donc ce serait la fin de l’histoire si les pays avaient la même population. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Pour les inégalités mondiales, la convergence de la Chine et du Tchad, de l’Inde et d’Israël, ne sont pas équivalentes. Si le PIB par tête de la Chine converge vers celui des pays riches, ce sera bien plus important. Pour voir dans quelle mesure regardons la ligne bleue où nous utilisons les PIB par tête des pays comme avant mais en les pondérant maintenant par la taille de la population. Ce qui frappe, c’est de voir qu’après 1978, précisément quand la croissance chinoise s’est accélérée, la ligne bleue commence à être décroissante, tout d’abord lentement, puis ensuite de plus en plus rapidement. Après 2000, l’indice de Gini semble être en chute libre. Quand nous nous penchons un peu plus sur les données, nous constatons que jusqu’à 2000 l’essentiel de la réduction des inégalités s’explique par la dynamique chinoise. Sans la Chine, la ligne bleue aurait été croissante. Mais après 2000, même si nous ne prenons pas en compte la Chine, les inégalités pondérées en fonction de la taille des populations diminuent : elles baissent avec la croissance rapide que connaît l’Inde (et l’Indonésie, le Vietnam, etc.). C’est pourquoi nous avons maintenant deux gros moteurs derrière la réduction internationale des revenus : la Chine et l’Inde. Cependant, comme la Chine devient plus riche elle peut ne jouer encore ce rôle très longtemps. Aujourd’hui, le PIB par tête de la Chine est presque exactement le même que la moyenne mondiale, mais celui de l’Inde est inférieur de moitié à la moyenne mondiale. Donc, dans un futur proche, le taux de croissance de l’Inde comparé à celle du monde sera d’une importance capitale.

Ce serait la fin de l’histoire si dans chaque pays tous les citoyens avaient le même revenu, c’est-à-dire s’il n’y avait pas d’inégalités intranationales. Notons que la ligne bleue suppose implicitement ceci : que tous les Chinois aient le revenu moyen de la Chine, que tous les Américains aient le revenu moyen des Etats-Unis, etc. Evidemment, ce n’est pas le cas. En outre, nous savons que les inégalités de revenu dans la plupart des pays se sont accrues. Quand nous essayons de voir les inégalités entre tous les citoyens du monde (les inégalités mondiales représentées par les points verts) nous délaissons le monde de la comptabilité nationale parce que ce monde ne peut nous donner les données relatives aux revenus individuels pour aller dans le monde des enquêtes réalisées auprès des ménages. (A partir des comptes nationaux américains, je peux apprendre que la valeur moyenne de la production produite aux Etats-Unis annuellement s’élève à 53.000 dollars. Mais je n’ai aucune idée du revenu des 1 % les plus riches ou du décile inférieur. Pour cela, j’ai besoin d’utiliser enquêtes réalisées auprès des ménages.)

On devrait naturellement nous attendre à ce que les points verts se situent au-dessus de la ligne bleue. On devrait également s’attendre à voir des points verts d’autant plus éloignés de la ligne bleue que les inégalités intranationales sont importantes. C’est en effet ce que nous voyons : les inégalités mondiales, calculées en utilisant les mêmes dollars internationaux, commencent par se situer autour d’un Gini de 0,7 et ensuite, poussées vers le bas par la ligne bleue, commencer à aller vers le bas en finissant par atteindre un Gini de 0,63.

Les évolutions des inégalités mondiales reflètent aujourd’hui deux forces à l’œuvre : la convergence de l’Asie qui amène les revenus moyens de la Chine, de l’Inde, du Vietnam, de l’Indonésie, etc., à se rapprocher de ceux du monde riche et, dans une moindre mesure, le creusement des inégalités intranationales. Si dans le futur la convergence asiatique cesse et que les inégalités intranationales poursuivent leur hausse, les points verts vont peut-être revenir vers un indice de Gini de 0,7. Mais si, à l’inverse, la convergence continue, s’étend à l’Afrique, et que les inégalités intranationales cessent d’augmenter, les points verts pourraient continuer d’aller vers le bas.

Ce serait la fin de l’histoire s’il n’y avait pas un autre problème. Nos enquêtes de ménages tendent à sous-estimer les revenus supérieurs (les revenus des fameux 1 % les plus riches). Et une question peut alors se poser : peut-être que nous sous-estimons la hauteur des points verts en ne prenant pas pleinement en compte la richesse des plus aisés. Christoph Lakner et moi avons essayé, du mieux que nous puissions, ajuster les données en fonction de cela, en supposant des sous-estimations spécifiques aux pays et en accroissant, à la Pareto, les revenus pour les 10 % les plus riches. C’est ainsi que nous obtenons les points élevés de couleur orange.

Maintenant, il faut avouer que la situation n’est pas aussi splendide qu’avant : les inégalités mondiales sont faibles par rapport aux années quatre-vingt, mais la baisse est bien plus modeste qu’on ne le pensait initialement : elle serait d’environ 3,5 points de Gini et non de 7. Est-ce que l’ajustement peut entièrement inverser la baisse et suggérer que les inégalités mondiales ont en fait augmenter ? C’est possible, mais très peu probable, parce que la convergence asiatique est si forte et affecte tellement de gens (presque 3 milliards) que même une très forte hausse dans les inégalités intranationales ne peuvent pleinement compenser ce gain. Mais nous avons besoin de données supplémentaires et de meilleure qualité pour le dire avec certitude. C’est pourquoi beaucoup de ceux qui travaillent sur le sujet cherchent à combiner les données issues des enquêtes auprès des ménages (qui sont très bonnes pour 90 – 95 % des distributions nationales) avec les données fiscales qui sont meilleures pour les 1 % les plus riches et peut-être même les 5 % les plus riches.

Donc restez à l’écoute ! »

Branko Milanovic, « Figuring out various income inequalities: what can they tell us? », in globalinequality (blog), 16 octobre 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 24 juin 2017

Pourquoi les gens tolèrent-ils les inégalités ?

« Pourquoi les électeurs ne sont-ils pas plus inquiets à propos de la hausse des inégalités ? Par exemple, au Royaume-Uni, depuis le milieu des années quatre-vingt, la part du revenu allant aux 1 % les plus riches s’est accrue en passant d’environ 8 % à plus de 13 %. Mais, durant cette période, la proportion de personnes qui sont d’accord avec l’idée que le gouvernement doit redistribuer les revenus a légèrement chuté ; elle a le plus fortement décliné parmi les plus jeunes et les membres des classes populaires.

Il se pourrait que cette tolérance aux inégalités reflète une acceptation de l’économie néolibérale. Les gens sont peut-être désormais plus enclins à croire que les "créateurs de richesse" nécessitent de fortes incitations pour travailler dur et que cela nous permet de nous enrichir tous ensemble, si bien que les inégalités sont dans notre intérêt.

Cependant, de nouveaux travaux expérimentaux amènent à rejeter cette possibilité.

Krus-Stella Trump a placé ses sujets en binômes et les deux membres de chaque binôme devaient se concurrencer pour résoudre le plus d’anagrammes en quatre minutes. De façon aléatoire, dans certains binômes, le gagnant recevait 9 dollars et le perdant 1 dollar ; dans les autres, le gagnant recevait 6 dollars et le perdant 4 dollars. Cependant, chose que les (véritables) sujets ne savaient pas, c’est qu’ils jouaient contre des collègues de Trump et étaient ainsi condamnés à perdre. Après le jeu, on demanda aux perdants comment ils auraient divisé les gains. Et voici ce qui est très intéressant. Les perdants qui obtinrent 4 dollars pensaient que le partage était équitable si (en moyenne) le gagnant recevait 6,15 dollars et le perdant 3,85 dollars. Mais, les perdants qui obtinrent juste 1 dollar pensaient que le partage serait équitable si le gagnant recevait 7,77 dollars et le perdant 2,23 dollars. En d’autres mots, les inégalités courantes façonnent notre perception de la justice. Trump a dit : "Les idées publiques de ce qui constitue une inégalité de revenu juste sont influencées par les inégalités courantes : lorsque les inégalités changent, les opinions au regard de ce qui est acceptable change dans le même sens".

Il y a deux raisons à cela, explique Trump. L’une est le biais de statu quo, une forme d’effet d’ancrage qui nous amène à accepter les conditions en vigueur. L’autre est l’effet du monde juste : nous voulons croire que le monde est juste et, si nous voulons croire quelque chose, il est très facile de le faire. C’est la théorie de la justification du système décrite par John Jost et alii. Il y a, disent-ils, "une tendance psychologique générale à justifier et rationaliser le statu quo" qui est "quelque fois plus forte parmi ceux qui sont les moins avantagés par l’ordre social".

Et cela corrobore ma vision marxiste selon laquelle les inégalités génèrent des biais cognitifs (une idéologie) qui contribuent à soutenir ces inégalités. Et cela pose à son tour un défi aux égalitaristes démocratiques. Si c’est exact, le fait qu’il y ait un soutien public (ou tout du moins une acceptation) des inégalités ne démontre pas que celles-ci soient justes. Il se peut, par conséquent, que nous ne pourrions atteindre la justice par des méthodes démocratiques. »

Chris Dillow, « Accepting inequality », in Stumbling & Mumbling (blog), 17 septembre 2013. Traduit par Martin Anota



« Pourquoi les gens tolèrent-ils les inégalités ? Une récente étude réalisée par Karl Ove Moene et alii offre une nouvelle explication : c’est parce qu’un petit rôle pour le mérite dans les inégalités de revenu provoque une forte chute de la demande de redistribution.

Ils le montrent à travers une série d’expériences. Plus de 1000 personnes devaient observer des binômes de personnes travailler sur une tâche pendant dix minutes, puis les gains être répartis d’une façon ou d’une autre entre les deux membres de chaque binôme. Les spectateurs étaient ensuite invités à redistribuer tout ou partie de ces gains.

Quand on dit aux participants qu’un travailleur obtenait tout et l’autre rien simplement en raison du hasard, 68 % des participants choisirent d’égaliser les gains. Cependant, quand on dit que le travailleur qui avait raflé tous les gains était celui qui avait été le plus performant, seulement 28 % des participants égalisèrent les gains. C’est cohérent avec l’idée que la plupart des gens sont des égalitariens de la chance (luck egalitarians) ; ils veulent éliminer les inégalités qui sont dues à la chance, mais ils acceptent celles qui sont dues aux différences de mérite ou d’effort.

Mais voici la bizarrerie. On a dit à certains participants que les gains s’expliquaient à 90 % par la chance et à 10 % par le mérite. Vous vous attendriez à ce que les participants redistribuent au moins autant que lorsque les inégalités sont entièrement dues à la chance. Ce n’est pas le cas. Seulement 22 % d’entre eux choisissent d’égaliser les gains. "Un peu de mérite amène les gens à accepter significativement plus les inégalités" ont conclu les auteurs. La demande de redistribution est réduite autant lorsque le mérite joue un petit rôle que lorsqu’il joue un grand rôle.
Bien sûr, les sceptiques vont questionner la validité externe de ce résultat. Je soupçonne cependant que dans le monde réel il peut être amplifié par le biais rétrospectif. Quand nous voyons des gens qui ont réussi, nous nous disons qu’ils doivent avoir fait quelque chose pour réussir et donc nous réduisons l’importance de la chance.

Ce n’est bien sûr pas la seule raison pourquoi les gens tolèrent les inégalités. En fait, ce phénomène peut être surdéterminé. Voici d’autres théories :

  • L’ignorance. "Les gens sous-estiment significativement les inégalités de rémunération actuelles" ont constaté Sorapap Kiatpongsan et Michael Norton. La rémunération des dirigeants représente un multiple de celle des travailleurs non qualifiés bien plus élevé que ce que les gens pensent, et même plus élevé que ce qu’ils estiment être désirable.

  • L’ancrage. Kris-Stella Trump a montré que ce que nous considérons être comme un niveau d’inégalités acceptable dépend du niveau actuel d’inégalités. Lorsque les inégalités augmentent, nous révisons à la hausse ce que l’on considère être un niveau tolérable d’inégalités. Dans la même veine, Jimmy Charitie, Raymond Fisman et Ilyana Kuziemko ont montré comment les préférences en ce qui concerne la redistribution sont influencées par des points de référence. Si les gens s’attendent à ce que les revenus soient égaux, ils vont demander davantage de redistribution que s’ils s’attendent à des revenus inégaux.

  • La justification du système. John Jost et alii ont montré comment les gens se racontent des histoires pour justifier les inégalités. Par exemple, ils font porter le blâme sur la victime ou croient que l’injustice est naturelle.


Tout cela m’amène à souligner certains points à la gauche et à la droite. A la droite, je suggère qu’un manque de demande de redistribution ne démontre pas nécessairement que les inégalités soient justes. Cela peut en fait s’expliquer par le fait que les attitudes soient faussées par des biais cognitifs. A la gauche, je dirais qu’il faut moins s’inquiéter à propos de l’influence que peuvent avoir les médias de droite sur les gens (les résultats des récentes élections au Royaume-Uni suggèrent qu’une telle influence est moindre qu’on ne le pense), mais davantage s’inquiéter de la façon par laquelle l’idéologie pro-inégalités peut émerger naturellement de l’interaction du capitalisme et des biais cognitifs. »

Chris Dillow, « The lack of demand for equality », in Stumbling & Mumbling (blog), 22 juin 2017. Traduit par Martin Anota

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