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Tag - Chine

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vendredi 24 février 2017

Pourquoi l’excédent courant de la Chine a-t-il chuté en 2016 ?

« Peu de politiques ont été aussi peu appréciées que la relance chinoise alimentée par le crédit de 2015-2016. Même des personnes comme moi, qui s’inquiétaient que des freins imposés au crédit, en l’absence de réformes plus fondamentales pour réduire le taux d’épargne de la Chine, puissent déprimer la demande globale, n’étaient pas des partisans particulièrement enthousiastes de cette politique. La situation chinoise serait meilleure si la Chine elle avait augmenté les dépenses sociales du gouvernement central pour soutenir la demande, pas une autre vague d’emprunts hors-bilan par les gouvernements locaux et les entreprises publiques.

Mais l’actuelle accélération de la croissance suggère que les arguments selon lesquels une (nouvelle) expansion du crédit ne fonctionnerait pas étaient un peu exagérés. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il existe de meilleures façons de soutenir la croissance qu’un surcroît de crédit. Mais la croissance a bien réagi à la relance, même si l’on débat toujours de la puissance de cette réaction.

Selon les économistes MK Tang, Yu Song, Zhennan Li, Maggie Wei et Andrew Tilton de Goldman Sachs, "les autorités chinoises ont fait face à divers défis tout au long de l’année 2016, mais une relance ample et soutenue a fini par renforcer la reprise… Notre indicateur d’activité courante en Chine a atteint un creux début 2015 en atteignant 4,3 %, puis revint autour de la gamme des 5,5 % ensuite, puis s’élève désormais à 6,9 %. L’industrie lourde… a connue une accélération encore plus prononcée".

Et il y a des preuves empiriques croissantes, je pense, suggérant que le renforcement de la demande chinoise a aussi des répercussions positives pour le reste du monde.

L’excédent de compte courant de la Chine en 2016 a davantage chuté que je ne l’attendais. Certes, les chiffres relatifs aux comptes courants que rapportent les autorités chinoises sont sujets à de significatives révisions et je ne serais pas surpris si le très faible excédent du quatrième trimestre était révisé à la hausse.

GRAPHIQUE Balance courante de la Chine (en % du PIB chinois)

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Je ne prends pas non plus les données rapportées par la Chine pour parole d’évangile. Par exemple, je suis sceptique quant à la hausse des importations de tourisme de la Chine ; les importations auraient presque triplées, passant de 130 milliards de dollars en 2013 (soit 1,3 % du PIB) à 340 milliards de dollars en 2016 (soit environ 3 % du PIB). Ce genre de croissance est difficile à expliquer. Elle est bien plus rapide que l’accroissement du nombre de touristes chinois, même une fois pris en compte une hausse des dépenses par touriste. La méthodologie de collecte de données révisée qui indiqua à une « hausse » dans les importations de tourisme a clairement capturé quelque chose de nouveau. Par conséquent, je pense que le véritable excédent de compte courant de la Chine est un peu plus élevé que ne le suggèrent les données officielles.

Mais la hausse du déficit du tourisme en 2016 explique seulement 40 milliards de dollars sur la baisse totale de 120 milliards de dollars de l’excédent de compte courant chinois. L’essentiel du reste s’explique par une chute de l’excédent chinois dans l’industrie. Et celle-ci est (…) "réelle". Elle se retrouve dans la chute du déficit commercial des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine.

Ne vous méprenez pas. L’excédent chinois dans l’industrie reste large. Il est excessivement élevé pour l’économie mondiale. (…) L’excédent commercial de la Chine dans les biens manufacturés, en pourcentage du PIB chinois, excède les exportations américaines dans les biens manufacturés, en pourcentage du PIB américain. Cela donne à la fois des indications sur la Chine et sur les Etats-Unis.

Mais en termes de direction l’excédent chinois a bien baissé. La chute transparaît d’ailleurs dans les données américaines : les importations américaines en provenance de Chine ont chuté en 2016 en dollars et je pense qu’en termes réels également.

Cela s’explique en partie par le fait que les exportations sont restées assez faibles. L’accélération de la croissance du volume des exportations au deuxième trimestre n’a pas été soutenue au troisième et au quatrième trimestre. Les chiffres du quatrième trimestre ont tout particulièrement été faibles (les données de prix indiquent que les volumes d’exportations du mois de décembre ont chuté, bien que cela puisse être un artifice statistique, comme les chiffres de janvier semblent désormais être exceptionnellement élevés).

Et les volumes d’importations ont augmenté. Ils croissent toujours plus lentement que l’économie, donc la Chine est toujours en train de se "démondialiser" fondamentalement (les importations chutent en pourcentage du PIB). Mais une croissance de 4 % en rythme annuel est toujours mieux qu’une croissance nulle.

GRAPHIQUE Croissance des volumes d’exportations et d’importations de la Chine (en %)

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Le retour de la demande d’importation de la Chine a contribué au récent rebond dans le commerce asiatique et mondial. Et la relance de la Chine a aussi soutenu un rebond dans les prix mondiaux des matières premières, réduisant ainsi la pression sur certaines économies émergentes vulnérables. Les moyens que la Chine a utilisés pour stimuler son économie en 2016 restent toutefois discutables. La situation chinoise serait meilleure avec plus de dépenses publiques et moins de prêt insensé. Elle a désespérément besoin de développer son système d’assurance sociale. D’un autre côté, l’économie mondiale serait plus faible qu’elle ne l’est aujourd’hui si la Chine n’avait pas ouvert le robinet et laissé le crédit domestique affluer fin 2015 et début 2016. »

Brad Setser, « Why did China’s 2016 current account surplus fall? », in Follow The Money (blog), 17 février 2017. Traduit par Martin Anota

dimanche 29 janvier 2017

Le nombre de naissances a bondi en Chine suite à la fin de la politique de l'enfant unique...

... mais cela ne suffira pas pour freiner le vieillissement démographique du pays


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source : The Economist (2017)

mardi 20 décembre 2016

Pourquoi l’économie chinoise peut croître conformément au plan

« Le treizième plan quinquennal que les autorités chinoises ont adopté trace leur stratégie économique pour la période 2016-2020. L’un de leurs objectifs consiste à doubler le PIB et les revenus moyens des ménages ruraux et urbains par rapport à leurs niveaux de 2010.

Pour être atteintes, ces cibles nécessiteraient que la croissance chinoise se maintienne en moyenne à un taux annuel d’au moins 6,5 % durant les cinq prochaines années. Ce rythme a beau être significativement plus lent que la croissance annuelle de 9,7 % que le pays a connu en moyenne depuis 1979, il reste indéniablement rapide au regard des normes internationales. Dans la mesure où la croissance chinoise n’a pas cessé de ralentir chaque trimestre depuis le début de l’année 2010, certains ont mis en doute qu’une croissance de 6,5 % puisse être atteinte.

La croissance économie résulte des hausses de la productivité du travail provoquées par les avancées technologiques et la montée en gamme de l’industrie. Les pays à haut revenu, qui ont la plus forte productivité, doivent tirer leurs gains de productivité des avancées technologiques et organisationnelles ; par conséquent, leur taux de croissance est typiquement d’environ 3 % par an. Les pays en développement, cependant, ont la possibilité d’avoir une croissance de la productivité et donc du PIB plus rapide, en important la technologie des pays développés. Bref, ils peuvent bénéficier des avantages qu’il y a à être les derniers à se développer ; c’est précisément ce que fit la Chine.

L’économie chinoise a su poursuivre son rattrapage sur les pays développés au cours des 36 dernières années. Il est naturel de se demander si elle pourra continuer de bénéficier de ce processus. Certains économistes croient qu’elle a atteint ses limites. En utilisant les données historiques compilées par l’historien économique Angus Maddison, ils suggèrent que d’autres pays est-asiatiques ont vu leur croissance économique ralentir après que leur PIB par tête ait atteint environ 11.000 dollars (PPA, aux prix de 1990) ou 17.000 dollars (PPA, aux prix de 2005). Par exemple, cinq ans après avoir atteint ce niveau, le Japon a vu sa croissance ralentir et atteindre le rythme annuel moyen de 3,6 %. En Corée du Sud, la croissance a chuté à 4,8 %. A Hong Kong, elle a ralenti à 5,8 %. Etant donné que l’on prévoit que la Chine va atteindre ce seuil à un certain moment au cours de cette année, beaucoup croient que sa croissance annuelle moyenne au cours des cinq prochaines années chutera bien en-deçà de 7 %.

Je ne suis pas d’accord avec cette analyse. Ce qu’elle échoue à prendre en compte, c’est le fait que les pays développés ne sont pas assis les bras croisés ; ils poursuivent leur croissance et leurs avancées technologiques. Et cela crée des opportunités pour les pays en développement en termes d’apprentissage.

Ceux qui prédisent un ralentissement de la croissance chinoise ont raison de regarder son niveau de PIB par tête, qui reflète sa productivité du travail moyenne et donc le niveau de son avancée technique et industrielle. Mais le meilleur indicateur du potentiel de croissance de la Chine n’est pas son PIB par tête relativement à un certain seuil arbitraire ; c’est la différence en termes de PIB par tête entre la Chine et les Etats-Unis, l’économie la plus avancée au monde. Et relativement à cette mesure, la Chine a une large marge pour son expansion.

Quand le Japon a franchi le seuil de 11.000 dollars en 1972, son niveau de PIB par tête représentait 72 % de celui des Etats-Unis. Quand Taïwan a franchi ce seuil en 1992, son PIB par tête était de 48 % de celui des Etats-Unis. Le PIB par tête de la Chine est actuellement égal à environ 30 % de celui des Etats-Unis. En 2008, la dernière année pour laquelle Maddison a fourni des chiffres avant qu’il ne meurt en 2010, le PIB par tête de la Chine représentait 21 % de celui des Etats-Unis. En examinant comment les autres économies est-asiatiques ont réalisé leurs performances économiques lorsqu’elles étaient à ce même niveau relativement aux Etats-Unis, nous pouvons estimer le potentiel de croissance de la Chine.

Le PIB par tête du Japon représentait 21 % de celui des Etats-Unis en 1951, et au cours des 20 années qui ont suivi, son PIB a augmenté à un rythme annuel moyen de 9,2 % par an. Au cours des deux décennies qui ont suivi l’instant où Singapour a atteint ce niveau en 1967, son PIB a augmenté à un rythme moyen de 8,6 % par an. Et l’histoire est la même pour Taiwan, Hong Kong et la Corée du Sud ; au cours des deux décennies qui ont suivi l’instant où leur PIB par tête a atteint 21 % de celui des Etats-Unis, ces économistes ont connu une croissance annuelle moyenne d’environ 8 %. Il n’y a pas de raison de ne pas croire que la Chine ait pas le potentiel pour faire de même jusqu’à 2018.

L’actuel ralentissement de la croissance chinoise résulte de facteurs externes et cycliques, pas de quelque limite naturelle. La Chine a souffert des contrecoups de la crise financière mondiale de 2008 et du freinage des exportations. Entre 1979 et 2013, la croissance annuelle des exportations s’est élevée à 16,8 %. En 2014, elle a chuté à 6,1 % ; en 2015, elle devint négative en atteignant -1,8 %.

Ce frein externe risque de continuer de s’exercer (…). En effet, comme le Japon à partir de 1991, une grande partie du monde développé risque de connaître des décennies perdues.

Pour atteindre ses objectifs en matière de croissance, la Chine va devoir s’appuyer sur la demande domestique, notamment l’investissement et la consommation. Heureusement, elle a une grande marge dans ces deux domaines. A la différence des pays développés, qui ont souvent des difficultés à trouver des opportunités d’investissements productifs, la Chine peut continuer de développer ses infrastructures, à poursuivre ses efforts d’urbanisation, d’améliorer sa gestion environnementale et de soutenir ses industries de haute technologie. Et, à la différence de plusieurs autres pays en développement, la Chine a une ample marge de manœuvre budgétaire, une forte épargne des ménages et des réserves de change pour financer de tels investissements. Les investissements vont générer les emplois, le revenu des ménages et la consommation.

Par conséquent, même si les conditions externes ne s’améliorent pas, atteindre une croissance d’au moins 6,5 % est bien à la portée de la Chine. Si c’est effectivement le cas, le pays continuera d’être le premier moteur de l’économie mondiale, en contribuant à environ un tiers de la croissance mondiale jusqu’à au moins 2020. »

Justin Yifu Lin, « Why China can grow according to plan », 25 mars 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« La croissance, la convergence et la singularité chinoise »

« Eviter la trappe à revenu intermédiaire »

samedi 3 décembre 2016

L’équilibre dual de la Chine

« Il y a quelques semaines, Doakai (David) Li a affirmé que le "bon" taux de change pour la Chine n’est pas clairement déterminé par ses fondamentaux ou, pour être plus exact, que deux niveaux de taux de change différents sont compatibles avec les fondamentaux de la Chine.

"Actuellement, le régime du taux de change du yuan se caractérise par des équilibres multiples. Lorsque nous nous attendons à ce que le yuan se déprécie, les investisseurs financiers vont convertir de larges montants de yuans en dollars, ce qui provoque alors des sorties de capitaux massives et une nouvelle dépréciation de la devise. Si nous nous attendons à ce que le yuan reste stable, les mouvements de capitaux transfrontaliers et le taux de change seront relativement stables. La subtilité tient au fait que la liquidité en Chine est la plus forte au monde. S’il n’y a aucun signe de changement des anticipations relatives au taux de change, l’ample liquidité dans le yuan se traduit par des pressions sur les flux de capitaux transfrontaliers."

Si les résidents chinois gardent confiance dans leur devise et ne l’échangent pas contre des actifs étrangers, l’actuel excédent commercial de la Chine doit soutenir la devise à peu près à son niveau actuel. Inversement, si les résidents chinois perdent confiance dans le yuan, les sorties de capitaux vont épuiser les réserves de la Chine, à moins que la version financière du grand pare-feu (les contrôles de capitaux) adopté par la Chine parvienne à contenir les sorties.

J’ai été particulièrement été intéressé par les propos de Li, car ils rejoignent mes propres idées. J’affirmerais qu’il n’y a pas simplement plusieurs équilibres de taux de change possibles pour la Chine ; il y a également au moins deux équilibres macroéconomiques possibles.

A l’équilibre associé à un "yuan" fort, les sorties de capitaux sont maintenues à un niveau que la Chine peut soutenir avec son excédent commercial (d’environ 5 % du PIB), qui se traduit par un excédent de compte courant d’environ 2,5 % du PIB à présent, bien qu’il me semble possible qu’un déficit du tourisme gonflé artificiellement ait supprimé l’excédent de compte courant de la Chine et que l’excédent réel soit un peu plus élevé. (Je pense qu’une partie du déficit du tourisme correspond à des sorties de capitaux dissimulées. Si c’est le cas, le véritable excédent courant de la Chine est supérieur à 2,5 % du PIB. Je pense qu’il est actuellement autour de 3,5 % du PIB, un chiffre qui implique que ce déficit du tourisme inclut un point de pourcentage correspond à des sorties de capitaux dissimulées.) A cet équilibre, un déficit budgétaire du gouvernement central plus ample, combiné à une expansion de l’assurance sociale, stimulerait la demande globale, même si l’investissement chutait.

A l’équilibre associé à un yuan "faible", la Chine laisse le marché pousser le taux de change de sa devise à la baisse et une plus faible devise accroît en retour les excédents commercial et courant. De tels excédents financeraient des sorties de capitaux soutenues, même si celles-ci dépassaient les 500 milliards de dollars par an sans nécessairement creuser davantage dans les réserves de la Chine. Les excédents courants seraient particulièrement larges, en particulier à une époque où le soutien populaire pour le commerce s’est quelque peu effrité. Par exemple, une dépréciation du yuan de 15 à 20 % (en plus de la dépréciation de 10 % que l’on a pu observer au cours de l’année dernière) pourrait très bien faire passer l’excédent commercial de la Chine du niveau de 525 milliards de dollars aujourd’hui à une valeur comprise entre 800 et 1.000 milliards de dollars. La règle empirique que l’on a pu tirer de la propre expérience de la Chine et des études transnationales du FMI est qu’une dépréciation de 10 % du yuan améliorerait le solde commercial de 1,5 à 2 points de PIB et améliorerait parallèlement l’excédent de compte courant. Ce large excédent commercial financerait à la fois les importations de tourisme et les sorties de capitaux. Et, bien sûr, un plus ample excédent commercial fournirait aussi un soutien pour l’économie. Comme l’investissement ralentit, la Chine pourrait ainsi s’appuyer de nouveau sur les exportations et cela ne nécessiterait pas d’utiliser la marge de manœuvre budgétaire du gouvernement central pour soutenir la demande globale.

Ces deux éventualités sont tout à fait possibles.

L’équilibre associé à un yuan fort est évidemment meilleur pour l’économie mondiale que l’équilibre associé à un yuan faible à court terme. Et je pense que c’est également le cas à long terme. En partie parce qu’une faible devise aujourd’hui génère des pressions politiques qui maintiennent la devise faible demain. C’est du moins ma lecture de l’expérience que la Chine a pu avoir avec une "faible" devise au milieu des années deux mille. Après 2000 et surtout après 2002, le yuan a suivi le dollar à la baisse, en se dépréciant de 13 % en termes réels entre 2001 et 2005. Cette dépréciation coïncida avec l’entrée à l’OMC et donna lieu à l’un des booms d’exportations les plus spectaculaires. Et l’essor des exportations a suscité de nombreux intérêts à maintenir une devise faible. Les autorités chinoises subissent des pressions de la part du secteur exportateur pour éviter l’appréciation. Et, aussi longtemps que les exportations (et la substitution à l’importation, qui est susceptible d’être presque aussi significatif dans le cas courant de la Chine) font tourner l’économie domestique, elles ne sont pas incitées à prendre les décisions politiquement difficiles qui sont pourtant nécessaires pour fournir une véritable relance budgétaire et développer le système d’assurance sociale. Exporter l’épargne à travers de larges excédents de comptes courants se substitue aux réformes qui diminueraient les niveaux élevés d’épargne nationale de la Chine.

Je pense que quelque chose de similaire s’est également déroulé en Corée du Sud après que le won se soit déprécié en 2008 et 2009. Les exportations de la Corée du Sud ont répondu au plus faible won. Les automobiles notamment. Par conséquent, les autorités coréennes ont subi des pressions pour l’amener à garder le won faible, par l’intervention si nécessaire (les inquiétudes à propos de la volatilité de la devise tendent à être plus prononcées lorsque le won se renforce).

La façon moderne de maintenir une devise sous-évaluée n’est pas d’intervenir pour affaiblir votre devise. C’est de reculer et de laisser le marché pousser votre devise à la baisse, puis ensuite intervenir pour résister aux pressions subséquentes à l’appréciation (et reconstituer les réserves) lorsque le marché pousse la pression à la hausse.

Dans les pays qui ont déjà géré leur devise par le marché et qui ont déjà eu de robustes secteurs exportateurs, une faiblesse conjoncturelle de la devise peut se traduire par une faiblesse permanente de la devise. On pourrait appeler cela l’économie politique de la faiblesse de la devise. »

Brad Setser, « China’s dual equilibria », in Follow The Money (blog), 28 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 27 octobre 2016

Chine : trop d’investissement, mais aussi trop d’épargne

« La plupart des analyses de l’économie chinoise soulignent les risques associés à un niveau élevé d’investissement et à la hausse de l’endettement des entreprises. L’investissement constitue une part inhabituellement élevée de l’économie chinoise. Ce niveau élevé d’investissement est soutenu par une croissance très rapide du crédit et un stock sans cesse croissant de dette interne. Relativement au PIB, l’emprunt des entreprises s’est tout particulièrement accru. Tous ces investissements ne génèreront pas un rendement positif, ce qui laissera des pertes que quelqu’un devra bien supporter en dernier ressort. La croissance rapide du crédit a été un indicateur de difficultés bancaires assez fiable. La Chine ne risque pas d’être différente. Les inquiétudes vis-à-vis du boom de l’investissement chinois pullulent dans la dernière évaluation du FMI de la Chine, dans les publications de la BRI et sur la blogosphère. Gabriel Wildau, dans le Financial Times, écrit : "Les chiens de garde mondiaux, notamment le FMI et la BRI (sans mentionner ce blog), sont de plus en plus angoissés lorsqu’ils soulignent les dangers que l’ample endettement de la Chine pose pour l’économie mondiale".

Pourtant, je dois avouer que j’ai du mal à considérer l’"excès d’investissement et de financement par voie de dette" comme étant le plus grand défi macroéconomique auquel la Chine est actuellement confrontée. L’investissement est une composante de la demande globale. Affirmer que la Chine investit de trop, cela reviendrait à dire que, en conséquence d’un boom (ou d’une bulle) du crédit, la Chine génère trop de demande pour sa propre économique et, par conséquent, trop de demande pour l’économie mondiale. Cela ne semble pas tout à fait exact. Les banques chinoises n’ont pas besoin d’emprunter au reste du monde pour soutenir la croissance rapide du crédit domestique. L’énorme croissance des prêts de la Chine, reposant sur la croissance du prêt parallèle, s’est autofinancée ; le montant des dépôts et des dépôts parallèles semble supérieur au montant des prêts et des prêts parallèles. La plupart des pays qui connaissent un boom du crédit génèrent de larges déficits externes. La Chine, à l’inverse, génère toujours un significatif excédent courant. La Chine exporte son épargne, même lorsqu’elle investit près de 45 % de son PIB. Et même avec un niveau d’investissement domestique extraordinairement élevé, l’économie chinoise dépend toujours, en net, de la demande du reste du monde pour fonctionner à pleine capacité. C’est ce qui différencie la Chine de la plupart des pays qui connaissent un boom du crédit et de l’investissement.

GRAPHIQUE Taux d'épargne et taux d'investissement de la Chine (en % du PIB)

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Un cadre alternatif serait de partir de l’idée que la Chine épargne de trop. Un niveau élevé d’épargne nationale (l’épargne nationale a été proche de 50 % du PIB pour les dix dernières années et égale à 48 % du PIB en 2015, selon le FMI) entraîne le risque que la Chine va offrir trop d’épargne soit à sa propre économie, ce qui entraînerait des déséquilibres domestiques, soit au reste du monde, ajoutant un nouveau risque aux déséquilibres mondiaux. De ce point de vue, le niveau d’investissement élevé et les risques qui apparaissent avec celui-ci découlent en partie des politiques qui ont conduit à des niveaux extraordinairement élevés d’épargne domestique. Après la crise financière mondiale, l’essentiel de l’épargne chinoise est investi, plus inefficacement, dans l’économie domestique. L’excellente étude réalisée par Bai, Hsieh et Song souligne que la hausse de l’investissement après la crise résulte essentiellement de la politique gouvernementale. Mais même avec un niveau élevé d’investissement provoqué par la croissance rapide du crédit domestique, une partie de l’épargne chinoise se retrouve toujours dans l’économie mondiale. Et l’exportation de l’épargne chinoise (…) est source de difficultés lorsque la plupart des économies développées sont elles-mêmes confrontées à un excès d’épargne domestique et ont des difficultés à consacrer toute l’épargne disponible à un bon usage domestique. C’est ce que nous indiquent les faibles taux d’intérêt mondiaux et la faible croissance de la demande mondiale.

Donc, du point de vue du reste du monde, une chute de l’investissement chinois n’est pas sans risques. Moins d’investissement, cela signifie moins d’importations. La composante importée de l’investissement est plus élevée que la composante importée de la consommation. La récente croissance des importations chinoises a été assez faible. Il est de plus en plus évident que le ralentissement de l’investissement chinois en 2014 et en 2015 a eu un plus large impact mondial que ce qui était initialement attendu, notamment en poussant à la baisse les prix des matières premières et l’investissement pour la production de matières premières. Si une baisse de l’investissement entraîne une chute de la croissance chinoise (…), cela tendrait aussi à pousser le taux de change du renminbi à la baisse, ce qui ferait que la Chine importerait moins et exporterait plus. Cela n’est pas bon pour une économie mondiale en manque de demande et de croissance.

Du point de vue du reste du monde, la bonne issue serait une chute de l’épargne chinoise, pas une chute de l’investissement chinois. Si la Chine épargnait moins, cela signifierait qu’elle pourrait moins investir dans son économie domestique sans avoir à exporter son épargne vers le reste du monde. Si la Chine épargnait moins, il y aurait plus de consommation, qu’elle soit privée ou publique, et plus de demande domestique. Une baisse de l’épargne tendrait à pousser les taux d’intérêt à la hausse et donc à réduire la demande de crédit. Une hausse des taux d’intérêt tendrait à décourager les sorties de capitaux et à soutenir le taux de change du renminbi. Tout cela serait bon pour la Chine et pour le monde entier. Cela se traduirait par une réduction des risques domestiques et des risques externes.

Donc je m’inquiète un peu lorsque les conseils prodigués à la Chine en matière de politique économique se focalisent avant tout sur la réduction de l’investissement, sans une toute aussi grande emphase sur les politiques visant à réduire l’épargne chinoise. Prenons un exemple, le dernier Article IV du FMI se focalise tout particulièrement sur le besoin de freiner la croissance du crédit et de réduire le montant de fonds disponibles pour l’investissement et affirme que la Chine ne doit pas générer du crédit pour atteindre une cible de croissance artificielle. Je suis d’accord avec les deux conseils du FMI, mais je ne suis pas sûr que cela suffise pour ralentir le crédit. J’aurais aimé voir une aussi grande emphase sur un ensemble de politiques qui contribueraient à réduire l’énorme taux d’épargne nationale de la Chine. Les prévisions à long terme du FMI supposent que la démographie chinoise et les changements de politiques économiques déjà à l’œuvre (par exemple une hausse attendue d’un demi-point des dépenses publiques de santé, par exemple) suffiront pour réduire l’épargne chinoise (relativement au PIB) plus rapidement que ne chute l’investissement chinois (relativement au PIB) (…) ; cf. le paragraphe 25 de ce document. Même lorsque le déficit hors bilan chute et que le déficit budgétaire reste assez constant. Mécaniquement, c’est ainsi que le FMI peut prévoir une chute du déficit du compte courant, une chute de l’investissement et une chute du déficit budgétaire augmenté de la Chine. Donc la prévision externe du FMI fait le pari que l’épargne chinoise va significativement chuter sans nouvelles réformes majeures en Chine. La chute effective de l’épargne entre 2011 et 2015 a été plutôt modeste, donc le FMI s’attend à peu de changement.

La BRI souligne aussi depuis longtemps les risques associés à une croissance rapide du crédit en Chine. Soyons honnêtes : la BRI a un mandat qui se focalise sur la stabilité financière et il n’y a pas de doute que le rythme très rapide de croissance du crédit en Chine introduit un nouveau déséquilibre aux nombreuses fragilités financières domestiques déjà existantes. Mais, à ma connaissance, la BRI n’a pas signalé que dans une économie à forte épargne une baisse de la croissance du crédit sans la mise en place de réformes en vue de réduire le taux d’épargne risque d’entraîner une hausse des exportations d’épargne et de marquer ainsi le retour à de larges excédents de comptes courants.

De 2005 à 2007, la Chine a contenu la croissance du crédit via plusieurs politiques : de fortes exigences en réserves et un resserrement des contraintes de prêt sur le système bancaire officiel, ainsi qu’une faible tolérance face à la finance parallèle. Quel a été le résultat ? Moins de risques domestiques, certes, mais aussi (…) des excédents de compte courant représentant 10 % du PIB. Ces excédents et les déficits courants qui sont venus les compenser dans des pays comme les Etats-Unis et l’Espagne n’étaient pas sains pour l’économie mondiale.

Ne vous trompez pas sur mes propos. Il serait plus sain pour la Chine si celle-ci n’avait pas besoin de s’appuyer autant sur une croissance rapide du crédit pour soutenir l’investissement et la demande. Les banques chinoises ont déjà beaucoup de mauvais prêts et plusieurs d’entre elles ont certainement besoin d’une bonne injection de capitaux. S’il y a plus de prêts, il y a aussi plus de mauvais prêts. Les risques sont réels ici. Mais il serait beaucoup mieux si l’agenda de politique économique mettait un peu plus l’accent sur les risques associés à une épargne chinoise élevée ; comme dans le cas chinois, une forte épargne domestique est à l’origine de nombreux excès domestiques. Je ne suis pas convaincu que le taux d’épargne national va se réduire tout seul, sans intervention de la part des autorités. »

Brad Setser, « China: Too much investment, but also way too much savings », in Follow The Money (blog), 17 octobre 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 1 octobre 2016

Ce que pense la BCE du ralentissement du commerce mondial

« J’aime beaucoup le récent rapport de la BCE sur le ralentissement du commerce mondial (résumé ici en français, pages 35-38), pour cinq raison :

1) Il ne suppose pas que le commerce doit toujours croître plus rapidement que la production. Une libéralisation du commerce (ou une chute des coûts de transport ou, de façon moins attrayante, de nouvelles opportunités pour tirer avantage des prix de transfert) doit entraîner une expansion du commerce, mais seulement jusqu’à ce qu’un nouveau niveau d’équilibre soit atteint. A long terme, une élasticité d’environ 1 (par exemple, le commerce croît avec la demande de biens échangés) fait sens.

2) Il jette un regard quelque peu sceptique sur l’expansion du commerce entre 2001 et 2007, et ne suppose pas que la croissance du commerce au cours de cette période soit complètement soutenable. L’expansion du commerce entre 2001 et 2007 a été associée à une croissance exceptionnellement rapide des exportations chinoises, qui n’a pas été accompagnée d’une croissance aussi rapide des importations chinoises (en particulier de biens manufacturés) ; elle n’était soutenable qu’aussi longtemps que le reste du monde génère de larges déficits externes pour contrebalancer le large excédent chinois. "En 2001-2007, les exportations chinoises ont augmenté plus rapidement que la demande de biens importés (de 15 points de pourcentage) sur ses principaux marchés ; en 2008-2013, ce différentiel a chuté à 6 points de pourcentage. Une perte en compétitivité au cours de cette période peut avoir joué un rôle : le taux de change réel effectif de la Chine (basé sur les prix relatifs à la production) s’est apprécié d’environ un quart depuis 2005. Au même instant, les exportations de la Chine ont fini par ralentir ; elles ne peuvent dépasser l’expansion des marchés exportateurs à long terme." Durant cette période, la croissance des exportations chinoises filtra à travers l’Asie. La croissance des exportations chinoises à destination de l’Europe, des Etats-Unis et des exportateurs de matières premières (qui peuvent ainsi acheter plus de biens manufacturés comme les prix des matières premières sont alors poussés à la hausse) entraîna une hausse des importations chinoises de composants (c’est-à-dire des chaines de valeur mondiale), même si, après 2014, les importations chinoises commencèrent à être en décalage par rapport à la croissance des exportations.

3) Il note que le récent ralentissement du commerce a été marqué par une forte variation de l’élasticité des importations de la Chine. Pendant les sept dernières années, la croissance des importations chinoises a été significativement en décalage par rapport à la croissance du PIB chinois. "Le récent déclin de l’élasticité des importations vis-à-vis du revenu a été frappant et a fortement contribué à la chute de l’élasticité du commerce mondial. L’élasticité du commerce de la Chine est passée de 1,8 en 1980-2007 à 0,8 en 2012-2015. Le chute des importations en 2015 a été particulièrement forte, avec les importations croissant de seulement 2 %, malgré une activité économique robuste." (Bien sûr, une autre explication pour l’écart entre les importations et la croissance que l’on a pu observer en 2015 est que la croissance du PIB chinois en 2015 est surestimée.)

4) Il met en lumière le fait que les droits de douane des pays émergents sont bien plus élevés que ceux des pays développés ; une conséquence est que la part des pays émergents dans le PIB mondiale augmente, il y a en effet plus de barrières à l’échange, même en l’absence de nouvelles restrictions aux échanges. Quantitativement, le ralentissement des importations des pays émergents lié au ralentissement des importations chinoises a davantage compté que l’introduction de nouvelles barrières dans les pays développés. (…) "Le déplacement de la croissance des échanges commerciaux et du PIB des économies avancées vers les économies de marché émergentes implique un affaiblissement de la relation entre commerce et activité économique au niveau mondial."

5) Il partage mon scepticisme à propos de la qualité des données sur le commerce des services (la Chine n’aide pas, mais la Chine n’est pas la seule coupable) et se focalise sur le commerce de biens, dont les données sont plus précises. "Les statistiques du commerce des services souffrent de plus grands problèmes de mesure que les statistiques du commerce de biens. Historiquement, en raison des recettes associées aux droits de douane, les flux de biens ont été enregistrés aux frontières avec beaucoup de précision, mais les flux de services sont bien plus abstraits et plus difficiles à capturer, ce qui se traduire par de plus mauvaises pratiques d’enregistrement."

J’aimerais compléter l’analyse formelle de la BCE avec quelques graphiques additionnels, en me focalisant tout particulièrement sur la Chine.

La période entre 2001 et 2008 est marquée par la croissance très rapide des exportations de biens manufacturés de la Chine, relativement à son PIB ou au PIB mondial. Jusqu’à 2004, la croissance des exportations était en phase que la croissance des importations de biens manufacturés (les importations de biens intermédiaires pour produire les biens exportés, mais aussi pour l’usage domestique). Mais comme le graphique suivant le montre, il y a un changement dans les données d’importations depuis 2004. Elles cessèrent de se faire au rythme des exportations.

GRAPHIQUE Exportations et importations chinoises de biens manufacturés (en % du PIB)

Brad_Setser__Exportations_et_importations_chinoises_de_biens_manufactures.png

J’ai longtemps pensé que la Chine était trop grosse comme économie pour que les exportations de biens manufacturés représentent 35 % de son PIB (35 % du PIB, c’est un chiffre bien plus élevé que le même ratio pour la zone euro ou les Etats-Unis), en particulier lorsque ce niveau élevé d’exportations relativement au PIB correspondait à un large excédent global.

Un ajustement qui ramena la Chine à la "normale" serait donc presque certainement accompagné par une certaine forme de ralentissement du commerce mondial. Conceptuellement, les importations peuvent s’être accrues pour suivre les exportations. Mais cela me semblait peu probable, en partie parce que l’Etat chinois a longtemps encouragé les entreprises qui veulent vendre en Chine à produire en Chine. Et concrètement, ça ne s’est effectivement pas produit. La croissance chinoise d’après-crise a coïncidé avec des chutes régulières de ses importations de biens manufacturés relativement à son PIB.

Une partie de la chute des importations industrielles de la Chine s’explique par la chute des exportations chinoises : la valeur ajoutée chinoise en 2009 s’élevait environ à 70 % de ses exportations, pas 100 %. Mais la chute des exportations (rapportées au PIB chinois) n’explique pas non plus totalement la chute de la part des importations de biens manufacturés (rapportées au PIB chinois).

Il y a plein de preuves empiriques suggérant que les composants, qui étaient auparavant importés, sont de plus en plus produits en Chine (voir par exemple le chapitre 1 de ce rapport du FMI). Les chaînes de valeur mondiales se sont contractées ; les importations chinoises de produits provenant du Japon et de nouvelles économies industrialisées n’ont pas gardé le même rythme que les exportations chinoises.

Et les importations de biens manufacturés pour usage domestique (mesurés comme la différence entre l’ensemble des importations manufacturées et les importations de biens intermédiaires utilisés pour produire les biens exportés) semblent aussi chuter. Le ralentissement de l’investissement chinois semble avoir significativement poussé les importations chinoises à la baisse au cours des deux dernières années.

L’analyse qu’offre le FMI dans un chapitre de ses dernières Perspectives de l’économie mondiale va dans la même direction. Le Fonds affirme que le ralentissement du commerce mondial s’explique principalement par un ralentissement de l’investissement. Et il semble que le Fonds constate que les importations chinoises ont chuté légèrement plus rapidement que cela n’est justifié par son modèle (…).

Ainsi, cette histoire de commerce mondiale est avant tout une histoire chinoise, que ce soit directement ou bien indirectement, via l’impact de la Chine sur les matières premières. Les statistiques de la BCE collent bien à un ensemble de faits stylisés à propos de l’évolution du commerce chinois. »

Brad Setser, « The ECB on the slowdown in global trade », in Follow The Money (blog), 30 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 20 juillet 2016

Le débat autour de la dette chinoise

« L’expansion rapide du crédit en Chine est inquiétante. Les autorités chinoises vont-elles être capables de contenir la croissance du crédit sans saper la croissance économique et sans déclencher une crise bancaire ou une crise de change ? Mis à part les répercussions du Brexit, c’est peut-être la question la plus pressante à laquelle font aujourd’hui face les responsables politiques et les investisseurs financiers. (…) Il est clair que les inquiétudes et les incertitudes sont fortes. Ce que l’on peut dire de façon assurée reste conditionnel : les choses sont particulièrement susceptibles de mal se finir si l’accumulation de dette se poursuit dans un contexte de ralentissement de la croissance économique.

GRAPHIQUE 1 Crédit accordé au secteur non financier (en % du PIB)

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Pour examiner les défis auxquels font face les responsables politiques de la Chine, commençons avec quelques faits. Le graphique ci-dessus montre que la trajectoire de la dette du secteur non financier a dépassé le PIB nominal depuis 2008, lorsque la Chine s’est embarquée dans un large plan de relance pour contrer les effets du ralentissement mondial qui accompagnaient la crise financière. La plupart de cette dette s’est concentrée dans le secteur des entreprises, qui inclut les entreprises publiques. Par conséquent, en atteignant 171 % du PIB, la dette des entreprises non financières de la Chine à la fin de l’année 2015 est le plus élevée au monde (en excluant les petites économies de Hong Kong, d’Irlande et du Luxembourg). Mesuré en dollars, le volume de crédit aux entreprises chinoises a atteint le niveau exceptionnel de 17.800 milliards de dollars à la fin de l’année 2015, bien au-dessus de celui atteint dans la zone euro (11.600 milliards de dollars) et aux Etats-Unis (12.800 milliards de dollars). Ce qui frappe encore plus, c’est que le ratio de la dette des entreprises sur le PIB est un multiple de celui des pays avec des revenus réels par tête comparables (voir le second graphique ci-dessous).

GRAPHIQUE 2 Crédit accordé au secteur des entreprises non financières versus PIB par tête (en dollars PPA de 2011)

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Parallèlement avec l’essor du volume global de crédit accordé aux entreprises, les ratios d’endettement des entreprises privées et publiques (du moins dans le secteur industriel, pour lequel les données sont disponibles) ont divergé. Depuis 2007, le ratio des passifs sur les fonds propres des entreprises publiques a fortement augmenté, le ratio de levier de l’ensemble des entreprises publiques non financières atteignant 200 % en 2013 (…), alors qu’il atteignait 140 % en 2007. Malgré une tendance baissière à long terme de la part des prêts allant aux entreprises publiques, ces dernières ont probablement toujours un accès privilégié au financement accordé par les plus grandes banques, celles contrôlées par l’Etat.

Les bilans des entreprises chinoises s’affaiblissent. Selon le dernier Rapport sur la stabilité financière dans le monde du FMI, pour un échantillon de plus de 3.000 entreprises chinoises, le ratio médian de dette sur bénéfices avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement, a grimpé de moins de 2 en 2010 à 4 en 2015. Au cours de la même période, la part des entreprises dont les bénéfices furent insuffisants pour couvrir le service de la dette est passée de 4 % à 14 %. La part des entreprises avec un ratio de levier d’endettement excédent 3 a grimpé de 14 points de pourcentage depuis 2009, en atteignant 39 %. (…)

La détérioration des portefeuilles de prêts des banques est le reflet de ces difficultés de remboursement. Alors que les prêts classifiés comme non-performants représentent toujours 2,2 % du total (à la fin du mois de mai 2016), de plus larges mesures des problèmes de prêts ont substantiellement augmenté et continue de s’accroître. Par exemple, (…) selon les estimations du Rapport sur la stabilité financière dans le monde du FMI, la part des prêts "potentiellement à risque" (…) s’élève à environ 15 % (environ 18 % du PIB nominal), ce qui est cohérent avec certaines estimations privées de pertes bancaires. (…)

Bien que ces pertes soient larges, la Chine a réussi à se tirer de problèmes de prêts irrécouvrables bien plus graves par le passé. A la fin des années quatre-vingt-dix, suite à un long épisode de prêt débridé aux entreprises publiques, les prêts non performantes ont pu atteindre un tiers du PIB. Pour empêcher une crise financière, les autorités ont commencé en 1998 à recapitaliser les banques. Et, un an après, elles ont transféré un part élevée des de prêts irrécouvrables des grandes banques vers des organismes spéciaux de gestion d’actifs. En 2005, les prêts non performants ont chuté sous 7 % du PIB. Les autorités ont utilisé la provision de capital aux plus grandes banques pour promouvoir une simplification et plus grande discipline de prêts, tout en réduisant le rôle des entreprises publiques.

Continuons avec les points positifs. Plusieurs autres fondamentaux restent aujourd’hui favorables. Premièrement, l’énorme épargne nationale de la Chine (toujours proche de la moitié du PIB) lui permet simultanément de financer un niveau élevé de dette domestique, tout en générant de larges excédents externes. Par conséquent, à la fin du mois de mai 2016, (…) la Chine avait accumulé des actifs étrangers nets pour un montant total de 1.600 milliards de dollars, soit plus de 15 % du PIB. Deuxièmement, avec le faible revenu par tête de la chine et son urbanisation incomplète, la convergence économique va continuer de générer de hauts rendements sur les nouveaux investissements, en comparaison avec les rendements dans les pays développés. Troisièmement, la gamme d’outils d’intervention à la disposition du gouvernement, notamment la renationalisation des entreprises publiques, reste plus large que dans la plupart des juridictions.

Alors, pourquoi s’inquiéter ? Voici cinq raison, toutes bien connues. Premièrement, il y a l’aléa moral. Avec une dette du gouvernement central s’élevant à 45 % du PIB, la Chine semble avoir une marge de manœuvre budgétaire assez large pour nettoyer le stock actuel de mauvais prêts. Cependant, comme le suggère l’histoire, il est bien plus difficile de stopper le flux, en particulier si (comme beaucoup s’y attendent) le gouvernement renfloue les banques et d’autres créanciers, soutenant leur incitation à accorder des prêts risqués. Au cours du temps, le danger est qu’apparaissent des banques et des entreprises zombies, ce qui provoquera une stagnation économique (comme au Japon et dans la zone euro).

Deuxièmement, avec la migration de la création de crédit au système bancaire alternatif au cours des dernières années, le système financier de la Chine est devenu bien plus complexe et opaque. Avec la récente déréglementation des taux de dépôt, ceci a plusieurs effets, notamment celui de dissimuler les interconnexions entre les intermédiaires. Cela s’est traduit par des coûts de financement plus variables. Et, en dehors des plus grandes banques, cela a encouragé un plus grand usage du financement de marché, augmentant le risque de refinancement.

Troisièmement, depuis fin 2014, avec le ralentissement de l’économie et l’assouplissement de la politique monétaire, et malgré un excédent commercial continu, les sorties de capitaux se sont amplifiées. Par conséquent, le stock de réserves de change de la banque centrale a chuté d’un niveau record de 4.000 milliards de dollars à un niveau (toujours exceptionnel) de 3.200 milliards de dollars. Alors que la taille de la chute est en soi une source d’inquiétude, c’est sont rythme (qui excéda 100 milliards de dollars au cours de certains mois) qui inquiète le plus. Les soldes de réserve ont récemment atteint un plafond, mais l’expérience conduit les investisseurs financiers a rester anxieux quant à une fuite de capitaux désordonnée.

Quatrièmement, en cohérence avec l’approfondissement du capital et la maturation économique de la Chine, les rendements sur investissement déclinent (une tendance qui est susceptible de se poursuivre). Cette dynamique se reflète dans l’essor du ratio capital incrémental sur production (mesuré par le ratio d’investissement annuel relativement au taux de croissance). A un niveau légèrement moins agrégé, de nombreuses privatisations ont déjà eu lieu dans l’industrie, tandis que les barrières à l’entrée persistent dans les services clés. Malgré la volonté passée de réduire la taille du secteur public, il y a une inquiétude que les entreprises publiques restantes constituent un bloc bien plus robuste, avec de plus profondes connexions avec la sphère politique, et requièrent une plus grande détermination pour l’ébranler. Il est vrai que le Troisième Plénum de la Chine (en 2013) a esquissé un projet pour accorder un plus grand rôle aux forces de marché, mais les récents développements (tels que l’accroissement du rôle pour les comités du parti dans les entreprises publiques) amènent à douter de la détermination à réaliser les réformes structurelles nécessaires à un rythme suffisant. En tout cas, les responsables politiques ne peuvent compter sur la croissance extrêmement rapide qui a aidé à atténuer le problème des prêts non performants des années quatre-vingt-dix au cours de la décennie qui a suivi.

Finalement, en conséquence de ses interventions maladroites sur les marchés boursiers et les marchés de change l’année dernière, la confiance dans la politique du gouvernement a décliné. (…). L’intervention brutale des autorités sur les ventes boursières suite à l’effondrement de 2015 de la bulle boursière alimentée au crédit a conduit à douter de la volonté du gouvernement à accepter la volatilité inhérente aux forces du marché. (Il écarte aussi l’espoir que les marchés boursiers, qui souffrent de plusieurs faiblesses fondamentales, deviennent une alternative plus efficace comme source de financement que le crédit pour les nouveaux investissements). De même, l’incertitude à propos de l’évolution du régime de change, en particulier après la mini-dévaluation d’août 2015, conduit à toujours douter de l’engagement des autorités à laisser la valeur du renminbi être plus grandement déterminée par les forces du marché. »

Stephen Cecchetti et Kermit Schoenholtz, « The China debate », in Money & Banking (blog), 18 juillet 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 10 juin 2016

Spéculons un peu sur la croissance chinoise

« Le ralentissement de la croissance chinoise a été interprété comme résultant d’une transition naturelle vers un rythme de croissance plus soutenable et comme le signal que le modèle chinois de croissance est sur le point de s’épuiser. Comment ce ralentissement de la croissance chinoise se distingue-t-elle des épisodes similaires que les autres pays ont pu connaître par le passé ? Est-ce qu’une croissance comprise ente 6 et 7 % est soutenable pour la Chine ?

Posons ces questions au prisme du modèle que les économistes utilisent traditionnellement pour apprécier les taux de croissance des économies émergentes et des pays à faible revenu : le modèle de convergence (basé sur le travail de Robert Solow). Selon sa principale prédiction, les pays qui sont en retard devraient avoir plus d’opportunités pour l’investissement et ils sont susceptibles de croître plus rapidement que les pays qui sont déjà à la frontière technologique. Puisque les premiers ont des taux de croissance plus élevés que les seconds, nous nous attendons à voir une convergence des PIB par tête. A mesure que la convergence se poursuit, la croissance va naturellement ralentir pour rejoindre le rythme de croissance des pays à la frontière. (La théorie suggère toutefois que l’ensemble des pays ne converge pas vers le même niveau de PIB par tête, mais ignorons cela pendant une seconde et focalisons-nous sur les prédictions des taux de croissance relatifs.)

Commençons avec un exemple qui valide assez la théorie : la Corée du Sud. Représentons le niveau du PIB par tête de la Corée du Sud relativement à celui des Etats-Unis au commencement de chacune des trois dernières décennies et comparons cela avec le taux de croissance du PIB par tête durant les années qui ont suivi. (Je considère que l’ensemble de la période entre 2000 et 2014 comme la "décennie des années deux mille".)

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Le graphique ci-dessus (…) montre que la Corée du Sud commence en 1980 avec un niveau de PIB par tête inférieur à 20 % de celui des Etats-Unis, ce qui s’est traduit par une croissance annelle durant la période 1980-1990 d’environ 7 %). Cela permet au pays d’atteindre un niveau de vie s’élevant à 30 % de celui des Etats-Unis en 1990. A ce moment-là, la croissance ralentit et durant les 10 années suivantes elle a été inférieure à 5,5 %. La transition s’est ensuite poursuivie avec une croissance qui a ralenti la décennie suivante (en atteignant environ 4 %). Aujourd’hui, la Corée du Sud a un PIB par tête s’élevant à environ 65 % de celui des Etats-Unis et il est possible qu’au cours des années suivantes nous voyons un nouveau ralentissement de sa croissance dans la mesure où elle poursuit sa convergence vers les Etats-Unis.

Donc, pour l’instant, c’est bon pour notre théorie. Que dire à propos de la Chine ?

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En 1980, la Chine commence à un moindre niveau de PIB par tête et, de façon cohérente avec notre logique, un taux de croissance très rapide d’environ 7 %. Mais comme le pays converge vers les Etats-Unis, la croissance s’accélère au-dessus de 8 % durant les années quatre-vingt-dix. Une possible explication pour cette accélération est que la Chine se déplaçait vers un taux de croissance plus naturel étant donné à quel point son PIB par tête était faible relativement à, disons, la Corée du Sud. Mais au cours de la décennie suivante (2000-2014), le taux de croissance sera encore plus élevé, tendant vers 9 %. A ce moment-là, le taux de croissance semble spectaculaire par rapport au cas de la Corée du Sud. Pour mettre cela en perspective, la Chine a atteint en 2015 un PIB par tête de 25 % de celui des Etats-Unis (la ligne rouge verticale) et lorsque la Corée du Sud a atteint ce niveau elle était déjà en train de croître à un rythme inférieur à 6 % par an. La comparaison avec la Corée du Sud montre que des taux de croissance de 8-9 % en Chine, au vu de son développement courant, aurait réellement été un vrai miracle.

Et si la Corée du Sud est utilisée pour prévoir les taux de croissance futurs de la Chine ? Etant donné le PIB par tête courant de la Chine, nous prévoyons un taux de croissance légèrement inférieur à 6 % au cours de la décennie suivante. Et une croissance qui va davantage ralentir à mesure que le temps passe. Ce nombre est légèrement inférieur à la cible courante du gouvernement chinois, mais pas très éloignée dans la mesure où nous réfléchissons sur l’échelle d’une décennie et parlons d’une trajectoire susceptible d’être décroissante. (Notons que les taux de croissance ci-dessus sont des taux de croissance par tête. La population en âge de travailler n’est actuellement pas en train d’augmenter de beaucoup en Chine, donc les chiffres du PIB ne doivent pas être trop différents.)

Question finale : la Corée du Sud est-elle un bon étalon pour juger des performances chinoises ? Regardons d’autres économies potentiellement à forte croissance durant les mêmes années.

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La Corée du Sud est clairement le pays réalisant les meilleurs performances parmi les pays qui ont un niveau de vie inférieur à 50 % de celui des Etats-Unis (et, oui, il y a plein d’échecs !). Donc utiliser la Corée du Sud comme étalon nous amène à être optimistes quant à la croissance chinoise. Il y a peu d’autres pays qui apparaissent comme des anomalies (…) dans cette relation, mais il n’est pas évident qu’ils soient des exemples pertinents pour la Chine. Hong Kong et Singapour sont des petites cités-Etats. L’Irlande, dans les années quatre-vingt-dix, a connu quelque chose d’exceptionnel pour un pays européen ; les pays producteurs de pétrole (tels que la Norvège) ont des dynamiques qui ne peuvent être répliquées sans ce niveau de ressources naturelles.

En résumé, le ralentissement de la croissance économique chinoise semble comme une évolution naturelle de l’économie dans la mesure où elle suit son sentier de convergence. Les taux de croissance d’environ 6 % font toujours de la Chine le pays réalisant les meilleures performances parmi tous les pays du monde, conditionnellement à son niveau de PIB par tête. Il y a plein d’autres pays dans le monde qui montrent à quel point le taux de croissance du PIB peut être faible. Et ils peuvent constituer un bon exemple de ce qui pourrait se passer pour un pays s’il ne peut garder des politiques et des institutions de bonne qualité, relativement à son niveau courant de développement. »

Antonio Fatás, « 9, 8, 7, 6.7,... Speculating on China growth », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 8 juin 2016. Traduit par Martin Anota

jeudi 12 mai 2016

La croissance nominale du PIB chinois ralentit...

GRAPHIQUE Taux de croissance du PIB nominal de la Chine (en %)

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source : The Economist (2016)

vendredi 4 mars 2016

La dette privée est en Chine bien plus massive qu'aux Etats-Unis à la veille de la Grande Récession

GRAPHIQUE Crédit accordé au secteur privé non financier (en % du PIB)

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source : The Economist (2016), d'après les données de la BRI

mercredi 27 janvier 2016

Les autorités chinoises annoncent une croissance de 6,9 % pour 2015

GRAPHIQUE Chiffres officiels de la croissance du PIB chinois (en %)

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source : The Economist (2016)



aller plus loin... lire « Les chiffres de la croissance chinoise sont-ils fiables ? »

samedi 23 janvier 2016

Le ralentissement chinois

« Les investisseurs financiers à travers le monde regardent attentivement la chute brutale des cours boursiers en Chine. L’indice composite de la Bourse de Shanghai est désormais inférieur de 40 % à sa valeur de juin 2015. La raison pour laquelle les observateurs sont inquiets n’est pas parce qu’ils y ont eux-mêmes placé les capitaux : les actions chinoises sont majoritairement détenues par les Chinois eux-mêmes. En fait, c’est parce qu’ils interprètent cela comme une preuve d’un ralentissement de la croissance chinoise.

Le taux de croissance de la Chine a en effet ralenti et il y a plein de raisons amenant à croire que le ralentissement n’est pas juste temporaire. Mais aucune d’entre elles n’ont beaucoup à voir avec les marchés boursiers. Les prix de marché sont toujours bien au-dessus de la valeur qu’ils atteignaient en 2014. C’était une époque où plusieurs observateurs étaient baissiers en Chine et affirmaient que son économie eut juste surpassé les Etats-Unis pour devenir la plus large au monde, en s’appuyant sur les statistiques du PIB basées sur les nouvelles parités de pouvoir d’achat. Mais en fait, le ralentissement dans la croissance chinoise a commencé il y a quatre ans. Selon les statistiques officielles, la croissance atteignit en moyenne 10 % au cours de trois décennies 1980-2010, mais ralentit à la fourchette 7-8 % en 2012-2014.

En effet, la raison pour laquelle les cours boursiers chinois accélérèrent leur hausse vers la fin de 2014 est que la Banque populaire de Chine commença à réduire ses taux d’intérêt en novembre, une réponse appropriée à un ralentissement de la croissance économique qui était déjà perceptible. L’essor continu des marchés boursiers s’apparenta de plus en plus à une bulle alimentée par le crédit au printemps de l’année 2015. Le pic eut lieu le 12 juin, quand la Securities Regulatory Commission releva ses exigences en matière de marges de solvabilité.

La bulle a maintenant été inversée. Cela ne donne pas nécessairement beaucoup d’informations à propos des perspectives de croissance de la Chine. Il y a plein de raisons de ne pas être surpris que la croissance chinoise ait ralenti et de ne pas s’attendre à ce qu’elle retourne à 10 %. Certains prévisionnistes il y a cinq ans suivaient leur instinct naturel et se contaient simplement d’extrapoler les trois précédentes décennies. Mais lancer un filet statistique plus large aurait révélé qu’une quatrième décennie à 10 % aurait été historiquement sans précédents. Donc l’Empire du Milieu n’échappe pas à de régularités statistiques plus larges. Certains voient le ralentissement comme un cas de "piège du revenu intermédiaire" (ou "trappe à revenu intermédiaire"). D’autres trouvent que le schéma statistique le plus pertinent est celui de la "régression vers la moyenne" (regression to the mean) des taux de croissance.

Quelles sont les forces économiques derrière la tendance qui ralentit la forte croissance d’un pays ? Il y a une large variété d’interprétations économiques possibles. Il y en a six qui me viennent à l’esprit :

  • L’une est le rendement décroissant du capital. L’investissement de la Chine dans les infrastructures de transports et la construction résidentielle est devenu excessif.

  • Selon une autre interprétation, la croissance de la productivité est plus facile lorsqu’il s’agit d’imiter les technologies, les processus de production et les pratiques de gestion des pays occidentaux ; quand l’écart entre la frontière économique et les nouveaux venus se resserre, ces derniers doivent désormais entreprendre un peu d’innovation par eux-mêmes.

  • Une troisième explication est que la migration des campagnes vers les villes a été une puissante source de croissance chinoise, mais que le surplus de travail s’est finalement tari, les salaires augmentent et l’avantage comparatif dans les manufactures intensives en travail a été perdu. (Le "point tournant de Lewis" a été atteint.)

  • Une quatrième est que la population est vieillissante. La population en âge de travail a atteint un pic en 2012. Le ratio des personnes en âge d’aller à la retraite sur la population en âge de travail augmente. Cette transition démographique survient naturellement dans les pays avancés ; mais la politique de l’enfant unique l’a accéléré prématurément en Chine.

  • Une cinquième est que les prix de l’immobilier urbain ont été surévalués et que la "capacité de charge" de l’environnement a été épuisée.

  • Un sixième est que la composition de l’économie se réoriente de l’industrie vers les services, ce qui est approprié pour rendre la croissance soutenable, mais la croissance doit alors nécessairement ralentir car, dans tous les pays, la marge de croissance pour la productivité est moindre dans les services que dans l’industrie.


Donc le passage d’une croissance de 10 % vers une tendance à long terme plus soutenable de 5-7 % est parfaitement naturel. La question qu’il est important de se poser si la transition prend la forme d’un atterrissage en douceur ou d’un atterrissage brutal. Dans un scénario d’atterrissage en douceur, la Chine continuerait de croître à un taux tendanciel plus faible, mais soutenable. Dans le cas d’un atterrissage brutal, elle subirait une crise financière et une récession économique plus sévère.

Une forte dépendance sur les dépenses d’investissement et le financement par l’endettement peut fonctionner durant une phase de forte croissance, mais risque ensuite d’entraîner des surcapacités et une crise financière quand les taux de croissance de long terme ralentissent. Les précédents historiques incluent le Japon après les années quatre-vingt et la Corée du Sud en 1997-1998.

Certains disent que les statistiques officielles surestiment fortement le PIB chinois et que le véritable taux de croissance a déjà chuté sous les 6,9 % que le gouvernement a annoncés pour 2015. C’est en effet curieux que les statistiques de croissance officielles semblent la plupart du temps proches des chiffres qui avaient été annoncés bien auparavant lors de la conception des plans. Donc les sceptiques se tournent naturellement vers des mesures plus tangibles. Ils notent que la consommation d’énergie, l’activité ferroviaire et la production de produits industriels comme le charbon, le métal et le ciment ont fortement ralenti (ce sont des composantes du soi-disant indice de Keqiang). Mais Nicholas Lardy affirme de façon convaincante que ces statistiques sont également cohérentes avec l’interprétation selon laquelle la composition de l’économie chinoise s’est réorientée de l’industrie lourde vers les services.

La réorientation de la production de l’industrie vers les services est l’une des conditions (…) de la transition vers un taux de croissance soutenable. Cette dernière passe aussi par la réduction de la dépendance vis-à-vis des dépenses d’investissement et de la demande d’exportation et ainsi par un plus grand rôle pour la consommation des ménages. D’autres réformes désirables incluent l’accroissement de la flexibilité des marchés fonciers et des marchés du travail. Par exemple, la mobilité du travail est toujours freinée par la précarité des droits fonciers dans les campagnes et par le système houkou dans les villes. Plus généralement, les marchés doivent continuer à jouer un rôle plus important dans l’économie. Les entreprises publiques doivent laisser de la place aux entreprises privées. Des réformes sont également nécessaires dans la santé, la sécurité sociale et le système fiscal. Et, bien sûr, il faut resserrer la réglementation environnementale et mettre fin à la politique de l’enfant unique.

Les économistes et dirigeants chinois savent tout ça. En effet le Troisième Plénum du Parti communiste de 2013 a abouti à une liste (…) de réformes. Pékin a mis en œuvre une partie de ces réformes au cours des deux années suivantes. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire et rien ne garantit que la mise en œuvre des réformes soit une pleine réussite. Comme Shang-Jin Wei de la Banque du Développement asiatique le souligne, le destin de l’économie chinoise dépend bien plus du rythme et du contenu des réformes plutôt que de la bulle boursière de l’année dernière et de son éclatement subséquent. »

Jeffrey Frankel (2016), « China’s slowdown », in Econbrowser (blog), 22 janvier 2016. Traduit par Martin Anota



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« Les chiffres de la croissance chinoise sont-ils fiables ? »

« Anatomie de la croissance chinoise »

« Perspectives chinoises »

« La Chine rencontre Solow. Autour de l'épuisement du modèle de croissance chinois »

« Boucles d’Or peut-elle vaincre les ours ? Retour sur la croissance chinoise »

mercredi 13 janvier 2016

La prochaine récession mondiale viendra-t-elle de Chine ?

« Les nouvelles de Chine ne sont pas très bonnes. Il y a de nombreux articles aux titres inquiétants. Le Wall Street Journal s’est par exemple demandé en août si une récession mondiale se préparait en Chine. Wonkblog se demande comment la Chine peut enclencher une crise mondiale : "Lorsque la Chine éternue, le reste du monde peut s’enrhumer, mais les choses semblent mieux aller au bout de deux jours. La question qui se pose alors est si la Chine est bien plus malade qu’elle ne le paraît et à quel point cela sera contagieux pour l’économie mondiale."

Une thèse courante est que la crise en Chine amène les autorités locales à chercher à dévaluer le yuan, ce qui pourrait enclencher une guerre de devises. Je ne doute pas que les valeurs des devises des pays émergents reposent, dans plusieurs cas, sur la valeur de la devise chinoise ou des prix des matières premières. Il est difficile de distinguer entre les répercussions que le resserrement de la politique monétaire américaine est susceptible d’avoir sur les devises des pays émergents des répercussions du ralentissement de la croissance chinoise.

Croissance chinoise et croissance mondiale


Je vais adopter une approche quelque peu différente, qui consiste à estimer les variations du PIB mondial sous diverses hypothèses. Je vais comparer les variations prévues en utilisant les Prévisions de l’économie mondiale avec celles que j’obtiens en supposant que la croissance réelle soit divisée par deux entre 2016 et 2018. Ces deux ralentissements sont présentés sur les graphiques 1 et 2.

GRAPHIQUE 1 Contributions à la croissance mondiale (en milliers de milliards de dollars aux taux de change de marchés)

Menzie_Chinn__contributions_a_la_croissance_mondiale_Chine_Etats-Unis.png

Les calculs ci-dessus supposent qu’il n’y a pas d’effets de débordement, par exemple que le ralentissement de la croissance chinoise n’a pas d’impact sur la croissance du teste du monde. S’il y a des effets multiplicateurs, alors la croissance du reste du monde sera plus faible. Cela ne révèle pas une récession mondiale, mais nous sommes dans un territoire peu connu.

GRAPHIQUE 2 Contributions à la croissance mondiale sous l’hypothèse d’une croissance chinoise divisée par deux (en milliers de milliards de dollars aux taux de change de marchés)

Menzie_Chinn__contributions_a_la_croissance_mondiale_Chine_Etats-Unis__2.png

Les précédents historiques


Comme Kose et Terrones (2015) l’ont souligné, les quatre récessions mondiales après 1960 ont toutes impliqué les Etats-Unis (mais toutes les récessions américaines n’ont pas été des récessions mondiales). On peut alors se demander si le ralentissement de la croissance chinoise laisse présager une nouvelle ère où les récessions mondiales trouvent leurs origines dans les fluctuations de l’activité chinoise, de la même manière que l’essor des Etats-Unis au dix-neuvième siècle fut signalé par l’impact mondial de la panique de 1857 et la subséquente récession. Comme l’ont noté Bordo et Landon-Lane, "La crise de 1857 éclata aux Etats-Unis avec la faillite de la Ohio Life Insurance Company, qui entraîna un krach boursier et une panique bancaire. La crise préfigura l’importance des Etats-Unis dans les futures crises financières mondiales. Des paniques bancaires majeures se sont également produites à Londres et en Allemagne."

Bordo et Landon-Lane notent également que "les crises financières internationales depuis au moins 1857 surviennent lorsque les Etats-Unis (qui constituent la plus grosse économie au monde depuis la fin du dix-neuvième siècle) sont impliqués. Une possible raison expliquant l’implication des Etats-Unis dans les crises financières mondiales est que le système bancaire américain est depuis longtemps propice aux crises."

La première observation de Bordo et Landon-Lane m’amène à comparer les PIB relatifs (cf. graphiques 3 et 4)

GRAPHIQUE 3 Ratio PIB nominal des Etats-Unis sur PIB nominal du Royaume-Uni aux taux de change de marchés

Chenzie_Chinn__Ratio_PIB_nominal_des_Etats-Unis_sur_PIB_nominal_du_Royaume-Uni.png

GRAPHIQUE 4 Ratio PIB nominal de la Chine sur PIB nominal des Etats-Unis (en bleu) et ratio PIB nominal de la Chine sur PIB des Etats-Unis (en rouge) aux taux de change de marchés

Chenzie_Chinn__PIB_nominal_de_la_Chine_relativement_a_la_zone_euro_et_Etats-Unis.png

En d’autres mots, les Etats-Unis ont supplanté le Royaume-Uni en tant que plus grande économie au monde lorsque la panique de 1857 déclencha une crise mondiale. A l’inverse, la Chine est en train de supplanter la zone euro, mais elle a encore à supplanter les Etats-Unis, du moins aux taux de change courants (les PPA rapportent un résultat différent). Cela suggère (mais ne prouve pas) qu’une récession mondiale d’origine chinoise soit improbable.

La seconde observation de Bordo et Landon-Lane suggère que l’importance de forts liens financiers est un facteur clé dans la propagation de crise. Ici, la segmentation continue du secteur bancaire chinois du système financier mondiale se révèle importante. Non seulement les contrôles de capitaux segmentent le marché chinois, mais le système bancaire très réglementé isole le reste du monde des problèmes bancaires chinois (dans tous les cas, la Chine semble avoir d’amples ressources pour recapitaliser le système bancaire, si cela s’avère nécessaire).

Evidemment, la Chine est liée financièrement au reste du monde dans la mesure où elle est un créancier net et où elle détient des bons du Trésor américains. Donc il n’est pas dit qu’une crise sévère en Chine n’aura pas d’impacts négatifs sur le reste du monde. En fait, je pense plutôt que les modes de transmission seront plus traditionnels, c’est-à-dire passer par les flux d’échanges commerciaux, les prix des matières premières et peut-être les taux d’intérêt.

Une dernière mise en garde à propos des prévisions de croissance chinoise


Les estimations de la croissance chinoise varient fortement d’une étude à l’autre. Cela s’explique en partie parce que les estimations de la croissance dépendent des vues quant aux politiques publiques. Si l’on considère que le gouvernement s’est engagé à maintenir la croissance au-dessus d’un certain seuil, alors on ne peut qu’envisager la possibilité que les autorités sacrifient les réformes pour la relance continue, c’est-à-dire la possibilité que la croissance de court terme ne s’écroule pas, même si les perspectives de long terme s’en trouvent affaiblies. Par contre, si l’on croit que le gouvernement va mener un programme de libéralisation financière et chercher à rééquilibrer la croissance vers des sources domestiques, alors la croissance peut très bien tomber bien en-deçà de 6 % à court terme. Je suis sceptique quant à ce second scénario. »

Menzie Chinn (2016), « The next global recession: Made in China? », in Econbrowser (blog), 13 janvier 2016. Traduit par Martin Anota



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« Quelles seraient les répercussions internationales d’un atterrissage brutal de l’économie chinoise ? »

« Les pays avancés sont-ils à l’abri du ralentissement de la croissance des pays émergents ? »

lundi 21 décembre 2015

Le rôle ambivalent de la Chine dans la répartition du revenu mondial

« Il est bien connu que le rôle de la Chine dans la réduction de la pauvreté mondiale et les inégalités mondiales a été crucial. Par exemple, selon Chen et Ravallion, entre 1981 et 2005, 98 % de la réduction de la pauvreté mondiale, calculée en utilisant un seuil de pauvreté à 1 dollar par jour et par personne, est due à la Chine. Le rôle de la Chine fut également impressionnant en ce qui concerne la réduction des inégalités mondiales (c’est-à-dire les inégalités entre tous les individus dans le monde).

Considérons la ligne rouge en pointillées sur le graphique 1 ci-dessous. Elle montre l’évolution des inégalités mondiales sans la Chine. La ligne est croissante jusqu’à 2003 et est légèrement décroissante entre 2003 et 2011 (année d’où datent les dernières données disponibles). Maintenant, considérons la ligne bleue sur le même graphique. Elle inclut les données chinoises : elle est décroissante sur toute la période et en particulier en fin de période. La conclusion est simple : sans la Chine, les inégalités mondiales auraient été globalement constantes au cours des 25 dernières années et finalement le niveau qu’elles auraient atteint en 2011 aurait été plus élevé que celui qu’elles atteignaient en 1988. Avec la Chine, cependant, les inégalités mondiales ont diminué.

GRAPHIQUE 1 Les inégalités mondiales de revenu interpersonnel, indice de Gini

Branko_Milanovic__Les_inegalites_mondiales_de_revenu_interpersonnel__indice_de_Gini__avec_sans_Chine.png

De plus, notons que jusqu’à 2003 l’inclusion de la Chine aurait alimenté les inégalités mondiales, mais que plus récemment, l’addition de la Chine laisse décrire une tendance à la baisse dans les inégalités mondiales. La raison est simple : en 1988, la Chine (prise en compte dans cette expérience de pensée par son revenu moyen) était relativement pauvre et se situait donc en bas dans la répartition mondiale des revenus, donc la somme des écarts de revenu entre elle et tous les autres pays (qui entre dans la construction du coefficient de Gini) était large. Mais comme la Chine s’est ensuite enrichie et s’est rapprochée de la moyenne de la répartition du revenu mondial, les écarts de revenu entre la Chine est les autres pays se réduisirent. (Ces calculs ne sont pas simples : évidemment l’écart de la Chine vis-à-vis des mêmes pays pauvres qui n’ont pas connu une croissance aussi rapide s’est creusé, mais l’écart de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis, par exemple, s’est resserré. Dans l’ensemble, ces derniers éléments se renforcèrent.)

L’essentiel de l’effet associé à la Chine (comme c’est implicite dans la discussion jusqu’à présent) vient du rattrapage de la Chine, qui est associé au changement de son revenu moyen. C’est confirmé si l’on regarde le graphique 2. Ce dernier (…) se réfère aux inégalités calculées à partir des revenus moyens des pays pondérés en fonction de la population. Les deux graphiques se ressemblent beaucoup, donc l’essentiel de la baisse des inégalités mondiales s’explique (comme nous pouvions nous y attendre) par la croissance rapide du revenu en Chine, mais cet effet est en partie compensé par l’accroissement des inégalités au sein même de la Chine.

GRAPHIQUE 2 Les inégalités mondiales de revenu interpersonnel pondérées en fonction de la population

Branko_Milanovic__Les_inegalites_mondiales_de_revenu_interpersonnel_ponderees_en_fonction_de_la_population.png

Maintenant, cet indésirable effet compensateur (à travers lequel la Chine alimente les inégalités mondiales parce qu’elle connaît un accroissement des inégalités domestiques) n’est pas directement indiqué dans les graphiques, mais il peut en être déduite. Comment ? Regardons le graphique 1. En 1988, l’indice de Gini mondial avec la Chine était de 4 points de Gini plus élevé que l’indice de Gini mondial sans la Chine ; au cours de la même année, l’indice de Gini calculé à partir des moyennes nationales fut 5 points plus élevé avec la Chine que sans elle. En d’autres mots, les inégalités domestiques relativement faibles de la Chine réduisirent sa contribution aux inégalités mondiales. En 2011, cependant, les choses se sont inversées : l’indice de Gini mondial avec la Chine était alors de 3 points de Gini plus faible que l’indice de Gini mondial sans la Chine ; au cours de la même année, l’indice de Gini calculé à partir des moyennes nationales fut 4 points plus faible avec la Chine que sans elle. Donc la contribution des inégalités domestiques de la Chine s’élevait initialement de - 1 point de Gini et s’élève au final à 1 point de Gini. En d’autres mots, l’accroissement des inégalités internes en Chine ajouta quelques 2 points de Gini aux inégalités mondiales. Heureusement, cependant, la croissance rapide de la Chine a plus que compensé cela.

Mais la question que l’on peut alors se poser est : que se passera-t-il si la Chine continue de croître rapidement ? Est-ce qu’elle cessera de contribuer à la réduction des inégalités mondiales et contribuer au contraire à les alimenter ? (…) Si la Chine était promise à devenir le pays le plus riche au monde et si sa croissance restait plus rapide que la moyenne mondiale, alors elle contribuerait à accroître les inégalités mondiales. Par conséquent, il doit y avoir un point où la Chine devient si riche que la poursuite de sa croissance alimente les inégalités mondiales. Si nous utilisons le coefficient de Gini (G), ce point survient lorsque le rang centile de la Chine, avec tous les pays du monde mis en rang par leurs revenus moyens, devient plus grand que ½(G+1) (…). Notons que ce point tournant dépend aussi de la taille du coefficient de Gini et est égal à la médiane (1/2) seulement lorsque Gini est nul. Maintenant, avec un Gini mondial d’environ 0,7, le rang centile auquel les pays commencent à alimenter les inégalités mondiales est d’environ 0,85 (c’est-à-dire lorsqu’ils sont plus riches en moyenne que 85 % des autres pays). Le revenu moyen de la Chine est toujours loin de ce point. En 2011, la Chine est autour du 60ème centile avec la Chine urbaine autour du 70ème centile et la Chine rurale autour du 35ème centile. Selon les projections des Perspectives de l’économie mondiale du FMI d’octobre 2015, en 2020, le revenu moyen de la Chine devrait se situer autour du 65ème centile. Si le ratio du revenu urbain sur le revenu rural restait ce qu’il est aujourd’hui, alors la moyenne urbaine sera située autour du 80ème centile, similaire aux positions de l’Estonie, de la République Tchèque et de la Pologne, tandis que la moyenne rurale sera bien plus faible, autour du 40ème centile, proche du Honduras et du Salvador. Donc, alors que la croissance du revenu de la Chine urbaine va, en 2020, être sur le point de contribuer à l’accroissement des inégalités mondiales, sa moyenne rurale va être loin de cette position. Peut-être que rien n’illustre mieux les dangers politiques des inégalités internes de la Chine que l’idée que des personnes avec les revenus de la République tchèque et des personnes avec les revenus du Honduras vont avoir à coexister dans le même pays… "harmonieusement". »

Branko Milanovic, « The ambivalent role of China in global income distribution », in globalinequality (blog), 19 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



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« Inégalités et croissance en Chine : les deux faces d’une même pièce ? »

« Aura-t-on éliminé l’extrême pauvreté dans le monde en 2030 ? »

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vendredi 13 novembre 2015

Les liens commerciaux entre la zone euro et la Chine

« Au cours des dernières décennies, la Chine a joué un rôle de plus en plus important dans le commerce mondial. Grâce à diverses réformes économiques lancées à partir de la fin des années soixante-dix, elle a connu une forte croissance et elle est devenue un acteur de plus en plus important dans l’économie mondiale. En 1980, les importations chinoises représentaient juste 6 % du PIB, mais elles se sont ensuite accrues, pour représenter 19 % du PIB en 2014, suite à la libéralisation du commerce, à l’accession du pays à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001 et à la croissance rapide de l’investissement chinois. En plus du commerce traditionnel, la Chine joue aussi un rôle central dans les chaînes de valeur mondiales, dans l’assemblage des intrants intermédiaires pour la réexportation vers une tierce destination. Depuis 2011, cependant, les perspectives de croissance de la Chine ont été revues à la baisse, comme l’économie subit un rééquilibrage de sa croissance : alors que cette dernière était auparavant tirée par l’investissement, elle devient plus équilibrée.

La Chine représente une part relativement limitée des exportations de la zone euro, bien que cette part ait eu tendance à augmenter au cours du temps. Les exportations à destination de la Chine ont rapidement augmenté parmi toutes les économies de la zone euro au cours des 15 dernières années, passant de 2 % à 6 % du total des exportations de biens fin 2014. L’Allemagne, la France et la Finlande représentent les plus grosses parts des exportations vers la Chine, alors que les parts des autres pays sont comprises entre 1 % pour la Lituanie à 6 % pour le Luxembourg. La part de la Chine dans les exportations en dehors de la zone euro est comparable à celle de la Suisse et représente moins de la moitié de celle des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Le ralentissement de la croissance chinoise depuis le début de l’année 2015 a réduit les exportations de la zone euro, en particulier les exportations de machines et d’équipements de transport. Il a eu des répercussions particulièrement nocives pour les exportateurs de biens manufacturés, qui représentent presque 90 % des exportations de biens à destination de la Chine. Inversement, les exportations de nourritures, de boissons, de tabac et de matières premières se sont maintenues, ce qui suggère que les exportations de biens de consommation et de biens intermédiaires sont toujours prospères. Ces récents développements sont cohérents avec l’idée que la Chine joue un rôle essentiel dans l’assemblage des intrants intermédiaires pour la consommation finale et qu’elle cesse de fonder sa croissance sur l’investissement pour la réorienter vers la consommation.

La chute des exportations de biens de la zone euro vers la Chine a partiellement été compensée par l’accroissement des exportations vers d’autres économies avancées. Alors que les exportations vers la Chine ont décliné rapidement et qu’elles ont par là pesé sur la croissance des exportations de la zone euro, la demande dans d’autres économies avancées, notamment les Etats-Unis et les pays européens qui ne sont pas membres de la zone euro, s’est accrue et a stimulé ainsi la croissance des exportations de la zone euro, qui confirme que les économies avancées ont contribué de plus en plus dans la croissance du commerce mondial en 2015, alors que les pays émergents ont connu un ralentissement.

Les répercussions commerciales indirectes du ralentissement chinois sur la zone euro sont susceptibles d’être faibles et de concerner principalement d’autres pays asiatiques. Alors que les liens commerciaux directs entre la zone euro et la Chine restent limités, la zone euro peut être indirectement affectée par le ralentissement chinois si ce dernier amène les autres pays à réduire leurs importations de biens en provenance de la zone euro. Les plus grandes destinations à l’export de la zone euro, en dehors de la Chine, sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse. Ces pays, à leur tour, ont des expositions relativement faibles à la Chine et ne sont pas susceptibles d’être sévèrement impactés par un ralentissement de l’activité chinoise. Les pays qui sont les plus susceptibles d’être affectés par un ralentissement domestique en Chine sont ses pays voisins. Ces derniers représentent dans leur ensemble une part relativement importante de la demande extérieure de la zone euro (environ 21 %). Globalement, cependant, les estimations disponibles suggèrent que les effets commerciaux directs et indirects d’un ralentissement de la croissance du PIB réel chinoise de 1 point de pourcentage sont relativement faibles et représentent un déclin d’environ 0,1 à 0,15 points de pourcentage de l’activité de la zone euro après deux ou trois années. (…)

Alors que les répercussions commerciales d’un ralentissement continu de l’activité économique en Chine sont susceptibles d’avoir un impact modeste sur le PIB de la zone euro, d’autres canaux de répercussions peuvent potentiellement être importants. La taille de l’économie chinoise signifie qu’elle a des effets significatifs sur les prix du pétrole (…). Par conséquent, l’impact d’un ralentissement en Chine sur les prix du pétrole peut être limité, bien qu’il dépende crucialement de la vigueur de la croissance dans les autres pays émergents. La Chine peut également affecter certains pays producteurs de matières premières en raison de ses moindres importations de métaux, les plus gros exportateurs de métaux représentent une faible part du commerce de la zone euro. Un autre canal possible pour la transmission des chocs négatifs à la zone euro tient aux effets de confiance, susceptibles d’entraîner un resserrement des conditions financières dans les pays émergents et à un nouveau ralentissement de la demande extérieure de la zone euro. De plus, les sorties de capitaux de Chine, si elles ne sont pas contrebalancées par d’autres flux de capitaux privés ou publics, peuvent entraîner une dépréciation de la devise chinoise et, dans son sillage, des dépréciations du taux de change des devises de d’autres pays émergents. Finalement, une hausse de l’incertitude mondiale peut directement affecter la confiance des ménages et des entreprises de la zone euro, freinant la consommation et l’investissement. Par conséquent, l’impact sur la zone euro d’un nouveau ralentissement en Chine repose sur l’ampleur à laquelle ce ralentissement se répercute sur d’autres pays émergents et sur le degré auquel la perte résultante de confiance affecte les marchés financiers et le commerce mondial. »

BCE, « Trade links between the euro area and China », Economic Bulletin, n° 2015/7, 2015. Traduit par Martin Anota



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mercredi 4 novembre 2015

L'abandon de la politique de l'enfant unique influera peu sur la croissance démographique chinoise

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source : The Economist (2015), d'après les données des Nations Unies, de la Banque mondiale, du Crédit suisse et du Bureau National des Statistiques

vendredi 30 octobre 2015

L'endettement poursuit son envolée en Chine

GRAPHIQUE Dette totale en Chine (en % du PIB)

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source : The Economist (2015), d'après les données de la Banque populaire de Chine et de Wind Info

mardi 27 octobre 2015

La croissance chinoise ces 25 dernières années : toujours supérieure aux objectifs quinquennaux

GRAPHIQUE Taux de croissance du PIB chinois sur un an (en %)

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source : The Economist (2015), d'après les données du Bureau national des statistiques, de Thomson Reuteurs et du FMI

vendredi 4 septembre 2015

Quels sont les pays les plus vulnérables à un ralentissement de la croissance chinoise ?

GRAPHIQUE Part des exportations à destination de la Chine (en % du total des exportations)

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source : The Economist (2015), d'après les données du FMI

vendredi 21 août 2015

En 2022, le pays le plus peuplé au monde ne sera plus la Chine, mais l'Inde

The_Economist__population_Inde_Chine__Martin_Anota_.png

source : The Economist, d'après les Nations Unies

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