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Tag - Etats-Unis

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dimanche 29 janvier 2017

Reagan, Trump et l’industrie



« (…) Que risque-t-il de se passer aux Etats-Unis du côté du commerce extérieur et de l’industrie au cours des toutes prochaines années ?

En fait, nous avons ce qui semble être un assez bon précédent au début des années quatre-vingt, dans les années Reagan – moins la sévère récession et la reprise au bon moment, qui occultèrent quelque peu ce qui s’est passé du côté du commerce extérieur. Laissons donc de côté la récession Volcker et la reprise qui s’ensuivit, ce que nous avons eu, c’est une explosion des déficits budgétaires via les réductions d’impôts et les dépenses militaires, combinée à des mesures protectionnistes ; ce n’est pas qu’une simple légende entourant Reagan, mais les quotas sur les importations d’automobiles japonaises constituèrent l’une des plus grandes mesures protectionnistes que l’on ait pu connaître après la Seconde Guerre mondiale.

Je suis quelque peu incertain de ce que sera l’orientation de la politique budgétaire sous Trump : les déficits budgétaires vont sûrement exploser, mais je ne croirais pas à l’augmentation des dépenses publiques dans les infrastructures tant que je ne l’aurais pas vue et, au vu des réductions sauvages dans les prestations sociales destinées aux plus modestes, il n’est pas certain que l’orientation nette de la politique budgétaire soit expansionniste. Mais supposons qu’elle le soit. Que se passera-t-il alors ?

Eh bien, ce que l’on observa au cours de la présidence Reagan, c’est-à-dire des "déficits jumeaux" (twin deficits) : le déficit budgétaire entraîna une hausse des taux d’intérêts, celle-ci alimenta l’appréciation du dollar et cette dernière aggrava le déficit commercial, en particulier en ce qui concerne les biens manufacturés (ceux qui constituent toujours l’essentiel des biens échangeables). Cela accéléra le déclin de l’industrie dans l’économie américaine :

GRAPHIQUE Part de l'industrie dans l'emploi aux Etats-Unis (en %)

Paul_Krugman__Fred__part_de_l__emploi_industriel_manufacturier__Etats-Unis__Reagan.png

source : Fred (2017

(...) Et cela s’est produit malgré une forte dose de protectionnisme.

Donc, la politique de Trump va probablement suivre la même trajectoire ; elle va en fait accélérer la contraction de l’activité manufacturière malgré tout le boucan que l’on fait à propos du sauvetage de quelques centaines d’emplois ici et là. D’un autre côté, le Bureau des Statistiques du Travail se retrouvera d’ici là entièrement politisé et recevra l’ordre de n’annoncer que de bonnes nouvelles, peu importe ce qui se passera. »

Paul Krugman, « Reagan, Trump, and manufacturing », in The Conscience of a Liberal (blog), 25 janvier 2017. Traduit par Martin Anota

vendredi 20 janvier 2017

Qu’a accompli Barack Obama ?



« A la fin de son deuxième mandat, Barack Obama mérite que l’on énumère certains de ses principaux accomplissements. Pour ce faire, nous devons commencer par rappeler le contexte dans lequel il entra en fonction, le 20 janvier 2009 : le pilote entra dans le cockpit précisément à l’instant où l’avion était pris dans un plongeon incontrôlé.

Il a fait face aux circonstances les plus difficiles qu’un nouveau président ait pu connaître depuis bien des décennies. Il hérita de deux guerres étrangères mal préparées, mal exécutées et inextricables, qui n’avaient rien fait pour amener face à la justice le principal organisateur de l’attentat du 11 septembre. Il hérita d’une économie qui était en chute libre, avec l’effondrement des marchés financiers, la chute du PIB ou l’hémorragie de l’emploi. (Le taux de pertes d’emplois s’élevait à 800.000 emplois par mois.). Certes, Franklin Roosevelt hérita de la Grande Dépression et Abraham Lincoln entra en fonction précisément lorsque la Guerre Civile éclata. Mais quel autre président a pris ses fonctions au même instant qu’une crise économique et qu’une crise de sécurité nationale ?

La réponse rapide de la politique économique à la crise économique inclut (en plus de l’assouplissement monétaire agressif et innovant fourni par la Réserve fédérale) le plan de relance budgétaire d’Obama (le fameux American Recovery and Reinvestment Act, qui fut validé par le Congrès démocrate en février 2009), ainsi que les programmes de sauvetage pour le système financier et l’industrie automobile. Les Républicains se sont opposés presque unanimement contre la relance. Et presque tout le monde s’est montré critique vis-à-vis des programmes de sauvetage (en appelant soit à la nationalisation des banques et des constructeurs automobile d’un côté ou en appelant au contraire à les laisser disparaître du marché de l’autre). Nous n’avons pas reconnu et continuons de ne pas reconnaître que l’administration Obama a réussi, contre toute attente, à faire que la voie du milieu fonctionne : les emplois étaient sauvés, tandis que les actionnaires et les dirigeants subissaient les conséquences de leurs erreurs et le gouvernement récupéra son urgent après la reprise.

Surtout, la chute libre s’arrêta rapidement. Le calendrier et la clarté du revirement est bien plus visible qu’on ne le penserait en écoutant les débats sur ce qui constituait le bon élément contrefactuel pour évaluer l’effet des politiques de l’administration. La production économique au dernier trimestre de l’année 2008 avait subi une chute au rythme annualisé de 8,2 % et 600.000 emploies étaient détruits chaque mois. La perte en termes de production et d’emplois fut contenue presque immédiatement après la mise en route du programme de relance du mois de février. La récession attint son creux en juin 2009 ; la croissance de la production redevint positive au cours du trimestre suivant. La création d’emplois redevint positive au début de l’année 2010 et la croissance de l’emploi n’a cessé de battre des records jusqu’à la fin de la présidence d’Obama, créant au final plus de 15 millions d’emplois nets.

Au cours de la dernière moitié du second mandat d’Obama, le chômage a chuté de moitié et finit par passer sous les 5 %, les salaires ont repris leur hausse (au rythme de 2,9 % en termes nominaux sur les douze mois précédant le mois de décembre 2016) et le revenu des ménages médian réel a lui-même fini par augmenter à nouveau (au rythme record de 5,2 % pour la dernière année dont les données sont disponibles, avec les ménages les plus pauvres connaissant des hausses encore plus rapides de leur revenu).

Il est certainement vrai que la reprise a été regrettablement longue et lente. Les raisons incluent la profondeur et la nature financière de la crise de 2007-2008 et le retrait précipité de la relance budgétaire lorsque les Républicains reprirent le Congrès lors des élections de 2010 et bloquèrent toute nouvelle mesure d’Obama. Les années 2011 à 2014 marquèrent la période où l’économie pouvait réellement utiliser les dépenses en infrastructures et les (bonnes) réductions d’impôts, mais il semble que les Républicains ne soutiennent les relances budgétaires que lorsque l’un des leurs est à la Maison Blanche, et ce même lorsque l’économie n’est plus en récession.

Les deux autres plus grands accomplissements au cours de ces deux premières années, avant que le Congrès ne commence à bloquer tout ce qu’il essaya de faire, sont la réforme financière Dodd-Frank et l’Affordable Care Act (le fameux "Obamacare"). Ils auraient tous deux été plus ambitieux sans les divers coups de l’opposition visant à les affaiblir, que ce soit lorsqu’il s’agissait de les faire adopter ou après. Mais chacune de ces deux réformes majeures réussirent néanmoins à pousser plus sûrement le pays dans la bonne direction que ce que la plupart des gens pensent. La loi Dodd-Frank de bien des façons contribua à rendre moins probable une répétition de la crise financière 2007-2008. Entre autres, elle accrut la transparence pour les produits dérivés, releva les exigences en matière de capital pour les banques, imposa des réglementations supplémentaires sur les institutions "systématiquement importantes" et, suite à la suggestion de la sénatrice Elizabeth Warren, établit le Bureau de Protection des Consommateurs de Produits Financiers (CFPB). L’Obamacare a réussi à donner une assurance santé à plus de 20 millions d’Américains qui en étaient jusqu’alors privés (par exemple, en raison des conditions préexistantes) et la hausse du coût des soins, contrairement à ce que prétendaient la plupart des prédictions et commentaires, ralentit significativement.

Dans le domaine de la politique étrangère, il prit les décisions délicates qui conduisirent à l’élimination d’Ousama Ben Laden (un objectif que George W. Bush avait oublié dans son empressement à envahir l’Iraq). En 2015, à un moment où la presse le décrivait comme un canard boiteux, Obama obtint de nombreux succès sur le plan de la politique étrangère : un accord nucléaire des plus nécessaires avec l’Iran, une normalisation des relations avec Cuba, d’importantes avancées pour freiner le changement climatique mondial et l’accord sur le Partenariat Trans-Pacifique.

Inutile de le préciser, l’homme qui prend la relève ce mois-ci à la présidence a annoncé qu’il reviendrait sur la plupart de ces initiatives, voire même toutes. Dans certains cas, il le fera effectivement. Le Partenariat Trans-Pacifique est certainement mort, du moins pour l’heure. (Et avec quatre ans d’attente supplémentaires, il sera certainement trop tard pour le raviver, comme les pays est-asiatiques risquent certainement réagir au retrait des Etats-Unis dans la région en rejoignant l’accord commercial initié par la Chine.)

Dans d’autres cas, les contraintes du monde réel n’aident pas à matérialiser les phrases chocs qui ont enthousiasmé la foule. Abroger l’Obamacare est apparemment au sommet de la liste. Mais les Républicains ne pas être capables d’y arriver en raison de l’absence d’une alternative qui ne prive pas ces 20 millions d’Américains de l’assurance santé, ni qui accroisse le coût net. Certaines innovations importantes, telles que le passage à une numérisation des dossiers des patients et le plus grand accent placé sur les soins préventifs sont faits pour durer. Peut-être qu’il n’en résultera que des changements relativement mineurs qui ne remettront pas en cause la substance de l’Affordable Care Act (…).

De même, il est difficile de voir comment se montrer plus insistant avec la Chine pourrait être bénéfique. Pour prendre l’exemple le plus ridicule des positions mal avisées en matière de politique économique, si la Chine acceptait de satisfaire les demandes de Trump en arrêtant de manipuler son taux de change, le renminbi se déprécierait et sa compétitivité s’améliorerait. (…) »

Jeffrey Frankel, « Looking back on Barack? », in Econbrowser (blog), janvier 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « La croissance américaine est la plus forte sous présidence démocrate »

mardi 6 décembre 2016

Trump et le déficit commercial des Etats-Unis : que dit le manuel de Mankiw ?

« Greg Mankiw, un professeur de Harvard qui a rédigé plusieurs manuels d’économie et qui publie régulièrement des chroniques dans le New York Times a récemment écrit dans sa dernière chronique que l’équipe d’économistes entourant Donald Trump a tort de se préoccuper du déficit commerciale. "La plus importante leçon à propos des déficits commerciaux est qu’ils ont une contrepartie. Lorsque les Etats-Unis achètent des biens et services étrangers, la monnaie que les Américains dépensent à l’étranger revient généralement aux Etats-Unis d’une manière ou d’une autre. Une possibilité est que les étrangers l’utilisent pour acheter des choses que nous produisons et que nous nous retrouvions avec un commerce équilibré. L’autre possibilité, qui est précisément celle que nous observons lorsque nous avons des déficits commerciaux, est que les étrangers dépensent cette monnaie pour acheter des actifs aux Etats-Unis, par exemple des actions, des obligations et des investissements directs dans les usines, les équipements et le marché de l’immobilier. (…) En réalité, les déficits commerciaux ne sont pas une menace sur une croissance robuste et le plein emploi. Les Etats-Unis avaient un large déficit commercial en 2009, lorsque le taux de chômage était de 10 %, mais ils avaient un déficit commercial encore plus ample en 2006, lorsque le taux de chômage était de 4,4 %. (…) Plutôt que de refléter un échec de la politique économique américaine, le déficit commercial est peut-être le signe de sa réussite. La vitalité et la sécurité relatives de l’économie américaine expliquent pourquoi tant d’investisseurs autour du monde veulent y placer leurs actifs."

Il y a toutefois trois points à nuancer ici. Premièrement, les achats d’actifs financiers, comme les actions et obligations, ne se traduisent pas nécessairement par une expansion plus rapide de la production et de l’emploi. Mankiw l’a peut-être oublié, mais nous avons connu un énorme taux de chômage suite à l’effondrement de la bulle immobilière en 2008. La Fed a acheté énormément d’actifs financiers au cours de cette période, ce qui a peut-être eu un certain effet sur la production et l’emploi, mais n’a toutefois pas permis de ramener rapidement l’économie américaine au plein emploi. (Les actifs se fichent que ce soit la Fed ou des étrangers qui les achètent, cela a le même effet sur la production et l’emploi.)

Deuxièmement, ce n’est pas en raison de "la vitalité et de la sécurité" de l’économie américaine que de nombreux actifs américains ont été achetés par le reste du monde. Suite à la crise asiatique de 1997, les banques centrales de plusieurs pays en développement ont cherché à accumuler de massifs montants de réserves pour avoir des munitions si elles se retrouvaient à nouveau confrontées à une situation similaire. (En d’autres termes, elles n’ont pas voulu avoir à demander de nouveau un renflouement de la part d’un FMI dirigé par les Etats-Unis.) Cela passait par de larges montants de dollars. Cela a poussé à la baisse la valeur de leurs devises, ce qui permit à ces pays de générer de larges excédents commerciaux. C’est l’inverse de ce que disent les manuels, où l’on décrit les flux de capitaux comme allant des pays riches (où ils sont abondants) vers les pays pauvres (où ils sont rares). Dans les années qui ont suivi l’année 1997, les pays pauvres ont été des exportateurs massifs de capitaux vers les pays développés.

Le troisième point est que ce déficit commercial a contribué à générer une insuffisance de la demande globale, précisément comme l’équipe d’économistes de Trump a pu le dire. A la fin des années quatre-vingt-dix, nous avions comblé cette insuffisance de la demande en générant une bulle boursière. Lorsque cette dernière éclata en 2000-2001, la récession qui s’ensuivit nous donna la plus longue période sans croissance de l’emploi que nous avions pu voir depuis la Grande Dépression. Nous avons ensuite comblé l’insuffisance de la demande globale avec une bulle immobilière qui nous a effectivement ramené le taux de chômage en 2006 à 4,4 % comme le rappelle Mankiw. Mais lorsque cette bulle éclata, nous nous sommes retrouvés avec la plus longue et sévère sécheresse d’emplois, puisque nous nous sommes retrouvés privés de toute source facile de demande pour combler le manque créé par le déficit commercial.

En fait, c’est le point clé de la littérature sur la stagnation séculaire développée par des économistes comme Paul Krugman, Larry Summers et Olivier Blanchard. Il n’y a pas de mécanisme facile pour combler les amples déficiences de demande globale. Lorsque l’inflation est très faible, il est difficile de pousser les taux d’intérêt à un niveau suffisamment faible pour générer beaucoup de demande additionnelle. Ces économistes préconisent tous un surcroît de dépenses publiques et d’amples déficits budgétaires dans ce contexte pour stimuler la demande globale, mais une réduction du déficit commercial aurait le même effet. Si vous générer un surcroît de demande équivalent à 100 milliards de dollars via la hausse des dépenses publiques ou via le remplacement de 100 milliards d’importations par un surcroît d’achats de produits domestiques, cela a même effet sur le production. Dans un contexte où il y a de nombreux obstacles politiques à un creusement des déficits budgétaires (pensez à Peter Peterson, à Paul Ryan et au Washington Post), une réduction du déficit commercial pourrait constituer le chemin le plus assuré vers le plein emploi.

Bref, il faut avouer que l’équipe de Trump a plutôt raison dans cette histoire. Cela m’amène à me demander ce qu’il peut bien y avoir dans le manuel de Mankiw. »

Dean Baker, « Trade, Trump, and the economy: What does Greg Mankiw's textbook say? », in Beat The Press (blog), 4 décembre 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 25 novembre 2016

Quelle devrait être l'ampleur des déficits publics aux Etats-Unis ?



« Le gouvernement américain peut emprunter à des taux d’intérêt très proches de zéro. Les bénéfices à long terme de l’investissement public sont certainement supérieurs à zéro. N’est-il pas évident que les arguments en faveur d’un surcroît d’endettement public sont légion ? que nous pouvons et devons générer de plus larges déficits budgétaires ?

En fait, la réponse n'est pas si évidente que cela.

Certes, les coûts d’endettement du gouvernement américain sont très faibles. En effet, lorsque l’inflation est prise en compte, le gouvernement américain peut emprunter à des taux d’intérêt réels négatifs. De tels taux sont substantiellement plus faibles que le taux de croissance (faible, mais positif) du PIB américain. Même les taux d’intérêt de long terme sont faibles, donc en émettant une dette à long terme, le gouvernement peut être sûr de payer de faibles taux d’intérêt pendant un certain temps.

Certes, si les taux d’intérêt restaient à jamais à un plus faible niveau que les taux de croissance du PIB, cela aurait un avantage énorme pour les finances publiques : Le gouvernement peut émettre de la dette, ne jamais la rembourser, et pourtant le ratio dette publique sur PIB déclinerait régulièrement. Aucune taxe ne serait jamais nécessaire pour assurer la soutenabilité de l’endettement public. Même si l’inégalité était inversée à un moment ou à un autre dans le futur (ce qui peut très bien être le cas), les impôts nécessaires pour maintenir le ratio dette publique sur PIB sur une trajectoire soutenable seraient faibles. Plus le temps du renversement est distant, plus faible sera le montant des impôts nécessaires.

Certes, si l’économie opérait loin de son potentiel, les arguments en faveur de larges déficits publics seraient robustes. Sous de telles conditions, les autorités devraient sûrement accroître l’investissement public et le financer par l’emprunt. Et même une hausse des dépenses courantes, disons des transferts budgétaires directs, serait justifiée : cela accroîtrait la demande agrégée et ramènerait l’économie à son potentiel, avec pas ou peu de coût fiscal. Donc, c’est bon ? Nous pouvons trancher ? Non.

L’économie américaine est proche de son potentiel. Les récentes pressions inflationnistes suggèrent que nous sommes proches du plein emploi. Le taux de croissance du PIB américain, qui a tourné autour de 2 %, est proche des estimations courantes de la croissance potentielle. L’inflation est toujours sous sa cible, mais l’on prévoit qu’elle l’atteindra bientôt.

Cela implique que, si les autorités américaines voulaient éviter une économie en surchauffe, un surcroît de dépenses publiques devrait être compensé par une réduction d’une composante des dépenses privées (qui risque d’être obtenue par une hausse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale). Dans la mesure où la réduction risque de se faire sur l’investissement privé, le coût d’opportunité de l’investissement public ne serait pas le taux d’intérêt sur les obligations publiques, mais le produit marginal du capital privé qui s’en trouverait évincé. Etant donné l’état déplorable du capital public aux Etats-Unis, les arguments sont toujours ici en faveur d’une hausse des dépenses publiques et donc d’un creusement des déficits publics, mais ils sont moins robustes.

Y a-t-il des arguments en faveur d’un surcroît d’actions ? La réponse est un oui mitigé.

Il y a des arguments en faveur d’une économie américaine temporairement en surchauffe. La raison tient en ce que nous appelons les effets d’"hystérèse" (ou d’"hystérésis"), quelque chose sur laquelle Larry Summers et moi avions travaillé par le passé et sur laquelle nous sommes toujours en train de travailler. En utilisant ce terme, emprunté à la physique, nous avions suggéré qu’une longue période de faible croissance et de chômage élevé pouvait entraîner des dommages permanents, qui peuvent n’être qu’en partie défaits par une période de surchauffe de l’économie. L’exemple le plus évident ici est celui du taux d’activité, qui a chuté depuis le début de la crise bien plus amplement que ne le justifiait des facteurs structurels, notamment les facteurs démographiques. Notamment, certains chômeurs qui ne parvenaient pas à trouver d’emplois se sont découragés et ont fini par arrêter de rechercher un emploi. Une période de très faible chômage peut inciter certains d’entre eux à retourner dans la population active. Donc, un plus large déficit budgétaire et une certaine surchauffe pourraient faire du bien à l’économie à long terme.

Si la surchauffe est en effet justifiée, elle peut en principe être obtenue grâce à la politique monétaire : la Fed peut retarder la hausse des taux d’intérêt et laisser l’économie se retrouver en surchauffe pendant quelques temps. Il y a cependant un argument amenant à justifier que l’on utilise la politique budgétaire plutôt que la politique monétaire. De plus larges déficits publics et une plus forte demande globale permettraient à la Fed d’accroître ses taux d’intérêt plus rapidement. Dans la mesure où des taux d’intérêt durablement faibles génèrent des risques croissants dans certains secteurs de l’économie, une hausse des taux d’intérêt diminuerait ces risques. De plus hauts taux d’intérêt éloigneraient l’économie de la borne inférieure zéro sur les taux d’intérêt, ce qui donnerait à la Réserve fédérale une plus grande marge de manœuvre si elle fait face à une nouvelle récession.

Qu’en conclure ? Il n’y a pas d’arguments plaidant pour un creusement démesuré des déficits publics aux Etats-Unis. Mais les arguments sont bien en faveur d’une expansion budgétaire, via un surcroît d’investissement public proprement ciblé. Nous devons faire deux remarques ici. La maintenance des infrastructures existantes, qui a été vraiment négligée, peut être moins glamour et politiquement moins attrayant que le lancement de nouveaux grands projets, mais c’est bien avec elle que le gouvernement américain est susceptible de tirer le plus grand bénéfice. Les partenariats privés-publics, qui ont été mentionnés par le programme Trump, peuvent ne pas être le bon outil : en ciblant des projets qui rapportent financièrement, ils risquent de privilégier le mauvais genre d’investissement public. La maintenance et les projets publics plus utiles peuvent avoir des rendements sociaux élevés, mais ils sont susceptibles d’avoir de faibles rendements financiers. »

Olivier Blanchard, « What size fiscal deficits for the United States? », 21 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Comment expliquer le comportement de l’inflation et de l’activité suite à la Grande Récession ? »

« La crise a-t-elle réduit la croissance potentielle ? »

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vendredi 18 novembre 2016

Le programme de Trump va-t-il mener à une expansion de l’économie américaine ?



« Est-ce que le programme économique de Donald Trump va mener à une récession ou à une expansion ? Avant l’élection, beaucoup prédisaient une récession. Mais depuis la semaine dernière, les marchés prédisent clairement une expansion.

Qui a raison ? Il est évidemment difficile de le dire. Les programmes ne sont jamais mis en œuvre tels qu’ils ont été annoncés. Les réalités politiques et la nécessité du soutien par le Congrès imposent des ajustements, aussi bien mineurs que majeurs. On peut penser que les mesures pas trop éloignées des idées de Paul Ryan, de Mitch McConnell et de leurs circonscriptions verront la lumière du jour.

Sous cette hypothèse, la suite des événements dépendra avant tout de l’équilibre entre les mesures macroéconomiques et commerciales.

Sur le front macroéconomique, les signes suggèrent de plus amples déficits budgétaires, en conséquence de l’accroissement des dépenses publiques dans les infrastructures et des réductions d’impôts pour les entreprises et les ménages. (Il faut prendre avec des pincettes les promesses de financer les dépenses d’infrastructures via des fonds privés et de trouver de l’épargne pour compenser les réductions d’impôts.) Les réductions d’impôts sont cohérentes tant avec l’agenda de Trump qu’avec l’agenda des partisans de l’offre. Il y a toutefois des obstacles aux déficits budgétaires : il va notamment falloir convaincre les républicains qui voient la dette publique comme le diable de voter en faveur d'une hausse des dépenses publiques et des allègements fiscaux.

Si les déficits budgétaires se creusent, ils vont se traduire pendant quelques temps par de plus larges dépenses et une plus forte croissance économique. Et avec une économie américaine évoluant déjà à proximité de son potentiel, les déficits budgétaires vont se traduire par une plus forte inflation. Si la relation entre inflation et chômage (la fameuse relation de la courbe de Phillips) que l’on a pu récemment observer tient toujours, l’inflation peut ne pas beaucoup augmenter, mais elle va tout de même s’accroître, ce qui risque d’amener la Réserve fédérale à réagir en accroissant ses taux plus rapidement qu’elle ne l’avait prévu avant la nomination de Trump.

Est-ce que la Fed va en effet vouloir freiner la demande globale et accroître les taux d’intérêt pour prévenir une surchauffe ? Alors que le candidat Trump critiquait Janet Yellen, la présidente de la Fed, pour être trop accommodante, le président Trump pourrait avoir un point de vue bien différent. Plusieurs de ses conseillers sont cependant en faveur d’une politique monétaire restrictive, donc les prochaines nominations, celles de ces prochaines semaines et des années à venir, peuvent pousser la Fed à être plus restrictive. Si c’est le cas, les déficits budgétaire vont avoir moins d’impact sur la production et plus d’effet sur les taux d’intérêt.

Si la croissance économique et les taux d’intérêt sont effectivement plus élevés, le dollar est susceptible de s’apprécier, ce qui conduirait ironiquement à un creusement des déficits commerciaux des Etats-Unis, chose que le candidat Trump disait vouloir combattre. Cela m’amène aux questions du commerce et aux mesures du commerce.

Une partie majeure du programme annoncé durant la compagne mettait l’accent sur la nécessité d’utiliser les tarifs douaniers pour réduire les importations et rétablir des "conditions plus équitables". L’augmentation des tarifs douaniers sur une grande échelle freinerait la croissance et accroîtrait la probabilité d’une récession.

Les arguments sont bien connus, mais il est utile de les rappeler. Les tarifs douaniers, toutes choses égales par ailleurs, peuvent en effet réduire les importations, accroître la demande de biens domestiques et ainsi stimuler la production domestique (même si, comme le remarquait déjà Robert Mundell il y a plus de cinquante ans, le taux de change est susceptibles de tellement s’apprécier que la production domestique s’en trouve finalement déprimée). Mais les choses ne vont pas rester "égales par ailleurs" : les tarifs douaniers imposés par les Etats-Unis vont certainement entraîner une guerre tarifaire et donc un déclin des exportations américaines. Et la baisse des importations et des exportations ne sera pas neutre. Du côté de la demande, une hausse des prix à l’importation va amener la Fed à davantage relever ses taux. Et surtout, du côté de l’offre, les tarifs douaniers vont conduire à l’éclatement des chaînes de valeur mondiale, perturber la production et le commerce, et réduire la productivité. Les effets peuvent être difficiles à quantifier, mais ils se feront bien sentir.

Etant donné cela, et en raison de la pression exercée par les exportateurs, il est raisonnable de s’attendre à ce que l’administration Trump commence lentement, tout d’abord avec des mesures essentiellement symboliques pour montrer un engagement à plus long terme. Mais on ne peut en être sûr et les choses peuvent facilement dégénérer. Si l’on demandait au Mexique de payer pour construire un mur à la frontière, il risquerait de réagir en se lançant dans une guerre tarifaire. Si la Chine était accusée de manipuler sa devise, elle pourrait très bien réagir en imposant des tarifs douaniers sur certains produits américains. Et, pour retourner à la macroéconomie, comme les déficits budgétaires mènent à de plus larges déficits commerciaux, les appels à les réduire via un relèvement des tarifs douaniers (…) vont se multiplier.

Alors, finalement, les Etats-Unis connaîtront-ils une récession ou une expansion ? Cela dépendra de l’équilibre entre les mesures macroéconomiques et commerciales. Je pense (…) que la croissance va être soutenue, du moins pendant quelques temps. Est-ce que cela suffira pour satisfaire ceux qui votèrent Donald Trump par crainte pour leurs revenus et leur avenir ? Je n’en suis pas sûr. La croissance va en effet accroître le niveau de vie de beaucoup, mais plusieurs mesures vont agir dans le sens opposé. Une baisse de l’imposition sur les entreprises, une réduction d’impôts pour les plus riches et la déréglementation financière vont accroître la part du revenu national allant au capital (cela explique probablement en partie ce qui se passe sur les marchés boursiers). Le démantèlement (partiel, selon les dernières déclarations de Trump) de l’Obamacare, s’il survenait, n’aiderait pas les millions de personnes qui en bénéficient aujourd’hui. Les tarifs douaniers sur les biens étrangers peuvent peut-être créer quelques emplois pour les classes moyennes, mais ils vont détruire d’autres emplois et accroître le coût de la vie pour les plus pauvres. Les inégalités peuvent s’accroître, non décliner. (...) »

Olivier Blanchard, « In the light of the elections: Recession, expansion, and inequality », 14 novembre 2016. Traduit par Martin Anota

mercredi 16 novembre 2016

A quoi ressemblera la présidence Trump ?



« Nous nous trouvons d’un coup en territoire inconnu, sur plusieurs plans. Les Etats-Unis n’ont jamais eu auparavant un président sans aucune expérience politique ou militaire. Et Donald Trump est tout particulièrement imprévisible : il s’est souvent contredit dans ses discours. Donc il est difficile de savoir ce qu’il va faire.

Mais je pense qu’il y a un précédent, assez récent, pour imaginer ce à quoi ressemblera la présidence Trump : la présidence de George W. Bush. Il est vrai que la famille Bush n’a clairement pas soutenu la campagne de Trump. Mais nous pouvons tout de même déjà percevoir plusieurs points communs.

  • Le candidat a remporté la présidence, tout en perdant le vote populaire.

  • Néanmoins, le nouveau président croit qu’il a un mandat pour impulser un changement en profondeur.

  • La direction du changement et les résultats qu’il produira ne vont pas nécessairement être ceux que les personnes qui "votèrent pour le changement" vont apprécier.

  • Les observateurs supposent que Trump va s’opposer à la politique monétaire accommodante de la Fed, parce qu’il s’y est attaqué durant la campagne ; mais je pense que lorsqu’il sera au pouvoir il se montrera en faveur d’un assouplissement monétaire et devrait s’opposer à une hausse des taux d’intérêt.

  • Parmi ses propositions en matière de politique économique, celles qui sont les plus susceptibles d’être mises en œuvre sont les fortes baisses d’impôts pour les riches et l’accroissement des dépenses pour l’armée et certains autres postes. Le résultat sera probablement le même que celui obtenu par Bush lorsqu’il mit en œuvre des politiques budgétaires similaires : une hausse des inégalités de revenu et de larges déficits budgétaires.

  • Les inégalités de revenu pourraient revenir à la trajectoire croissante qu’elles suivent depuis les années soixante-dix, après avoir eu tendance à décliner, temporairement, vers la fin de l’administration Obama (selon des mesures comme le revenu médian des ménages, les salaires réels et le taux de pauvreté). Nous avons observé la même chose lors de la transition entre l’administration Clinton et l’administration Bush.

  • Le nouveau président ne sera pas capable d’assurer une croissance du PIB de 4 %.

  • Il est peu probable qu’il soit capable d’accroître le rôle des exportations dans l’économie.

  • Il ne sera certainement pas capable de réaliser sa promesse de ramener les emplois que l’industrie a perdus depuis les années cinquante.

  • Le plus inquiétant parmi tout cela, ce sont les possibles désastres en matière de politique étrangère. Nous devons craindre de mauvaises décisions menant à de véritables tragédies (analogues aux erreurs de Bush par rapport à l’attaque terroriste du 11 septembre, à son échec dans la capture de Ben Laden et à l’invasion de l’Irak). Il est probable que les Etats-Unis perdent de leur domination au niveau mondial et qu’ils perdent notamment en "soft power", dans le sens où les étrangers risquent de moins considérer les Etats-Unis comme un meneur de l’ordre international ou comme un modèle à partir duquel ils peuvent s’inspirer pour façonner leur propre pays. Finalement, les errements de Trump sur la scène internationale vont probablement profiter à certains adversaires traditionnels comme la Russie, la Syrie et la Corée du Nord.

Si je devais parier, je dirais qu’il est peu probable que les propositions les plus extrêmes que Trump ait pu faire durant sa campagne soient mises en œuvre. Par exemple, il ne construira certainement pas un grand mur le long de la frontière avec Mexique et, s’il le faisait tout de même, ce n’est pas le Mexique qui le financerait. Il n’y aura pas de refus d’immigrés musulmans, car celui-ci irait à l’encontre des principes fondamentaux américains. Nous n’assisterons pas à l’expulsion de onze millions d’immigrants clandestins. Mais Trump va certainement mettre fin au programme Deferred Action for Childhood Arrivals d’Obama, qui garantissait des permis de travail temporaire à de nombreuses personnes qui croyaient au rêve américain. Je pense qu’il ne va pas chercher à ébranler l’ALENA, ni accroître les tarifs douaniers, tout du moins pas autant qu’il a pu le suggérer durant la campagne ; j'espère vraiment ne pas me tromper. De même, je ne pense pas qu’il ébranlera l’OTAN, ni d’autres alliances, comme il a pu parfois le suggérer lors de sa campagne. Même pour la Convention de Genève. Même Trump devrait prendre conscience à quel point cela aurait de dramatiques conséquences, notamment pour l’ordre mondial.

Mais il est probable que Trump et le Congrès républicain vont, comme il l’a promis, prendre quelques mesures pour remettre en cause les plus grandes avancées de la première partie de l’administration Obama. Tout d’abord, ils vont revenir sur l’Obamacare (en allant bien plus loin que ce que les républicains avaient fait dès le début pour ébranler ce dispositif). Il sera intéressant de voir la réaction politique des gens lorsqu’ils commenceront à perdre leur assurance santé. Ensuite, l’administration va revenir sur la réglementation financière Dodd-Frank, qui avait été mise en place après la crise financière de 2007-2009. Les républicains vont donner plus de liberté aux banques et aux autres institutions financières. Ils vont aussi revenir sur la politique de la concurrence et la réglementation environnementale, en particulier en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre. Et, bien sûr, ils vont chercher à nommer des juges conservateurs à la Cour suprême. Logiquement, les démocrates peuvent essayer de bloquer de telles nominations de la même manière que les républicains au Congrès ont pu refuser de tenir des audiences sur le candidat proposé par Barack Obama pour la Cour suprême (et bloquèrent par ailleurs presque tout ce qu’Obama a essayé de faire). Mais ils ne vont probablement pas le faire.

Nous sommes sur le point de voir ce à quoi ressemble la vie lorsque les républicains règnent sur toutes les sphères du pouvoir politique. Il sera intéressant de voir si les travailleurs américains vont leur faire porter la responsabilité des revers. »

Jeffrey Frankel, « What will the Trump presidency look like? », in Econbrowser (blog), 14 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « La croissance américaine est la plus forte sous présidence démocrate »

lundi 14 novembre 2016

La mondialisation est-elle responsable de la stagnation des salaires américains ?



« La victoire de Donald Trump est interprétée par beaucoup comme une violente réaction à la mondialisation. Pour moi, cela nous amène à nous poser la question suivante : quelle est la contribution de la mondialisation au déclin des revenus réels de nombreux travailleurs ?

La réponse, je pense, est : modeste. L’article réalisé par Ann Harrison et ses collègues et celui réalisé par Jonathan Haskel et ses collègues montrent qu’il est très difficile de lier la chute des salaires réels américains à l’accroissement de l’ouverture au commerce international. En outre, il n’est pas prouvé (pour le moins que l’on puisse dire) que l’accroissement de l’immigration a contribué à la chute des salaires : la conclusion de George Borjas selon laquelle cela a été le cas a été férocement mise à l’épreuve.

Le sens commun doit aussi nous amener à douter que ce soit la mondialisation qui est à blâmer.

Pour au moins une raison, les importations bon marché contribuent à améliorer la situation des travailleurs. Si vous dépensez 5 dollars pour acheter un tee-shirt chinois plutôt que 10 dollars sur un tee-shirt produit aux Etats-Unis, il vous reste 5 dollars que vous pouvez dépenser pour acheter autre chose. Cela doit accroître la demande et l’emploi. Et tant que cela pousse l’inflation à la baisse, les importations bon marché doivent contribuer à ce que les taux d’intérêt soient poussés à la baisse, ce qui doit stimuler l’activité économique et l’emploi. Et nous pouvons également ajouter que la mondialisation a probablement réduit les taux d’intérêt via d’autres canaux depuis les années quatre-vingt-dix, notamment grâce à l’excès d’épargne asiatique.

De tels doutes à propos des effets négatifs de la mondialisation sont renforcés par l’empirisme. L’ampleur de la mondialisation, mesurée par la croissance du commerce mondial, a fortement ralenti depuis la crise financière. Mais les salaires réels des Etats-Unis, jusqu’à très récemment, ne se sont pas améliorés. Cela nous dit que d’autres choses ont pu avoir déprimé des Américains ordinaires.

Quel pourrait être ces autres facteurs ? Voici sept autres suspects (il peut y en avoir plein d’autres), certains desquels ont été identifiés il y a de nombreuses années et d’autres plus récemment :

  • Le déclin des syndicats. Celui-ci a accru les inégalités pas simplement en déprimant la rémunération des travailleurs, mais aussi en accroissant la rémunération des dirigeants, car cela affaiblit une contrainte qui pesait sur leur quête de rentes ;

  • La financiarisation. Par exemple, la hausse de l'endettement des entreprises, en particulier celle que l'on a pu observer durant les années quatre-vingt et les années quatre-vingt-dix, a incité les entreprises à réduire agressivement leurs coûts, notamment la masse salariale. Englebert Stockhammer estime que ce facteur a bien davantage déprimé la part du revenu national rémunérant le travail que la mondialisation ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur des qualifications. Depuis les années quatre-vingt, de nouvelles innovations ont accru la demande de travailleurs qualifiés et réduit la demande de travailleurs non qualifiés ;

  • Le progrès technique biaisé en faveur du pouvoir. Les innovations telles que la vidéosurveillance, la conteneurisation et les caisses informatisées ont donné aux dirigeants la capacité de suivre plus directement les travailleurs les moins qualifiés, ce qui réduit la nécessité de les motiver via les salaires, donc amène les dirigeants à réduire la composante du salaire correspondant au salaire d’efficience ;

  • La baisse du salaire minimum. La valeur réelle du salaire minimum aux Etats-Unis est inférieure de 20 % à celle qu’elle atteignait dans les années soixante-dix ;

  • Un recul de l’Etat-providence. En incitant les personnes à trouver un emploi, les réductions des prestations sociales ont réduit les salaires en accroissant l’offre de travail et en détériorant les options des travailleurs en dehors du travail, ce qui réduisit leur pouvoir de négociation ;

  • Le ralentissement de la croissance de la productivité. Au cours des cinq dernières années, la productivité du travail s’est accrue de seulement 0,7 % par an, alors qu’elle s’accroissait au rythme annuel de 2 % au cours des trois décennies qui ont précédé la crise de 2008.


Tout cela nous amène à un paradoxe. Bien que les preuves empiriques économiques suggèrent que la mondialisation constitue, au mieux, seulement l’un des divers facteurs contribuant au déclin des classes moyennes aux Etats-Unis, elle a dominé le débat politique, alors que les autres facteurs, ceux que nous venons d’énumérer, en ont été épargnés. Pourquoi en a-t-il été ainsi ? Voici très certainement une partie de la réponse : il est bien utile à certains de faire porter la responsabilité aux étrangers plutôt que de voir les inégalités et la santé du capitalisme faire l’objet d’un examen attentif. »

Chris Dillow, « Is globalization to blame? », in Stumbling and Mumbling (blog), 11 novembre 2016. Traduit par Martin Anota



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« Pourquoi la part du travail diminue-t-elle aux Etats-Unis ? »

« Mondialisation versus technologie »

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain »

« Pourquoi les travailleurs américains se sont-ils appauvris ? »

lundi 4 juillet 2016

L’économie américaine s’en sort-elle vraiment mieux avec un Président démocrate ?



« Hillary Clinton a affirmé que l’économie américaine réalisait de meilleures performances macroéconomiques lorsque le Président est démocrate plutôt que républicain. Lorsque la presse s’attelle à vérifier une telle affirmation, il est tout à fait normal qu’elle parte avec la présomption que cela ne peut pas être vrai à 100 %. Après tout, si c’était le cas, ne le saurions-nous pas déjà ?

Eh bien, ne tournons pas autour du pot : cette affirmation est 100 % vraie.

(…) La Présidence est bien sûr un élément parmi d’autres qui influence ce qui se passe dans l’économie. La chance joue bien évidemment un rôle déterminant. Les discours d’Hillary n’incluent pas les notes de bas de page qui confirment ce point. Mais cela ne justifie pas de taxer l’affirmation de Clinton de "demie-vérité" comme certains le suggèrent. Et la réalité, aussi surprenante soit-elle, est que la différence dans la performance économique entre les Présidents démocrates et républicains est suffisamment systémique pour qu’elle ne puisse être statistiquement attribuée à la seule chance.

Les écarts de performance économique


Elle l’a notamment dit le 5 juin 2016 : "C’est un fait que l’économie s’en sorte mieux lorsque nous avons un démocrate à la Maison blanche". Quelles preuves empiriques existe-il pour vérifier cette affirmation ?

Une étude statistique soignée et qui tombe à pic a été publiée en avril dans l’American Economic Review, réalisée par Alan Blinder et Mark Watson de l’Université de Princeton : "Presidents and the US economy: An econometric exploration". Le point de départ, le fait central, est que le taux de croissance du PIB s’est élevé en moyenne à 4,3 % sous les administrations démocrates contre 2,5 % sous les administrations républicaines, soit un écart significatif de 1,8 points de pourcentage. Il s’agit des données postérieures à la Seconde Guerre mondiale, couvrant 16 mandats présidentiels complets, de Truman jusqu’à Obama. Si l’on va plus loin, avant la Seconde Guerre mondiale, pour inclure Hoover et Roosevelt, l’écart dans les taux de croissance est même encore plus large. Les résultats ne changent pas si l’on considère que la performance économique observée lors du premier trimestre de chaque mandat présidentiel, voire même des premiers trimestres, est attribuée au Président en place ou à son prédécesseur.

Bien sûr, plusieurs acteurs politiques à Washington influencent le cours des événements. Blinder et Watson constatent que l’économie américaine réalise de meilleures performances si les Démocrates ont choisi le président de la Réserve fédérale et s’ils contrôlent le Congrès. Mais ces conditions ne sont pas nécessaires pour obtenir le résultat central : c’est le parti de la présidence qui fait la grande différence.

En outre, au cours des 256 trimestres de ces 16 mandats présidentiels, l’économie américaine était en récession pendant 1,1 trimestre en moyenne pour la présidence démocrate et 4,6 trimestres en moyenne durant les mandats républicains, ce qui constitue une énorme différence. Ces écarts de performance sont particulièrement significatifs sur le plan statistique. La probabilité pour que ce soit le résultat de la seule chance s’élève à 1 %, voire moins.

Les deux économistes de Princeton constatent des résultats supérieurs en utilisant d’autres mesures, notamment la variation du chômage lors du mandat présidentiel et la performance des marchés boursiers. Le taux de chômage chute de 0,8 point de pourcentage sous les mandats démocrates en moyenne et grimpe en moyenne de 1,1 point de pourcentage sous les mandats républicains, soit un écart significatif de 1,9 point de pourcentage. Fait plus connu, les rendements du S&P 500 ont été plus élevés sous présidence démocrate : 8,4 % contre 2,7 % pour les républicains, soit un différentiel de 5,7 % (bien que cette différence ne soit pas aussi statistiquement significative, car les cours boursiers sont très volatils). En outre, le déficit budgétaire structurel est plus faible sous présidence démocrate (1,5 % du PIB potentiel) que sous présidence républicaine (2,2 %). Mais les autorités se focalisent principalement sur le PIB.

Est-ce que c'est dû à la seule chance ?


Il n’est pas nécessaire de faire une économétrie poussée pour comprendre à quel point il est peu probable que la seule chance ait produit une telle différence dans les performances macroéconomiques. Les économistes utilisent une économétrie sophistiquée lorsqu’ils publient un article dans l’American Economic Review (…), mais quelques fois des calculs plus simples sont plus efficaces. Considérons des faits très simples, que chacun peut facilement vérifier par lui-même. Les quatre dernières récessions ont toutes commencé lorsqu’un républicain était à la Maison blanche. Si la probabilité qu’une récession débutant sous une présidence démocrate était égale à celle associée à une présidence républicain, cette probabilité serait de (1/2)(1/2)(1/2)(1/2), c’est-à-dire 1 chance sur 16. Tout comme la probabilité d’obtenir "face" quatre fois d’affilée en lançant une pièce. Ce n’est pas très probable.

Pourtant, quatre points de données constituent un très petit échantillon. Retournons aux cycles d'affaires. Les chances que les démocrates parviennent à s’en sortir aussi bien sont d’environ 1 %. (Chacun peut vérifier par lui-même les dates de récession américaine par lui-même, en consultant le site du comité de datation des cycles d’affaires du NBER.)

Un fait encore plus surprenant émerge lorsque l’on observe les huit dernières fois qu’un Président fut remplacé par un Président du parti adverse. Au cours de quatre de ces transitions, un démocrate fut remplacé par un républicain ; à chaque fois, le taux de croissance diminua d’un mandat à l’autre. Au cours de quatre transitions, un républicain a été remplacé par un démocrate ; à chaque fois, le taux de croissance repartit à la hausse. Aucune exception, comme Blinder et Watson le soulignent. Huit cas sur huit. Quelle est la probabilité que ce soit dû à la seule chance ? La réponse est la même que la probabilité d’obtenir face en jetant huit fois d’affilée une pièce. 0,5 puissance 8, soit une chance sur 256, soit un quart de 1 %. C’est très peu probable. (...) »

Jeffrey Frankel, « Does the economy really do better under democratic Presidents? », in Econbrowser (blog), 24 juin 2016. Traduit par Martin Anota



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jeudi 23 juin 2016

Mankiw et la faible croissance américaine



« (…) Au cours de la dernière décennie, le taux de croissance du PIB réel par tête aux Etats-Unis s’est élevé en moyenne à 0,44 % par an, alors que la norme historique est de 2 %. Au rythme de 2 % par an, le revenu double tous les 35 ans. A un rythme de 0,44 %, il ne double que tous les 160 ans. (…) Il est tentant de blâmer la Grande Récession de 2008-9 pour le faible taux de croissance sur la dernière décennie. En effet, cette récession fut particulièrement sévère. (…) Qu’est-ce qui ne va pas avec l’économie ? Personne ne sait avec certitude, mais diverses théories ont été avancées. En voici cinq :

Le mirage statistique. (…) Lorsque les améliorations de la qualité sont généralisées et les innovations si différentes de ce que nous avions auparavant, les comptables nationaux qui calculent le PIB peuvent sous-estimer les améliorations de la qualité de vie. Pensez à la façon par laquelle votre smartphone remplace désormais votre caméra, votre GPS, votre système de musique et divers autres appareils auparavant autonomes. Selon cette théorie, le problème n’est pas dans l’économie, mais dans les statistiques. (…)

Le surplomb suite à la crise. La récession de 2008-2009 fut provoquée par la pire crise financière depuis la Grande Dépression des années trente. Peut-être que quelque chose provoqué par les crises financières freine la reprise. Durant la récente crise, beaucoup ont craint une autre Grande Dépression. Nous avons évité cette catastrophe, mais l’anxiété peut rester, désincitant les entreprises à emprunter pour financer des investissements risqués et désincitant les banques à leur prêter. La bonne nouvelle, c’est que le surplomb va finir par se dissiper, mais il faut être patient.

La stagnation séculaire : Lawrence Summers, ancien conseiller économique du Président Obama, a suggéré que le problème date d’avant la crise financière. Il souligne le déclin à long terme des taux d’intérêt réels comme preuve d’une moindre demande de capitaux pour financer les projets d’investissement. Il cite diverses raisons pour expliquer cette tendance, notamment une plus faible croissance démographique, une baisse des prix des biens capitaux et la nature des récentes innovations, comme le remplacement des magasins physiques par les sites internet de vente en ligne. La conséquence en est la stagnation séculaire, soit une incapacité persistante de l’économie à générer une demande suffisante pour maintenir le plein emploi. Son remède ? Plus de dépenses publiques dans les infrastructures, comme les routes, les ponts et les aéroports. Si le gouvernement tirait avantage des faibles taux d’intérêt pour faire les bons investissements dans le capital public (…), cette politique stimulerait l’emploi à court terme lorsque les projets sont lancés et rendent l’économie plus productive lorsqu’ils sont utilisés.

Un ralentissement de l’innovation : Robert Gordon (…) croit que le rythme des innovations a ralenti. Les précédentes générations ont introduit l’électricité, la plomberie intérieure et le moteur à explosion. Les innovations de notre génération, comme le smartphone et les réseaux sociaux, ne changent pas vraiment nos vies. Cette théorie est la plus pessimiste. S’il a raison, nous n’avons pas d’autres choix que de nous habituer à une plus faible croissance.

Les erreurs de politique économique. Lorsque Barack Obama entra en fonction en 2009, l’économie américaine était au milieu de la Grande Récession. Les conseilleurs du Président Obama se basaient sur la théorie keynésienne standard lorsqu’ils proposèrent une forte hausse des dépenses publiques pour stimuler l’économie. Le plan de relance fut la première initiative de l’administration Obama en termes de politique économique. Lorsque l’économie amorça sa reprise, l’administration augmenta les impôts pour réduire le déficit budgétaire. Mais à l’époque, il y avait des raisons de douter d’une telle initiative. Une étude de 2002 de la politique budgétaire aux Etats-Unis par les économistes Olivier Blanchard et Roberto Perotti constata que "les hausses d’impôts et les hausses des dépenses publiques ont un fort effet négatif sur les dépenses d’investissement privé". Ils notèrent que ce constat est "difficile à réconcilier avec la théorie keynésienne". Cohérent avec cela, une étude plus récente des données internationales par les économistes Alberto Alesina et Silvia Ardagna constata que "les relances budgétaires basées sur les baisses d’impôts sont plus susceptibles d’accroître la croissance que ceux basées sur les hausses de dépenses publiques".

Donc voilà. Une maladie, mais cinq diagnostics Malheureusement, je ne sais pas quelle explication est la bonne. Peut-être sont-elles toutes un peu justes. »

Gregory Mankiw, « One economic sickness, five diagnoses », 17 juin 2016. Traduit par Martin Anota


« Greg Mankiw (…) s’est penché sur la faible croissance que les Etats-Unis ont connue au cours de la dernière décennie et en a proposé cinq explicitations. Selon moi, il n’y a rien de compliqué dans l’histoire. Nous avons perdu beaucoup de demande lorsque la bulle immobilière a éclaté et il n’y a rien pour la remplacer. C’est donc essentiellement la quatrième explication, celle relative à la stagnation séculaire de Larry Summers, qui semble la bonne. (…)

La première explication, celle selon laquelle l’économie est en fait en train de croître rapidement, mais que nous ne parvenons pas à le voir en raison de problèmes de mesure, n’est pas sérieuse. Par exemple, on peut obtenir de la musique et des informations gratuitement sur le Web ou utiliser nos smartphones comme caméras. Ce sont des choses formidables, mais si vous essayez de leur mettre un prix (…), celui-ci sera peu élevé. En outre, il y a toujours eu des bénéfices associés aux innovations qui ne sont pas saisis statistiquement (mais également des coûts…). Ce que l’on a à démontrer est que la taille annuelle de ces bénéfices s’est accrue. (…)

On a aussi très souvent entendu l’histoire du surplomb de la crise. Les entreprises seraient frileuses d’investir et les banques frileuses de prêter. Elle semble aussi défier les données. Premièrement, jusqu’au récent ralentissement de l’investissement suite à l’effondrement des prix du pétrole et à la hausse du déficit commercial suite à l’appréciation du dollar, l’investissement est retourné à sa part du PIB d’avant-crise. Les banques prêtent aussi à leur taux d’avant-crise. Donc c’est une jolie histoire pour les journalistes, mais il n’y a rien au monde pour la supporter.

C’est également vrai pour la cinquième explication, celle selon laquelle le gouvernement aurait commis des erreurs de politique économique. Nous devrions croire que les hausses d’impôts mises en place par le Président Obama aux 1 % les plus riches (en 2013) ont freiné la croissance au cours des quatre années qui les ont précédées et qu’elles vont continuer à le faire indéfiniment ? Ces hausses d’impôts furent bien plus faibles que celles imposées par le Président Clinton qui, comme nous le savons, ont stoppé net la croissance économique. C’est juste stupide. C’est certainement possible que les hausses d’impôts peuvent avoir un effet désincitatif et par conséquent empêcher la croissance, mais les ordres de grandeur ne collent pas. Il est difficile d’imaginer que les hausses d’impôt d’Obama freinèrent la croissance, même pour 0,1 point de pourcentage.

Finalement, nous avons la thèse de Robert Gordon selon laquelle nous connaîtrons désormais une faible croissance de la productivité parce que l’âge de l’innovation est fini. C’est difficile de l’accepter pour plusieurs raisons, tout d’abord parce que les économistes (notamment Gordon) ont été très mauvais pour prédire les tendances futures dans l’évolution de la productivité. (…) L’histoire de Gordon à propos de la pénurie d’innovations majeures peut éventuellement expliquer le ralentissement de la croissance dans les pays qui sont à la frontière technologique, comme les Etats-Unis, mais pas pourquoi la croissance a également ralenti presque partout dans le reste du monde, notamment dans les pays qui sont très éloignés de la frontière technologique. Ils ont de quoi tiré de larges bénéfices de l’adoption des technologies américaines pour les deux ou trois prochaines décennies.

Au final, les choses sont beaucoup plus simples que ne le suggère Mankiw. L’économie mondiale a besoin de plus de demande pour avoir une plus forte croissance. Ou nous pouvons répondre au déficit de demande en réduisant l’offre avec de plus courtes semaines de travail et de plus longues vacances, ce qui réduirait le chômage et pousserait les salaires à la hausse. (…) Donc nous avons cinq histoires, mais quatre d’entre elles ne font pas beaucoup sens. »

Dean Baker, « Causes of stagnation: Mankiw's big five », 18 juin 2016. Traduit par Martin Anota

samedi 2 avril 2016

Aux Etats-Unis, le taux de chômage poursuit sa baisse et le taux d'activité cesse enfin de décliner

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source : The Economist (2016), d'après les données du Bureau of Labour Statistics



aller plus loin... lire « Un plein emploi en trompe-l’œil aux Etats-Unis »

vendredi 4 mars 2016

La dette privée est en Chine bien plus massive qu'aux Etats-Unis à la veille de la Grande Récession

GRAPHIQUE Crédit accordé au secteur privé non financier (en % du PIB)

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source : The Economist (2016), d'après les données de la BRI

jeudi 25 février 2016

Avec Obama, le taux de misère atteint un niveau qu'il n'avait pas atteint depuis Eisenhower

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source : The Economist (2016)



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jeudi 11 février 2016

L'expansion américaine va-t-elle mourir de vieillesse ?

« Les récents indicateurs économiques montrent que la croissance économique des Etats-Unis a considérablement ralenti. Après correction des chiffres par rapport à l’inflation, il apparaît que la production agrégée s’est peu accrue durant les trois derniers mois de l’année 2015. (…) Les récessions sont notoirement difficiles à prévoir. Cependant, beaucoup estiment qu’une expansion vieillissante est forcément de plus en plus fragile et de plus en plus susceptible de s’achever en récession. Les prédictions de l’occurrence prochaine d’une récession (suggérant qu’il est "grand temps" que l’activité se retourne) se sont récemment multipliées, parce que la reprise actuelle, qui dure depuis six ans et demi, est déjà relativement longue. Par exemple, Rebecca Jarvis, de la chaîne ABC News, demanda à Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale, son avis sur la question (…). Janet Yellen lui répondit : "Je pense que l’idée selon laquelle les expansions meurent de vieillesse est un mythe. Je ne pense pas qu’elles meurent de vieillesse. Donc le fait que cette expansion dure depuis longtemps ne m’amène pas à penser que ses jours soient comptés".

L’idée que les expansions économiques sont d’autant plus susceptibles de s’arrêter qu’elles durent était très courante avant la Seconde Guerre mondiale. Dans sa synthèse classique des théories des cycles d’affaires, Gottfried Haberler (1937) consacre au sujet toute une section intitulée "Pourquoi le système économique est de moins en moins capable de faire face à des chocs déflationnistes après que l’expansion ait atteint un certain point". Aujourd’hui, une telle idée reste courante et découle d’une analogie avec la mortalité humaine : à mesure que l’expansion vieillit, les déséquilibres et rigidités s’accumulent et celles-ci entravent l’économie et la rendent plus fragile. Donc, l’expansion pourrait être remise en cause par des chocs toujours plus petits et l’économie est de plus en plus susceptible de basculer dans la récession.

Cependant, les données historiques recueillies depuis la Seconde Guerre mondiale ne soutiennent pas l’idée que la probabilité de récession s’accroisse avec la durée de la reprise. L’une des analyses statistiques se penchant sur la question, réalisée par Diebold et Rudebusch (1990), constate que les expansions d’après-guerre ne sont pas plus susceptibles de s’achever du fait qu’elles durent. Cette Economic Letter actualise cette analyse. Les résultats vont dans le sens des propos de Yellen, selon lesquels, toutes choses égales par ailleurs, les expansions les plus longues ne sont pas davantage susceptibles de s’achever que les plus courtes. (…)

Les techniques d’analyse de survie sont bien adaptées pour chercher à déterminer la probabilité qu’une expansion prenne fin, comme l’ont décrit Diebold et Rudebusch (1990) ou encore Sichel (1991). Dans cette application, l’événement que l’on cherche à prédire est un pic de cycles d’affaires, qui marque la fin d’une reprise et donc le début d’une récession. En particulier, il sera possible de déterminer si cette probabilité augmente avec l’âge de l’expansion. (...)

Les durées des expansions aux Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale sont présentées sur le graphique 1. Elles sont déterminées par le National Bureau of Economic Research (NBER), qui date le commencement et la fin de chaque expansion. Selon le NBER, la dernière récession que les Etats-Unis ont connue (la Grande Récession) s’acheva en juin 2009. Depuis, la reprise a duré six années et demie, ce qui est largement plus long que pour la plupart des précédentes expansions. La reprise en cours est montrée en rouge et sa date de fin est marquée d’un point d’interrogation. D’autres expansions d’après-guerre ont duré d’un minimum de 12 mois pour la reprise de 1980-1981 à un maximum de 10 ans pour le long boom des années quatre-vingt-dix. Les expansions très brèves (disons, celles qui ont duré seulement huit mois) ne sont jamais observées parce que le NBER considère qu’une période de croissance doit durer au moins une année pour être formellement considérée comme une expansion.

GRAPHIQUE 1 Durée des expansions d'après-guerre (en mois)

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Comme dans l’étude de la mortalité humaine, les techniques statistiques d’analyse de survie peuvent être utilisées pour traduire ces durées en taux de mortalité d’expansion, en d’autres termes les probabilités conditionnelles qu’une expansion finisse à un mois donné en fonction de sa durée. La ligne bleu sombre sur le graphique 2 montre les taux de mortalité estimés pour les expansions d’après-guerre (…). Par exemple, le graphique 3 montre qu’une expansion qui a déjà duré 50 mois a 2 % de chances de finir au cours du moins suivants et, si cette probabilité est cumulée sur les 12 mois suivants, que l’expansion a environ 23 % de chances de finir au cours de l’année suivante.

GRAPHIQUE 2 Probabilité pour une expansion de mourir en fonction de sa durée (en %)

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Nous pouvons noter que la ligne pour les expansions d’après-guerre sur le graphique 2 est pratiquement plate (…). Cela signifie que les taux de mortalité pour les expansions d’après-guerre ne dépendant pas vraiment de la durée de ces expansions. En effet, un test statistique ne rejette pas l’hypothèse selon laquelle la ligne noire est réellement plate et que la probabilité que survienne une récession au cours d’un mois donné ne dépend pas de l’âge de la reprise. Par conséquent, lorsqu’on se base seulement sur l’âge, une expansion qui a déjà duré 80 mois a effectivement la même chance de s’interrompre qu’une expansion qui a déjà duré 40 mois. Par conséquent, la reprise actuelle n’est pas davantage susceptible de s’achever simplement parce qu’elle est proche de fêter son septième anniversaire.

A l’inverse, la même technique statistique rapporte des résultats très différents lorsqu’on l’applique aux expansions d’avant-guerre, c’est-à-dire sur celles qui ont eu lieu entre 1854 et 1938. Comme le montre la ligne rouge sur le graphique 2, les taux de mortalité pour les expansions qui ont eu lieu avant la Seconde Guerre mondiale s’accroissaient à mesure qu’elles vieillissaient. Les preuves empiriques que la durée des expansions à leur âge dépende moins de leur âge depuis la Seconde Guerre mondiale a été soutenue par l’analyse réalisée par Diebold et Rudebusch (1999) et par les études plus récentes qui ont été recensées par Castro (2013).

Divers changements qui ont bouleversé l’économie après la Seconde Guerre mondiale ont contribué à ce que les expansions soient plus robustes et durent plus longtemps. L’un de ces changements est l’accroissement de la part des services (…) dans la production de l’économie, donc réciproquement la baisse de la part de l’industrie ; cela aurait tendance à réduire l’importance des variations des stocks et à lisser le cycle d’affaires. Surtout, le fait que les reprises d’après-guerre soient moins fragiles reflète l’influence qu’exerce un large gouvernement fédéral veillant à la stabilisation de l’économie. (…) Suite à la Seconde Guerre mondiale, la gestion macroéconomique est passée d’une attitude de laissez-faire à une politique contracylique, ce qui contribua à prolonger les expansions économiques et à rendre la durée des expansions économiques moins dépendante de leur âge. C’est cohérent avec les preuves empiriques relevées par Diebold et Rudebusch (1990) selon lesquelles les récessions d’après-guerre dépendent davantage de leur âge que par le passé : à mesure qu’une récession se poursuit, elle est davantage susceptible de s’interrompre et de laisser place à une reprise dans la mesure où les responsables politiques prennent des actions pour stimuler la croissance. »

Glenn D. Rudebusch, « Will the economic recovery die of old age? », FRBSF Economic Letter, n° 2016-03, 8 février 2016. Traduit par Martin Anota



aller plus loin… lire « Cet inébranlable optimisme des prévisions de croissance »

mardi 22 décembre 2015

Depuis 1970, la productivité a doublé aux Etats-Unis, mais le revenu médian n'a augmenté que de 11 %

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source : The Economist (2015)

mercredi 22 juillet 2015

Le revenu médian américain est retourné à son niveau de 1996

GRAPHIQUE Revenu médian aux Etats-Unis (en milliers de dollars 2013)

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source : The Economist (2015)

samedi 11 juillet 2015

La Fed ne doit pas relever ses taux trop tôt...

... car la reprise actuelle est encore plus atone que les précédentes

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source : The Economist (2015)



aller plus loin… lire « Un plein emploi en trompe-l’œil aux Etats-Unis »

vendredi 19 juin 2015

La croissance mondiale repose de plus en plus sur trois pays

GRAPHIQUE Taux de croissance du PIB mondial (en %) et contributions à la croissance mondiale (en points de %)

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source : The Economist (2015)
note : estimations basées sur 48 économies représentant 86 % du PIB mondial

jeudi 7 mai 2015

Impact de la Grande Récession sur les salaires, la productivité et le chômage

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source : The Economist (2015)

mardi 13 janvier 2015

La reprise américaine remet-elle en cause l’analyse keynésienne de l’austérité ?

Sachs et l’âge des moindres espérances

« Je parle habituellement peu de l’économie américaine, parce qu’il y a tellement d’autres qui écrivent des articles et billets sur le sujet et qui disposent de plus d’autorité que moi sur la question. Mais je suis de plus en plus énervé par certains suggère que les chiffres de la croissance américaine amènent à rejeter l’idée que l’austérité soit mauvaise lorsque les taux directeurs des banques centrales butent sur leur borne inférieure zéro (zero lower bound). A ce titre, le nom de Jeffrey Sachs vient juste de rejoindre une longue liste.

Bien sûr, la manière correcte de s’attaquer à ce problème est de le faire comme le fait Paul Krugman. Comme il le rappelle, beaucoup de choses surviennent simultanément (comme par exemple la forte chute du taux d’épargne aux Etats-Unis en 2013), donc vous ne devez pas restreindre votre analyse à un seul pays, mais regarder beaucoup de données. Mais, ce faisant, vous risquez de suggérer que le cas américain est inhabituel et ne colle justement pas avec la théorie keynésienne. Par conséquent, j’ai réalisé un exercice simple et j’ai reporté ses résultats sur le graphique suivant. Ce dernier représente, d’une part, la trajectoire que le PIB américain a effectivement suivie et, d’autre part, l’hypothétique trajectoire qu’il aurait suivie si la consommation et l’investissement publics avaient connu une croissance réelle de 2% à partir de 2009. Donc nous imaginons qu’il n’y a pas eu d’austérité budgétaire et que les dépenses publiques se sont maintenues aux niveaux élevés qu’elles atteignaient lors de la récession. De plus, j’ai supposé un multiplieur large (et instantané) égal à deux pour ces dépenses publiques supplémentaires.

PIB des Etats-Unis (en milliers de milliards de dollars 2009) :

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(…) Comme vous pouvez le voir, la trajectoire du PIB sans austérité semble parfaitement plausible. Ce que nous obtenons est une croissance de 3,4 % en 2010 (contre une croissance effective de 2,5%), suivie par trois années de croissance de 3,7 % (contre 1,6%, 2,3% et 2,2%). En d’autres termes, nous obtenons une croissance raisonnablement rapide depuis une forte récession. Evidemment, il y a des manières plus sophistiquées de faire ce genre d’analyse contrefactuelle, mais peut-être que quelque chose de très simple suffit. Les récentes performances des Etats-Unis ne constituent donc pas un argument à l’encontre de l’analyse keynésienne.

Cela me suggère deux choses. Premièrement, beaucoup de gens sont tellement désespérés d’infirmer les critiques soulevées par l’usage de l’austérité à la borne inférieur zéro qu’ils sont capables d’avancer des arguments erronés à cette fin. C’est en particulier le cas de ceux qui ont affirmé en 2010 qu’il était nécessaire d’adopter des plans d’austérité (…). Deuxièmement, c’est attristant de lire ou d’entendre des gens suggérer qu’une croissance de 2,3 % peut être qualifiée de "rapide" lorsque nous sortons d’une profonde récession et que les taux d’intérêt nominaux sont restés collés à leur borne zéro. C’est tellement dangereux lorsque ces moindres espérances sont reprises par l’élite. »

Simon Wren-Lewis, « Sachs and the age of diminished expectations », in Mainly Macro (blog), 7 janvier 2015. Traduit par Martin Anota


La macroéconomie fondée sur la seule croyance

« Quand vous savez seulement que quelque chose est vrai, par exemple que la politique budgétaire n’a jamais un rôle réellement important et que le ciblage du PIB nominal aurait permis d’éviter la Grande Récession, vous cherchez à proclamer votre foi de la manière efficace possible. Vous vous lancez dans un concours oratoire. Le meilleur exemple d’une telle personne que j’ai en tête est Scott Sumner. Voici ce qu’il a trouvé à dire à propos par rapport à ce que j’ai récemment écrit :

"Simon Wren-Lewis utilise également mal les données de croissance du PIB, en l’occurrence d’une manière qui fait apparaître l’austérité comme plus dommageable qu’elle ne l’était. Il affirme que la croissance du PIB réel était de 2,3 % en 2012 et de 2,2 % en 2013 (l’année de l’austérité aux Etats-Unis). Mais ce sont des données annuelles année après année or, puisque l’austérité commença le premier janvier 2013, vous devez utiliser des données quatrième trimestre après quatrième trimestre. En fait, la croissance du PIB réel en 2012, quatrième trimestre après quatrième trimestre, fut de seulement 1,67 %, tandis que la croissance durant l’année d’austérité de 2013 a presque doublé en atteignant 3,13 %."

(…) Lorsque vous entendez dire que quelqu’un utilise mal les données (…), vous vous attendez à trouver qu’il ait commis une erreur sur Excel ou utilisé de vieilles données. Mais Sumner n’est pas en train d’utiliser le terme "mal" (…) dans son sens ordinaire. Il est en mode débat. Ce qu’il suggère en fait est que, en choisissant d’utiliser les données annuelles (correctes), je suis (accidentellement, délibérément ?) en train de dissimuler quelque chose important. Il cite ensuite deux chiffres qui appuient soi-disant ses propos. Pas d’analyse, pas de graphique – c’est un débat.

Voici un graphique qui représente les dépenses réelles de consommation et d’investissement brut du gouvernement américain et qui provient du site FRED. Selon Sumner, “l’austérité commença le 1er janvier 2013”. Mais que dit le graphique ?

Simon_Wren-Lewis__Etats-unis__investissement_public__consommation_publique__Martin_Anota_.png

(…) Voulez-vous vraiment suivre ceux dont la macroéconomie se nourrit tellement de la foi qu’ils ne ressentent même pas le besoin de vérifier les chiffres ? Voulez-vous suivre quelqu’un qui écrit (plus tôt dans son billet) qu’"il serait utile de réaliser une étude plus systématique de l’austérité budgétaire" ? Que doit-on faire de toutes les études qui ont déjà été faites (par exemple ici, ici ou) ? Ne comptent-elles pas parce qu’elles constatent généralement que la politique budgétaire a un rôle à jouer et qu’elles échouent ainsi à s’accorder avec la croyance ? Voulez-vous que la macroéconomie tienne de la croyance ou d’une analyse scientifique soignée ? »

Simon Wren-Lewis, « Faith based macroeconomics », in Mainly Macro (blog), 10 janvier 2015. Traduit par Martin Anota

mardi 9 décembre 2014

Comment se portent les Etats-Unis ?

GRAPHIQUE 1 Croissance du PIB (par rapport au trimestre précédent, en rythme annuel, en %)

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GRAPHIQUE 2 Revenu médian des ménages (en milliers de dollars 2013)

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GRAPHIQUE 3 Taux d'activité et taux de chômage (en %)

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GRAPHIQUE 4 Déficit fédéral

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GRAPHIQUE 5 Dette publique et bilan de la Fed

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GRAPHIQUE 6 Indices boursiers et rendements des obligations publiques

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source : The Economist (2014)

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