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Tag - Dietrich Vollrath

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vendredi 11 mai 2018

Quand la croissance soutenue s’est-elle amorcée ?

« (…) Jane Humphries et Jacob Weisdorf ont publié "Unreal wages? Real income and economic growth in England, 1260-1850", dont vous pouvez trouver une version en libre accès ici. Comme ils le soulignent, il y a une grande disparité dans les sources de données que nous utilisons pour réfléchir au calendrier et à l’évolution de la croissance économique soutenue. Le problème fondamental apparaît notamment dans leur graphique, reproduit ci-dessous.

GRAPHIQUE 1 PIB par tête et estimation du revenu annuel réel des travailleurs journaliers (en indices)

Humphries_Weisdorf__PIB_par_tete_revenu_annuel_reel_des_travailleurs_journaliers.png

PIB par tête et salaires


En utilisant des données agrégées, Broadberry, Campbell, Klein, Overton et van Leeuwen ont présenté dans leur "British Economic Growth, 1270-1870" une série de PIB par tête, représentée par des cercles ouverts sur le graphique. Ce dernier montre un décollage de la croissance autour de 1650. Cependant, les données standards utilisées pour établir la trajectoire des niveaux de vie ont été les données sur les salaires et leur source a été un article de Clark de 2007. Comme vous pouvez le voir, les données sur les salaires n’indiquent pas de décollage au dix-septième siècle ; et même en 1850, les salaires ne semblaient pas connaître de croissance soutenue.

Ces deux séries de données racontent des histoires bien différentes à propos de l’origine de la croissance économique. Et c’est comme si l’une des deux devait être inexacte. Ce que suggèrent Humphries et Weisdorf, pour résumer, c’est que les données sur les salaires sont incorrectes. Le problème sous-jacent est que l’essentiel des discussions à propos des niveaux de vie des travailleurs au cours de cette période se base sur des observations de salaires journaliers tirées de diverses sources, qui sont ensuite multipliées par une certaine estimation du nombre de jours travaillés dans une année (typiquement 250) pour obtenir le revenu annuel. Mais c’est bien sûr problématique à plusieurs niveaux. Combien de jours travaillait-on vraiment ? Ce chiffre ne variait-il pas considérablement au cours du temps ? Même si les salaires journaliers enregistrés dans les données sont corrects, devons-nous croire que tout travailleur pouvait gagner ce salaire autant de jour qu’il le voulait au cours d’une année ?

Ce qu’ont fait Humphries et Weisdorf, c’est creuser dans les données passées et chercher des informations sur les contrats du travail annuels. Plusieurs travailleurs agricoles avaient des contrats annuels ou permanents et les propriétaires de ferme utilisaient en plus de cette main-d’œuvre des travailleurs journaliers si nécessaire. Mais les contrats annuels existaient également en-dehors du secteur agricole. Ces contrats annuels offrent, en théorie, une meilleure façon de mesurer les niveaux de vie des travailleurs. Cependant, le problème est que ces contrats incluent, outre les paiements monétaires, des rémunérations en nature, en termes d’hébergement ou d’alimentation. Le gros problème auquel Humphries et Weisdorf se sont attaqué, c’est chercher à donner une valeur à ces rémunérations en nature.

(…) Regardons ce que leurs chiffres nous disent. La gifle de leur article, c'est vraiment le graphique suivant. La ligne sombre représente la série de salaires développée par Humphries et Weisdorf et les deux autres lignes sont identiques à celles du premier graphique. Vous pouvez voir que les salaires annuels suivent très bien les données du PIB par tête. Et comme Humphries et Weisdorf le soulignent, il y a deux choses significatives que l’on peut tirer de ça.

GRAPHIQUE 2 PIB par tête et estimation du revenu annuel réel des travailleurs (en indices)

Humphries_Weisdorf__PIB_par_tete_et_estimation_du_revenu_annuel_reel_des_travailleurs.png

Revenus annuels, PIB par tête et salaires


Premièrement, la réaction des salaires à la Peste noire (autour de 1350-1450) est bien moindre en termes de salaires annuels relativement aux salaires quotidiens. Nous (…) avons utilisé les données sur les salaires quotidiens pour illustrer la réaction malthusienne des niveaux de vie aux chocs démographiques. Comme la Peste noire a tué entre un quart et un tiers de la population, les salaires ont explosé, mais quand la population a de nouveau augmenté (au seizième siècle), les salaires ont chuté pour revenir à leur niveau pratiquement stagnant. Les données de Humphries et Weisdorf sur les revenus annuels montrent que la réaction a été plus atténuée. Elle est toujours là (regardez en particulier en 1350 et en 1400), mais elle n’a pas été énorme. En fait, il ne semble pas que les salaires annuels soient revenus à leur niveau antérieur à la Peste noire. Cela ne signifie pas que le modèle malthusien soit faux ; il y a eu plein d’autres changements à l’œuvre dans l’économie suite à la Peste noire. Mais ce n’est pas l’illustration nette du mécanisme qu’elle a pu être. (…) Si l’on suppose que le modèle malthusien est correct, alors les données sur les revenus annuels nous disent qu’il a dû y avoir un certain changement significatif dans l’économie anglaise durant cette période, sinon les revenus auraient dû diminuer et se retrouver dans l’éventail de 50 à 75 sur le graphique en 1650.

Deuxièmement, et c’est quelque chose de plus frappant, le début de la croissance soutenue des revenus annuels est bien antérieur à la Révolution industrielle. Les croissances du PIB par tête et des revenus annuels ont commencé à s’accélérer autour de 1650. La série de PIB par tête de Broadberry et alii ne reflète pas simplement une hausse des loyers fonciers ou des versements au capital, mais elle semble représenter aussi une hausse des niveaux de vie des travailleurs en termes réels.

Cette hausse a même lieu avant la datation la plus agressive de la Révolution industrielle en termes de technologies spécifiques (par exemple le moteur de Newcomen en 1712) et elle est bien antérieure aux machines à tisser et aux machines à filer des années 1760. La machine à vapeur a été inventée au début du dix-huitième siècle, mais ce n’est qu’au début du dix-neuvième siècle qu’elle est devenue une source significative d’énergie motrice pour l’industrie en Angleterre.

Ce que les données de Humphries et Weisdorf font, dans leur interprétation la plus forte, c’est rompre violemment la connexion entre la Révolution industrielle (un événement technologique) et le début de la croissance soutenue (un événement économique). J’ai déjà avancé une telle idée auparavant et les constats que font Humphries et Weisdorf suggèrent que la déconnexion n’est pas celle que je pensais : ce ne sont pas les revenus qui ont été en retard sur le changement technologique ; en fait, ils ont commencé à s’accroître avant le changement technologique. C’est cohérent avec les données du PIB par tête et cela a un ensemble d’implications très différent pour la croissance économique.

Un récit qui mériterait d’être reconsidéré est celui qui fait du capital humain l’origine de la croissance soutenue. L’idée ici est que ce n’est que lorsque l’industrie anglaise, au dix-neuvième siècle, commença à demander plus de capital humain que les familles, dans l’arbitrage entre quantité et qualité, ont commencé à donner plus d’importance à la qualité, permettant ainsi à faire apparaître une croissance soutenue. Mais si la croissance soutenue a commencé en 1650, il n’est pas possible que ce soit la modification de la demande de capital humain dans l’industrie au dix-neuvième siècle qui a entraîné la croissance soutenue. Maintenant, vous pouvez sauver le récit du capital humain en suggérant que le phénomène qui a été à l’œuvre en 1650 a été intense en capital humain et, même si le calendrier du récit est inexact, la théorie reste correcte. Mais alors, nous devons alors comprendre ce qui s’est passé avec la nature du capital humain en 1650 (…). En même temps, vous devez prendre en compte le fait que la croissance démographique en Angleterre n’a pas ralenti à partir de 1650 et sur la base de plusieurs données s’est accélérée peu de temps après.

Un deuxième récit qui mériterait d’être reconsidéré est l’hypothèse des institutions. Voici ce que vous ne voulez pas faire. Ne regardez pas les données et décidez que cela doit avoir le meurtre de Charles I en 1649 ou l’ascension d’Oliver Cromwell que a "provoqué" l’accélération de la croissance. Tout d’abord, les données de Humphries et Weisdorf dans le graphique semblent précises, mais vous devez imaginer des barres d’écart-type pour leurs séries de données, donc le décollage de la croissance économique est probablement plus sûrement situé quelque part entre 1600 et 1700. Ensuite, ce n’est pas la façon par laquelle l’inférence causale fonctionne. Cela dit, j’ai besoin probablement de revenir sur mon opinion quant à la plausibilité que les changements institutionnels associés à la Révolution Glorieuse de 1689 aient eu un important effet sur croissance.

Un autre récit qui me vient à l’esprit concernant origines de croissance soutenue est le rôle des découvertes et des débuts de la colonisation. En faisant remonter le début de la croissance soutenue au dix-septième siècle, le calendrier colle avec la colonisation croissante des Amériques. Les Pères pèlerins ont fait leur périple en 1620 et la colonie de la baie du Massachusetts s’est établie autour de 1630. Donc on peut prendre plus sérieusement l’idée que les Amériques ont joué un rôle important dans la croissance soutenue. En même temps, il est difficile de croire que l’ampleur de la migration et du commerce entre les Amériques et l’Angleterre ait été si importante qu’ils aient pu significativement affecter les salaires anglais, même à la fin du dix-septième siècle. Mais comme avec l’hypothèse institutionnelle, disons que je reviens sur mon opinion concernant l’importance des colonies. Je ne suis toujours pas convaincu, mais je suis un peu moins sceptique que je ne l’étais il y a quelques jours.

Un dernier récit qui semble bénéficier de ce genre de données est la théorie de Bob Allen à propos des pressions salariales et de la technologie industrielle. En réfléchissant aux raisons expliquant pourquoi l’Angleterre a adopté certaines technologies à la fin du dix-septième siècle et au début du dix-neuvième siècle, mais pas de nombreux pays continentaux, Allen cite le niveau des salaires relativement élevé en Angleterre (en comparaison avec les prix relativement faibles de l’énergie). Les données sur les revenus annuels sont cohérentes avec cette hypothèse (…).

Bref, les données de Humphries et Weisdorf bousculent suffisamment les faits stylisés à propos du décollage de la croissance soutenue pour que nous ayons à revoir ce que l’on pense des facteurs qui l’ont provoquée. Cela m’amène de nouveau à réfléchir sérieusement à la question. Nous devons séparer la notion de la croissance soutenue (c’est-à-dire la croissance des revenus annuels) de la notion de Révolution industrielle (c’est-à-dire l’invention ou l’adoption de technologies spécifiques). Certes nous pensons que la croissance dépend du changement technologique, mais cela ne signifie pas que ce sont les technologies impliquées dans la production de coton qui ont entraîné la croissance soutenue. (…) »

Dietrich Vollrath, « When did sustained growth start? », 30 mars 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Sept siècles de croissance et de déclin en Europe »

« A quoi ressemblait la croissance britannique avant la Révolution industrielle ? »

« Les reliefs de la croissance »

samedi 11 mars 2017

La hausse des profits et le ralentissement de la productivité

« (…) Ici je voudrais discuter de certaines nouvelles preuves empiriques en ce qui concerne la hausse de la part des profits dans la production, un complément à la baisse des coûts du travail, et voir comment cela peut influencer la productivité mesurée. Les preuves empiriques suggérant que la part du profit augmente sont importantes, parce qu’il ne s’ensuit pas nécessairement qu’une chute de la part du travail réduise la croissance de la productivité ; cela n’a toujours été qu’une possibilité. Avec une part du profit croissante, je pense que vous pouvez faire un lien plus direct avec la baisse de la productivité mesurée.

Les preuves empiriques suggérant une hausse des parts du profit et des marges


La récente étude de Simcha Barkai fournit des preuves empiriques suggérant que non seulement la part du travail chute, mais aussi la part du capital. Cette combinaison implique que la part du profit dans la production s’accroît. Et par profit, il entend les profits économiques (c’est-à-dire les rentes), par opposition aux profits comptables. Les études antérieures qui ont mis en évidence une chute de la part du travail ont soit ignoré la possibilité que cela puisse signifier une hausse de la part du profit, soit supposé implicitement que cela signifiait une hausse de la part du profit. Barkai montre lui qu’il y a une forte hausse de la part du profit au cours du temps. (…)

La hausse de la part des profits dans la production semble cohérente avec certaines preuves empiriques concernant l’épargne des entreprises. Chen, Karabounis et Neiman ont montré que la source de l’épargne dans l’économie mondiale n’est plus les ménages, mais les entreprises. Etant donné que le comportement de l’investissement est resté relativement le même au cours du temps, cela signifie que les entreprises ont connu une amélioration de leur situation financière. Alors qu’elles étaient auparavant débiteurs nets (en empruntant auprès des ménages pour acheter des biens d’investissement), elles sont désormais des créanciers nets (en utilisant leur propre argent pour acheter des biens d’investissement). (…)

L’effet des marges sur les niveaux de productivité

Les entreprises génèrent du profit en fixant un prix supérieur à leurs coûts marginaux. Donc si les profits sont élevés, cela implique que la marge a augmenté. Pour dire quelque chose à propos de l’effet que la hausse des marges peut avoir sur la productivité, nous devons avoir une certaine idée pour expliquer pourquoi les entreprises sont capables d’avoir une marge au-delà du coût marginal et aussi une certaine idée de ce qui influence cette marge (mark-up).

Pour l’explication, nous supposons que les entreprises ont un certain pouvoir de marché basé sur… quelque chose les concernant. Peut-être qu’elles ont un brevet sur un produit, ce qui les a placé en situation de monopole. Ou peut-être qu’elles ont créé une certaine marque ou disposent d’une certaine réputation (méritée ou non) quant à la qualité de leur produit, ce qui amène les gens à ne désirer que ce dernier. Pensez à Apple. Ou peut-être qu’elles ont un certain avantage spatial, comme en dispose un café dans une station très fréquentée. Qu’importe la raison, ces entreprises ont assez de pouvoir de marché pour avoir une marge.

Qu’est-ce qui détermine le niveau de cette marge et pourquoi changerait-elle ? En général, l’élasticité-prix de la demande pour leurs produits est ce qui importe ici. Plus l’élasticité-prix est élevée (plus la courbe de la demande est plate), moins une entreprise a du pouvoir de marché et moins leur marge est élevée. Plus l’élasticité-prix est élevée (plus la courbe de demande est pentue), plus une entreprise dispose de pouvoir de marché et plus elle peut avoir une marge importante.

Une élasticité-prix serait élevée s’il y avait plein de substituts proches pour le produit, si bien que les gens pourraient facilement abandonner le produit si son prix augmentait un peu. Pensez aux stations essence, qui ont un faible pouvoir de marché en raison de leur localisation spatiale. Mais beaucoup de gens s’arrêteraient d’aller à une station essence qui augmenterait ses prix de quelques centimes. Une élasticité-prix serait faible s’il n’y avait que quelques substituts pour le produit ou si le produit était un complément à d’autres produits que les gens achètent. Ensuite, qu’importe ce que l’entreprise fixe comme prix, les gens lui achèteront son produit. Pensez à un iPhone. Apple a convaincu les gens (qu’importe que vous y croyez ou pas) qu’il n’y a pas de substitut à un iPhone, que les autres smartphones sont tout simplement différents. Donc Apple peut vendre un iPhone à 600 dollars, alors que le coût marginal est très certainement proche de 100 dollars.

Quand les preuves empiriques disent que les marges vont à la hausse, alors une interprétation pourrait être que l’élasticité-prix de la demande pour différents biens a diminué. Cela pourrait être le cas si les gens sont devenus difficiles. Je veux un iPhone, pas un Samsung. Je veux un doublé thé chai au lait, pas un café. (…) Imaginons que chacun se comporte comme une ado de 13 ans.

Maintenant, si les marges sont plus élevées parce que l’élasticité-prix de la demande pour des biens individuels est plus faible, qu’est-ce que cela implique pour la productivité mesurée ? Bien, dans la plupart des cadres typiques, cela diminuerait la productivité mesurée. Pourquoi ? Une baisse de l’élasticité-prix de la demande provient d’une baisse de l’élasticité de substitution entre différents produits. Et une faible élasticité de substitution entre les produits signifie que la plupart de nos intrants (le travail, le capital) finissent par se retrouver dans les entreprises ou secteurs les moins productifs. La productivité mesurée a freiné dans ce cas en raison de la concentration d’intrants dans ces secteurs à faible productivité.

Si c’est bien cela qui se passe, alors nous devrions voir des symptômes proches de ceux de la "maladie des coûts" de Baumol. Les facteurs de production (le capital et le travail) devraient aller dans les secteurs les moins productifs et le prix relatif de la production dans ces secteurs devrait augmenter. Ici je pense que vous devriez faire référence à la hausse rapide du prix de la garde d’enfants, de l’éducation et de la santé, parmi d’autres activités, pour étayer l’argument. Résumons cette optique. L’élasticité de substitution entre produits a décliné au cours du temps. Cela se traduit (1) par une hausse des profits, comme les entreprises jouissent d’une hausse de pouvoir de marché lorsque les gens ne désirent pas se détourner de leurs produits et (2) par une baisse de la productivité mesurée, comme les ressources se concentrent davantage dans les secteurs à faible productivité. Dans ce cas, la hausse des profits n’est pas une cause de la baisse de la productivité.

Le problème avec cette explication est qu’elle dépend du changement des préférences. Il n’est pas clair pourquoi l’élasticité de substitution entre produits dans de larges secteurs se serait réduite. (…)

Concentration et pouvoir de marché


Une explication alternative pour faire sens avec la hausse des profits et la baisse de la productivité serait la concentration des entreprises au sein des secteurs. Imaginez que vous ayez un certain nombre de secteurs : la santé, le transport, l’industrie, l’éducation, etc. Et que les préférences soient telles que les productions de ces secteurs soient complémentaires, avec une faible élasticité de substitution entre elles.

Dans chaque secteur, les gens désirent substituer entre les productions des différentes entreprises. Les entreprises sont engagées dans une concurrence à la Cournot : elles essayent de faire un maximum de profit en prenant en compte les réactions des autres entreprises. Le résultat fondamental dans un cadre à la Cournot est que la marge des entreprises augmente lorsque le nombre d’entreprises diminue. Moins d’entreprises, moins de concurrence, plus de marges. On peut lire les preuves empiriques d’une hausse des parts de profit dans l’étude de Barkai comme cohérents avec l’idée d’un déclin du nombre d’entreprises en concurrence les unes avec les autres dans chaque secteur.

Et je pense que cela entraînerait une baisse de la productivité agrégée. Pour les secteurs avec moins d’entreprises, celles-ci produiraient moins et, si le coût marginal est constant comme dans un cadre typique à la Cournot, cela signifie que moins d’intrants sont utilisés. Parce que les productions des différents secteurs sont complémentaires, nous n’aimons pas avoir moins de production dans un secteur donné, donc de façon à convaincre ce secteur de produire plus, nous accepter de payer un prix plus élevé. S’il faut payer un prix plus élevé pour obtenir la production d’un secteur donnée, c’est comme si le niveau de productivité avait baissé dans ce secteur. Et parce que les différents secteurs sont complémentaires, la productivité agrégée est poussée à la baisse, alourdie par les secteurs les moins productifs. La concentration dans quelques secteurs va dont freiner la productivité au niveau agrégée. (…)

Offres de facteurs et PIB

Mais attendez, il y a plus ! La productivité peut être affectée par la hausse des marges et, même indépendamment de cela, le PIB est influencé par les offres de facteurs. Une hausse des marges ou des profits se fit au prix d’une réduction de la part de la production allant au capital et au travail. Ce qui signifie que le rendement qu’il y a à fournir du capital et du travail est plus faible. Et s’il y une élasticité à l’offre de ces facteurs, alors les gens ont certainement fourni moins de capital et moins de travail en réponse à la chute des parts du capital et du travail. Une baisse du capital et du travail a dû se traduire par une baisse du PIB total (et du PIB par tête), même si la productivité est restée la même. Et si la productivité s’en est également trouvée affectée, alors l’effet d’une hausse des parts du profit sur le PIB a été encore plus large.

Pour résumer, une hausse de la part du profit (soit directement, soit en implication de l’essor de l’épargne des entreprises) peut expliquer une partie du ralentissement de la productivité et de la croissance du PIB au cours des vingt, voire trente dernières années. Il est difficile pour moi de chiffrer précisément cette contribution, mais il est utile de mieux l’explorer. »

Dietrich Vollrath, « Profits and productivity », 6 mars 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Et si la chute de la part du travail s'expliquait par la plus forte concentration des entreprises ? »

vendredi 10 février 2017

Qu’entendons-nous par "malthusien" ?



« (…) Plusieurs hypothèses de Malthus à propos du fonctionnement des économies, en particulier avant le début du dix-neuvième, c’est-à-dire avant l’ère de la croissance soutenue, sont bien fondées. Et elles ont des implications qui aident à comprendre le monde de cette époque. Certaines hypothèses de Malthus peuvent aussi être pertinentes pour aujourd’hui. Dans ce billet, je vais tenter de préciser ce que signifie le terme "malthusien" et je vais ensuite me pencher sur certains de ses usages (…).

La stagnation des niveaux de vie


Ma conception d’une économie malthusienne repose sur deux caractéristiques. Premièrement, les niveaux de vie sont négativement reliés à la taille de la population. Cela peut être le cas si nous avons un facteur de production fixe. C’est typiquement le cas des terres agricoles, mais on peut être plus général et dire les ressources naturelles. Tant que les ressources sont inélastiques, que ce soit dû à une limite physique ou au coût excessif de leur usage, la première caractéristique d’une économie malthusienne sera satisfaite.

GRAPHIQUE Population et salaires réels en Angleterre

Gregory_Clark__Population_et_salaires_reels_en_Angleterre.png

(…) Je tire le graphique précédent du livre d’Oded Galor, qu’il tire lui-même de Greg Clark. Quand la population s’effondra après la Peste Noire, les salaires augmentèrent. Ils restèrent élevés tant que la population resta limitée, puis ils chutèrent lorsque la population s’accrut à nouveau.

Salaires et population


La seconde caractéristique est que la croissance démographique est positivement reliée aux niveaux de vie. Cela peut être le cas si les enfants constituent un "bien normal", auquel cas la fertilité augmente lorsque les gens voient leur revenu augmenter. Ou cela peut être le cas si la santé constitue un bien normal, auquel cas les gens prennent plus soin d’eux-mêmes (et de leurs enfants) lorsqu’ils ont de plus hauts revenus. Une plus forte fertilité et/ou une plus faible mortalité accélérerait la croissance démographique.

Ou peut-être que les gens ne font pas de choix conscients comme ceux-là. Peut-être que c’est purement biologique et que les femmes avec de plus hauts niveaux de vie (…) vont avoir plus de chances à mener leurs grossesses jusqu’à leur terme et leurs bébés vont avoir plus de chances de survivre et donc d’enfanter à leur tour. Il n’est pas important ici que la fertilité et la mortalité relèvent ou non de calculs rationnels.

Le travail originel de Malthus impliquait cette relation positive et il semblait avoir en tête une combinaison de choix et de biologie. Ses freins préventifs consistent pour chacun à choisir d’avoir moins d’enfants ou de se marier plus tard, en réponse à de faibles niveaux de vie (donc les niveaux de vie et la fertilité sont positivement reliés). Ses freins positifs étaient la moindre fertilité et la plus forte mortalité qui surviennent automatiquement lorsque les niveaux de vie chutent fortement.

En comparaison à la première caractéristique, les preuves empiriques soutenant la seconde sont ambigües. Le problème majeur est qu’il y a peu de données disponibles sur la fertilité et la mortalité au niveau individuel pour les siècles qui précèdent 1800, si bien qu’il est difficile de tester la relation de ces variables démographiques avec les niveaux de vie. L’Angleterre est le seul territoire pour lequel nous disposons de certaines données, si bien que le débat tend à se focaliser sur la démographie anglaise. Kelly et O Grada (2012) ont trouvé des preuves empiriques confirmant la présence des freins préventifs (c’est-à-dire les taux de mariage) et Cinnirella, Klemp et Weisdorf (2016) trouvent des preuves empiriques suggérant que les naissances étaient plus ou moins espacées en fonction des niveaux de vie. Crafts et Mills (2009), par exemple, conclurent qu’il n’y avait pas de frein positif en vigueur et que les freins préventifs n’agissaient plus au dix-huitième siècle. Si vous cherchez des raisons pour rejeter l’économie malthusienne, alors c’est peut-être cela. Peut-être que la croissance démographique n’est pas positivement reliée aux niveaux de vie après tout.

Mais si cette caractéristique est vérifiée, alors vous obtenez ce que j’appellerais une économie malthusienne. (…) S’il y a seulement quelques personnes, alors en raison de la première caractéristique nous savons que les niveaux de vie sont élevés parce que les ressources par personne sont élevées. Mais de hauts niveaux de vie signifient une forte croissance de la population, donc le nombre de personnes s’accroît et cela réduit la quantité de ressources par personne et donc les niveaux de vie.

S’il y a beaucoup de monde, c’est l’enchaînement inverse. Les ressources sont utilisées par beaucoup, donc les niveaux de vie sont faibles. De faibles niveaux de vie signifient une faible croissance démographique. Quand les ressources sur trop utilisées, cela se traduit par une décroissance démographique et la population diminue. Un déclin de la population signifie plus de ressources par personne et ainsi les niveaux de vie augmentent.

Tout dans le système tend vers un certain niveau intermédiaire où la quantité de ressources par personne et donc le niveau de vie sont à un niveau tel que la croissance de la population est nulle. Sans changement dans la population, il n’y a aucun changement dans les niveaux de vie, donc il n’y a aucun changement de la croissance démographique, donc il n’y a aucun changement dans la population. L’économie stagne au niveau de vie auquel il y a une croissance démographique nulle. Si vous voulez une bonne mathématisation de tout cela, je vous conseille l’étude d’Ashraf et Galor (2011).

Puisque je parle de l’économie malthusienne, voici quelques observations qui ne sont pas immédiatement évidentes par rapport à ce que je viens de décrire. Le niveau stagnant des niveaux de vie n’est pas nécessairement à un minimum biologique. Malthus, éternel pessimiste, pensait que les niveaux de vie seraient poussés à la baisse à un certain strict minimum pour vivre. Ce n’est pas une conclusion qui découle nécessairement de ses deux hypothèses. La croissance de la population peut répondre positivement aux niveaux de vie, même si le niveau de vie auquel la croissance démographique est nulle est assez élevé. Cela dépend des préférences en ce qui concerne les enfants. Toutes les économies malthusiennes ne stagnent pas au même niveau de vie.

Les chocs de productivité ne vont que temporairement accroître les niveaux de vie, mais ils vont accroître de façon permanente la taille de la population. Les chocs de productivité positifs accroissent les niveaux de vie immédiatement pour les survivants, mais cela les pousse à avoir plus d’enfants (ou réduit la mortalité infantile), ce qui conduit à une croissance de la population, donc réduit les niveaux de vie. Les variations de productivité vont donc se traduire par un accroissement de la population, mais pas nécessairement par de plus hauts niveaux de vie. C’est ce qu’Ashraf et Galor (2011) montrent dans les données. (…) La densité démographique est positivement reliée à la productivité agricole en 1500, ce qui est cohérent avec l’effet à long terme de la productivité sur la taille de la population. (…) Les niveaux de vie (les PIB par tête) ne sont pas reliés à cette même productivité agricole en 1500, ce qui est cohérent avec l’absence d’effet à long terme de la productivité sur les niveaux de vie.

L’ajustement vers le niveau de vie stagnant peut pendre beaucoup de temps. (…) Nippe Lagerlof a récemment montré qu’une économie malthusienne avec des chocs de productivité aléatoires et une structure en âges réaliste va présenter des niveaux de vie qui semblent malthusiens dans le sens où ils sont fixes et proches d’un certain niveau stagnant, mais aussi présenter des vagues de croissance et d’effondrement. Nippe a fait surgir une tendance vers la croissance soutenue dans toutes les économies, mais les quatre économies qu’il observe ont des vagues de croissance et d’effondrement s’étendant sur plusieurs décennies, même s’ils ont la même structure malthusienne sous-jacente. Les chocs aléatoires touchant les niveaux de vie persistent au cours du temps en raison de l’effet sur la structure en âges. (…)

Population et prix des facteurs

Le terme "malthusien" a été appliqué à des gens qui affirment que les changements dans la taille de la population, en agissant sur les prix des facteurs, influencent les relations sociales. Les historiens comme Postan et Le Roy Ladurie avancent ce genre de thèse, mais je pense que North et Thomas dans The Rise of the Western World en donnent la meilleure illustration et l’exemple le plus connu parmi les économistes. North et Thomas affirment que les changements dans la population, en modifiant les salaires relatifs et le pouvoir de négociation des paysans, ont contribué à changer les institutions en Europe occidentale avant la Révolution industrielle.

Des gens comme Robert Brenner et Guy Bois ont contesté cette explication (…), en affirmant que Postan et Le Roy Ladurie (et North et Thomas par extension) ignoraient la question des classes pour expliquer les changements touchant les salaires relatifs et les institutions gouvernant le travail. (…) Brenner et Bois affirment que les changements démographiques ne suffisent pas pour modifier les institutions. L’effet des changements démographiques sur les conditions de travail dépendaient du pouvoir politique des paysans, qui n’était pas nécessairement affecté par la population. (…)

Brenner et Bois qualifient de "malthusiens" leurs opposants et leurs théories. Et pour moi, c’est un usage incorrect du terme. L’idée selon laquelle la taille de la population influence des salaires n’est pas malthusienne ; elle est tout simplement économique. Il n’y a rien de malthusien à propos de Postan, Le Roy Ladurie et North et Thomas, du moins quand cela touche à leurs explications du changement institutionnel. Les propos de Brenner et Bois n’en sont pas pour autant faux. Mais ils sont sémantiquement confus.

Les limites à la croissance

Le terme "malthusien" est également utilisé en référence aux limites à la croissance, à l’effondrement environnemental et à d’autres choses de ce genre. Ici, les auteurs croient fermement qu’il y a une offre fixe de ressources disponibles et donc que les niveaux de vie doivent être négativement reliés à la taille de la population.

Vous pouvez classer les personnes parlant de limites à la croissance en deux groupes. Le premier considère la croissance de la population comme donnée et ne se demande pas vraiment si elle répond aux niveaux de vie. Le fait que la croissance de la population soit positive (au niveau global) suffit pour entraîner un déclin des niveaux de vie, si bien que nous devons soit conserver des ressources, soit adopter un certain contrôle des naissances. Le second groupe a internalisé la relation négative post-transition démographique entre niveaux de vie et croissance démographique. Lorsque la planète est tellement habitée que les niveaux de vie chutent, cela va relever le taux de croissance démographique et nous nous retrouvons dans une spirale mortelle vers la misère.

Les idées de chacun de ces groupes sont souvent qualifiées de malthusiennes en raison de l’effet négatif de la population sur les niveaux de vie. Cela n’est qu’en partie vrai. Il n’y a pas de stagnation dans le sens que j’ai employé ci-dessus, dans la mesure où dans chaque cas la croissance démographique se poursuit (lentement ou de façon accélérée) jusqu’à ce que le niveau de vie soit nul. Que l’on pourrait considérer comme stagnant, s’il restait à zéro. (…)

La limite finie des ressources s’assouplit progressivement au cours du temps. (…) Il y a deux raisons à cela. Premièrement, parce que le progrès technique va desserrer certaines contraintes en ressources ou éliminer le besoin de certaines ressources. Deuxièmement, parce que l’élasticité-revenu de la demande pour les biens intensifs en ressources est faible, notre usage de ces ressources ne va pas croître aussi rapidement que les partisans de l’idée de limites à la croissance suggèrent. (…) »

Dietrich Vollrath, « Who are you calling Malthusian? », 8 février 2017. Traduit par Martin Anota

samedi 24 septembre 2016

La croissance équilibrée en théorie

« Mon précédent billet concernait l’empirique derrière les trajectoires de croissance équilibrées, le principe organisateur clé des modèles de croissance économique. Je suis sceptique à propos de cet aspect empirique et il semble que peu de preuves empiriques soutiennent l’idée de trajectoires de croissance équilibrées.

Comme je l’ai dit dans ce billet, quasiment tous les modèles de croissance élaborés au cours du dernier demi-siècle s’échinent à s’assurer qu’ils possèdent une trajectoire de croissance équilibrée. Dans ce billet, je désire montrer que cela génère un ensemble de restrictions très contraignantes à propos de la façon par laquelle vous pouvez modéliser le monde. Et cela génère un ensemble de restrictions très contraignantes sur la façon par laquelle vous considérez que le monde fonctionne vraiment. Si contraignantes que peut-être les modèles en deviennent irréalistes. (…)

Uzawa et les trajectoires de croissance équilibrées


Laissons de côté les questions relatives aux faits de Kaldor du précédent billet. Supposons que vous vouliez construire votre modèle de telle manière qu’il fasse apparaître des trajectoires de croissance équilibrées.

L’article clé ici est celui d’Uzawa (1961) (...). Si vous pensez qu’une économie possède une trajectoire de croissance équilibrée, alors ce qu’Uzawa nous montre, c’est qu’elle doit avoir soit une fonction de production très spécifique (une Cobb-Douglas), soit un taux de progrès dans la technologie accroissant le capital très spécifique (zéro).

Il semble peu plausible que le monde réel ait les bonnes conditions pour qu’une trajectoire de croissance équilibrée apparaisse. Faisons un pas en arrière, peut-être que la production ne possède même pas des rendements d’échelle constants dans le capital et le travail. Est-ce que l'empirique derrière la trajectoire de croissance équilibrée est si robuste qu'il doit amène à accepter les restrictions théoriques qu’elle implique ?

Relâchons Uzawa


Peut-être que les restrictions d’Uzawa ne sont pas nécessaires ou ne sont pas aussi sur le fil du rasoir qu’elles le semblent. Voici quelques exemples. Grossman, Helpman, Oberfield et Sampson, qui m’ont amené à ce sujet, proposent une solution. Ce que les quatre auteurs suggèrent est que la croissance du capital humain peut suffire pour remettre en cause la nature stricte des conditions d’Uzawa. Cela signifie qu’ils peuvent construire un modèle de croissance économique qui ne requiert pas de production Cobb-Douglas, qui a un taux de croissance de changement technologique accroissant le capital positif et qui présente pourtant toujours une trajectoire de croissance équilibrée.

Charles Jones a une approche différente et il établit les conditions dans lesquelles la fonction de production agrégée peut être une Cobb-Douglas, même si les fonctions de production sous-jacentes des entreprises ne le sont pas. Cela rend la trajectoire de croissance équilibrée une éventualité raisonnable.

Mais cela suppose que nous voulons sauver la trajectoire de croissance équilibrée, que la croissance économique implique nécessairement un taux de croissance constant à long terme, une part du revenu rémunérant le capital stable et un rendement sur le capital constant. Etant donné ce que nous avons vu dans le précédent billet, on peut se demander s’il est utile de sauver la trajectoire de croissance équilibrée.

Le changement structurel


Donnons un exemple de problème que la dépendance aux trajectoires de croissance équilibrées est peut susceptible d’entraîner. Beaucoup d’efforts ont été faits pour construire des modèles de croissance économique qui permettent explicitement de prendre en compte plusieurs secteurs (l’agriculture, l’industrie et les services par exemple), mais qui présentent aussi une trajectoire de croissance équilibrée. Ces articles cherchent à expliquer l’un des faits de Kaldor, en l’occurrence les amples réallocations de main-d’œuvre d’un secteur à l’autre (généralement de l’agriculture vers l’industrie ou de l’industrie vers les services) que l’on a pu observer au cours du temps dans la plupart des économies.

Acemoglu et Guerrieri, Kongsamut, Rebelo, et Xie, Ngai et Pissarides, parmi d’autres, ont construit des modèles pour faire apparaître le changement structurel et une trajectoire de croissance équilibrée. Il n’est pas facile de faire cela (…). D’une certaine façon, ils construisent de nouvelles versions d’Uzawa qui leur permettent aussi de prendre en compte le changement structurel. Ils précisent les conditions que doivent respecter les préférences ou les fonctions de production pour que l’activité économique croisse et décline dans différents secteurs, mais que cela reste cohérent avec les faits de Kaldor au niveau agrégé.

Le danger ici est de présumer que les faits de Kaldor originels sont nécessaires. Ils marchent très mal pour montrer que le changement structurel peut survenir lorsque le taux de croissance de la production par tête reste constant à long terme. Mais que dire si le taux de croissance de la production par tête n’est pas constant à long terme ? Ou, si vous ne voulez pas abandonner le concept de trajectoire de croissance équilibrée, que dire s’il y a différentes trajectoires de croissance équilibrées selon le niveau de changement structurel auquel on se place ?

Rappelez-vous les graphiques de l’économie française dans mon précédent billet. Vous pouvez affirmer que la France avait une trajectoire de croissance équilibrée avant la Première Guerre mondiale (avec des niveaux relativement faibles de PIB par tête et un faible taux de croissance) différente de celle après la Seconde Guerre mondiale (avec un niveau et un taux de croissance plus élevés). Qui dirait que ce genre de passage à une différente trajectoire de croissance équilibrée, peut-être avec un plus faible taux de croissance, ne serait pas possible dans un pays comme les Etats-Unis aujourd’hui ? Qui dirait que les changements de niveaux dans la trajectoire de croissance équilibrée, aussi bien à la hausse qu’à la baisse, ne sont pas possibles à l’avenir en se basant sur le changement structurel ?

Passons-nous à côté de quelque chose d’essentiel ?


Les modèles existants qui supposent une trajectoire de croissance équilibrée ne peuvent, de par leur conception, délivrer le genre de sauts que l’on a pu voir par exemple dans le cas de la France, ou dans le cas de la Corée du Sud ou du Japon à mesure qu’ils se développèrent. Oui, ces pays semblent être passés d’une trajectoire de croissance équilibrée à une autre, donc les modèles existants sont bons pour capturer les dynamiques à chaque trajectoire de croissance équilibrée. Mais ils ne peuvent expliquer pourquoi la Corée du Sud atteignit une nouvelle trajectoire de croissance équilibrée dans les années soixante ou pourquoi le taux de croissance français s’est élevé après la Seconde Guerre mondiale. Ces changements sont complètement exogènes à ces modèles.

Posons la question ainsi. Si je peux construire un modèle qui peut prédire les conditions sous lesquelles un pays verrait sa croissance s’accélérer comme la Corée du Sud lorsqu’elle est passée du statut de pays pauvre à celui de pays riche, le rejetterais-je juste parce qu’il échoue à prédire une trajectoire de croissance équilibrée stricte à long terme ? J’espère que je ne le ferais pas, parce qu’un modèle qui parviendrait à identifier ces conditions serait d’une formidable utilité. Mais il y a une tendance chez les économistes de la croissance à être sceptique face à tout ce qui n’a pas de trajectoire de croissance équilibrée à la fin.

Pour prendre le problème sous un autre angle, il se peut que même si les trajectoires de croissance équilibrées ne sont pas strictement exactes dans les données, ces modèles avec trajectoires de croissance équilibrées sont efficaces pour capturer l’essentiel des dynamiques qui nous intéressent. Les hypothèses strictes qui leur sont sous-jacentes ne nécessitent pas d’être totalement exactes dans la vraie vie, mais elles sont utiles pour simplifier notre analyse. Mais le danger ici est que nous allions trop loin, que nous affirmions que ces hypothèses strictes soient exactes au prétexte qu’elles permettent de faire apparaître une trajectoire de croissance équilibrée, si bien que nous irions dans la mauvaise direction. (…) »

Dietrich Vollrath, « Balanced growth in theory », 7 septembre 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 16 septembre 2016

Les données empiriques confirment-elles l’idée de croissance équilibrée ?

« (…) Peut-être que le principal principe organisateur en économie de la croissance au cours des soixante dernières années a été la "trajectoire de croissance équilibrée". En parlant de "trajectoire de croissance équilibrée", on fait en fait référence à un ensemble de trois conditions relatives à trois séries de données économiques des plus essentielles : 1) Le taux de croissance de la production par travailleur serait constant au cours du temps. 2) Le taux de rendement sur le capital serait constant au cours du temps. 3) La part de la production versée au capital serait constante au cours du temps.

Ces trois conditions font partie des "faits de Kaldor", c’est-à-dire des régularités statistiques que Nicholas Kaldor a mis en évidence en 1957 dans le domaine de la croissance économique. Il y a six faits stylisés dans son article, mais vous pouvez facilement les réduire aux trois faits dont j’ai parlé ci-dessus. Ces faits ont été soutenus par des informations relativement éparses glanées sur une période allant de la fin du dix-neuvième siècle aux années 1920 et, pour la plupart d’entre elles, Kaldor ignora les changements majeurs qui survinrent lors de la Grande Dépression. Par exemple, le fait en ce qui concerne le taux de rendement se fonde largement sur les 44 années allant de 1870 à 1914 au Royaume-Uni. L’affirmation selon laquelle la production par travail a régulièrement augmenté a été inférée de plusieurs sources (non citées par Kaldor) disponibles en 1957, alors même que le concept de comptabilité nationale ne datait que de deux décennies. Ce n’était pas un exercice empirique robuste (…).

Qu’importe, la question pour les économistes de la croissance est devenue : comment l’économie doit-elle fonctionner de façon à ce que ces trois conditions soient vérifiées à long terme ? Par conséquent, quasiment tous les modèles de croissance qui ont été développés se sont restreints pour coller à ces "faits". Le terme "trajectoire de croissance équilibrée" est donc une façon rapide de dire qu’un modèle est cohérent avec les faits de Kaldor, du moins à long terme. Mais est-ce que cela fait sens de se restreindre ainsi lorsque l’on réfléchit à la façon par laquelle une économie croît ? Ce à quoi je vais chercher à répondre dans ce billet et très certainement dans un second billet. Ici, focalisons-nous sur le côté empirique des choses ; le billet suivant portera sur l’aspect théorique.

Si vous prenez les faits de Kaldor comme donnés, alors vous devez construire des modèles qui peuvent les reproduire. Mais devons-nous prendre les faits de Kaldor comme donnés ? (…) Ce sont des faits mis en évidence presque exclusivement à partir d’une période allant de la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années 1920. Il semble bien utile de se demander s’ils sont toujours justes. S’ils ne sont plus vrais ou puissent ne pas l’être, alors réduire nos théories de croissance à celles qui présentent une trajectoire de croissance équilibrée est inutilement limitatif. (…)

Est-ce que la croissance de la production par travailleur est constante au cours du temps ?


Peut-être que le graphique le plus prévalent en économie de la croissance rapporte l’évolution du logarithme du PIB par travailleur aux Etats-Unis au cours du temps, habituellement de 1870 jusqu’à 1990-2010, en fonction de la date de parution de l’article dont vous parlez. J’ai probablement six ou sept versions d’un tel graphique dans mon ordinateur ; voici l’un d’entre eux :

GRAPHIQUE Logarithme du PIB par tête aux Etats-Unis

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La chose remarquable à propos de ce graphique est à quel point la trajectoire est régulière. La pente (étant donné que ce graphique relie le logarithme du PIB par tête en fonction du temps) est juste le taux de croissance. C’est le premier fait de Kaldor, présenté visuellement. Même après la perturbation que représentent la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis sont retournés à la même trajectoire tendancielle (…) qu’ils suivaient avant. Donc pour les Etats-Unis, il semble qu’il y ait de robustes preuves empiriques en faveur du premier fait de Kaldor.

Mais, comme c’est le cas lorsqu’il y a trop de faits stylisés, ce sont juste les Etats-Unis. Tous les pays n’ont pas une trajectoire tendancielle aussi régulière. Le graphique ci-dessous montre quatre économies majeurs, incluant les Etats-Unis, et vous pouvez voir que le Japon et l’Allemagne n’ont pas cette même tendance régulière (alors que le Royaume-Uni, si). Maintenant, même si cela implique que le premier fait de Kaldor n’est pas strictement exact, cela n’amène toutefois pas à rejeter l’idée de trajectoire de croissance équilibrée. Comme j’en ai tiré par implication ci-dessus, on ne peut parler de trajectoire de croissance équilibrée qui si l’on observe ce qui se passe à long terme. Comme l’Allemagne ou le Japon après la Seconde Guerre mondiale, vous pouvez être en-dehors de la trajectoire de croissance équilibrée et pourtant, comme vous pouvez le voir avec ces deux pays, finir par retrouver un taux de croissance constant.

GRAPHIQUE PIB réel par tête de l’Allemagne, des Etats-Unis, du Japon et du Royaume-Uni (en dollars 1990)

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La France est encore plus exceptionnel, parce qu’elle présente non seulement un changement dans le niveau de la trajectoire de croissance équilibrée, à l’instar du Japon, mais aussi un changement de sa pente. Après la Seconde Guerre mondiale, la France s’est placée à un niveau supérieur de production par tête (l’ordonnée de l’origine de la ligne en pointillés augmente), mais aussi une pente supérieure, ce qui signifie que le taux de croissance était de façon permanente plus élevé. Maintenant, on peut toujours affirmer que les deux lignes en pointillés représentent des trajectoires de croissance équilibrées, mais ce que la France démontre est que le taux de croissance le long d’une trajectoire de croissance équilibrée peut changer. Et s’il peut changer pour un pays, pourquoi ne pourrait-il pas changer pour d’autres pays ?

GRAPHIQUE Logarithme du PIB par tête de la France

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Deux de mes collègues, David Papell et Ruxandra Prodan, ont récemment écrit un article qui se penche plus formellement sur l’éventuelle présence de trajectoires de croissance équilibrées. Pour 26 pays, ils se demandent si la trajectoire que suit leur PIB par tête correspond à une trajectoire de croissance équilibrée stricte, c’est-à-dire si sur les 139 années de données qu’ils observent il n’y a pas de changement dans le niveau ou le taux de croissance du PIB par tête. D’une certaine façon, ils se demandent si les graphiques de ces 26 pays ressemblent à celui des Etats-Unis.

Pour les Etats-Unis et le Canada, la réponse est oui, ils ont une trajectoire de croissance équilibrée stricte. Mais pour le reste des pays de l’OCDE et les autres pays asiatiques qu’ils regardent, la réponse est non. Chacun de ces pays connaît un changement dans le niveau du PIB par tête (c’est-à-dire l’ordonnée à l’origine de leur ligne tendancielle augmente ou diminue) ou un changement dans le taux de croissance du PIB par tête (c’est-à-dire un changement de la pente de la ligne tendancielle). Certains pays, comme la France, présentent un changement tant du niveau que du taux de croissance du PIB par tête.

Le contre-argument pourrait être que, certes, occasionnellement, il y a des ruptures dans le niveau du PIB par tête ou son taux de croissance, mais qu’entre ces ruptures, les économies semblent être sur ce qui semble être une trajectoire de croissance équilibrée. Donc il est toujours utile d’avoir des modèles qui présentent des trajectoires de croissance équilibrée, parce qu’ils vont être utiles pour décrire une grande partie du comportement de l’économie. Et, les modèles qui ont des trajectoires de croissance équilibrées décrivent aussi ce qui détermine le niveau et le taux de croissance du PIB par tête, donc nous pouvons utiliser ces mêmes modèles pour comprendre ce qui peut provoquer ces ruptures que nous voyons parfois dans les données.

Donc appelons cela un "oui" nuancé, avec d’importantes réserves, à la question de savoir si la croissance du PIB par tête est constante au cours du temps.

Est-ce que le taux de rendement sur le capital est constant au cours du temps ?


Le second fait stylisé de Kaldor était un taux de rendement sur le capital constant. Il se basait sur les données relatives aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Pour les Etats-Unis, Kaldor s’est appuyé sur Kuznets, qui fournissait des preuves empiriques suggérant que le rendement sur le capital était d’environ 3 % par an entre 1919 et 1948.

Est-ce que le rendement sur le capital est resté constant sur de plus longues périodes de temps ? Le problème pour répondre à cette question, c’est qu’il n’y a pas de mesure directe du rendement sur le capital. Kuznets déterminait celui-ci en prenant simplement la part du revenu national rémunérant le capital (comme les dividendes, les rentes ou les intérêts) et en la divisant par le ratio capital sur production. En d’autres mots, nous pouvons prendre le total des versements réalisés au profit du capital (la part du capital multipliée par la production) et le diviser par le capital.

Vous pouvez répliquer cela pour les Etats-Unis avec de plus récentes données tirées du Bureau of Labor Statistics (BLS). J’ai déjà dit dans un précédent billet (…) qu’il y avait un clair déclin de la productivité marginale du capital au cours des cinquante dernières années. (...)

GRAPHIQUE Productivité marginale du capital aux Etats-Unis

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Est-ce que la part du revenu rémunérant le capital est constante au cours du temps ?


Restons avec Piketty pour le moment. Une partie de l’histoire à propos des rendements dont il fut question ci-dessus impliquait la part du revenu national versée au capital. Et Kaldor prenait comme un fait stylisé que cette part était assez constante ou du moins ne présentait pas de tendance claire. Piketty a fourni des données relatives à la part du capital pour plusieurs pays riches.

GRAPHIQUE La part du capital dans les pays riches

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source : Thomas Piketty

Il semble que la part du capital ait augmenté au cours des 40 dernières années pour tous ces pays. (...) La réciproque de cela est que la part du revenu rémunérant le travail a décliné dans plusieurs pays. (...) Donc nous obtenons quelque chose qui suggère que la part du capital n’est pas constante au cours du temps. Il n’est pas clair si ces déviations sont juste temporaires ou bien permanentes. Je conclurai à nouveau par un "oui" nuancé, dans le sens où nous ne pouvons pas savoir si la récente hausse de la part du capital est une anomalie ou bien si elle constitue une tendance à long terme. (...)

(…) Enfin, le livre de Thomas Piketty contient de riches données sur les ratios capital sur production, qui constituent une composante clé du calcul du rendement sur le capital selon Kuznets. Voici son graphique du ratio capital sur production :

GRAPHIQUE Le rapport capital sur revenu en Europe

Thomas_Piketty__Le_rapport_capital_sur_revenu_en_Europe__France_Allemagne_Royaume-Uni.png

source : Thomas Piketty

On y voit d’amples variations. Et, à moins que la part de la production versée au capital varie énormément au cours du temps et de la bonne façon, cela implique que le rendement sur le capital a également connu de larges variations. (...)

Et donc ?


Est-il temps d’abandonner les faits de Kaldor sur lesquels le concept de trajectoire de croissance équilibrée repose ? Je pense qu’il faut ici nous demander ce qu’est notre hypothèse nulle. Si l’hypothèse nulle est que les faits de Kaldor sont exacts, alors je ne pense pas que les preuves empiriques que nous avons présentées dans ce billet suffisent pour la rejeter. Tant que nous ne voyons pas de tendance délirante dans la part du capital ou le rendement sur le capital, ni de variations délirantes du PIB par tête, nous devons continuer de travailler avec les faits stylisés de Kaldor et garder la trajectoire de croissance équilibrée comme principe organisateur.

Mais si vous commencez avec une hypothèse nulle selon laquelle il n’y a pas de faits stylisés à propos de la croissance économique, comme si vous étiez Nicholas Kaldor, mais que vous disposiez des données dont nous disposons aujourd’hui, est-ce que vous rejetteriez l’hypothèse nulle ? Est-ce que vous regarderiez les graphiques que j’ai montrés ici et concluriez que le taux de croissance de la production par travail, le taux de rendement et la part du revenu national rémunérant le capital sont restés constants au cours du temps? Je ne suis pas sûr que vous le fassiez. Pour chacune de ces trois questions, nous avons conclu par un "oui" nuancé, voire même très nuancés dans certains cas. Si vous repreniez tout à zéro aujourd’hui, vous auriez beaucoup à faire pour convaincre les gens que ce sont de décentes approximations de la réalité.

Le problème avec le paradigme de la trajectoire de croissance équilibrée est qu’il est devenu l’hypothèse nulle par défaut, si bien que lorsque vous regardez les données ci-dessus vous êtes enclins à supposer toute déviation comme temporaire. Sommes-nous vraiment en train de regarder les données ou bien n’aurions-nous pas tendance à les filtrer à travers notre foi dans l’idée de trajectoire de croissance équilibrée ?

Ce que je ferai dans un prochain billet (…), ce sera me pencher sur certains des problèmes théoriques associés au concept de trajectoire de croissance équilibrée. En l’occurrence, en prenant les faits stylisés de Kaldor comme vérifiés et en forçant nos modèles à avoir des trajectoires de croissance équilibrées, je me demanderai si nous n’avons pas été forcés à faire d’autres hypothèses qui ne font pas sens, si, au lieu de nous échiner à sauver les modèles existants, nous ne devrions pas plutôt en créer de nouveaux. »

Dietrich Vollrath, « Is there evidence of balanced growth? », 6 septembre 2016. Traduit par Martin Anota



lire...

« Les faits de la croissance économique »

« Pourquoi la part du travail diminue-t-elle aux Etats-Unis ? »

« Comment la déformation du partage du revenu en faveur du capital accroît-elle les inégalités ? »