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Tag - austérité budgétaire

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mercredi 22 août 2018

La plus grande erreur de politique économique de la dernière décennie

« "The biggest policy mistake of the last decade" est le titre d’un article de Ryan Cooper et l’erreur en question est bien sûr l’austérité. (C’est un article qui se focalise sur les Etats-Unis, si bien qu’il n’évoque pas le Brexit.) Cooper s’est penché sur les universitaires qui cherchèrent à convaincre de la nécessité de l’austérité et sur les raisons pour lesquelles leur analyse s’est ensuite révélée erronée. (…)

Voici le paragraphe par lequel il conclut son article : "Comme nous l’avons vu, les preuves empiriques en faveur de la position keynésienne sont écrasants. Et cela signifie qu’une décennie d’austérité stérile a durement nui à l’économie américaine, laissant celle-ci autour de 3.000 milliards de dollars en-deçà de sa trajectoire de croissance d’avant-crise. A travers une combinaison de mauvaise foi, de sophismes et de pure incompétence, les partisans de l’austérité ont directement créé le problème que leur programme était supposé éviter. Bon vent !"

Il y a beaucoup de choses que je pourrais dire à propos des détails de l’article, mais cette conclusion est essentiellement correcte et elle s’applique au moins autant au Royaume-Uni qu’aux pays de la zone euro. Avec les amples réductions d’impôts de Trump pour les riches financées en grande partie par l’emprunt, les Républicains ne peuvent plus dire à tout le monde, de façon crédible, que l’austérité est incontournable. A l’inverse, l’enthousiasme de la droite pour l’austérité reste fort en Europe.

En lisant cet article, je me suis rappelé les deux premières années que j’ai passées à rédiger ce blog, lorsque je rejoignis les blogueurs essentiellement américains, menés par Paul Krugman et Brad DeLong, qui s’opposèrent à l’idée d’austérité. Nous avons essayé de combattre les arguments universitaires en faveur de l’austérité et nous avons réussi. Comme l’article de Cooper le suggère, ce ne fut pas une tâche très difficile. Parfois, certains économistes de premier plan qui auraient dû en savoir plus commirent de simples erreurs telles que celles dont j’ai discutées ici. En d’autres occasions, comme dans le cas des prédictions selon lesquelles l’assouplissement quantitatif conduirait à une inflation massive et dont Cooper discute, les événements montrèrent rapidement que les keynésiens avaient raison. Il n’y avait que les études de la paire formée par Alesina et Ardagna ou du binôme formé par Reinhart et Rogoff qui laissaient planer un soupçon.

En ce qui concerne les keynésiens, ils avaient gagné la bataille intellectuelle fin 2012, peut-être même avant. En particulier, l’analyse influente de Paul De Grauwe expliquant pourquoi les pays de la zone euro ont connu une crise de la dette, en l’occurrence par l’absence d’un prêteur en dernier ressort pour les Etats, mit fin à la crédibilité universitaire des récits prophétisant "que nous allons tous devenir Grecs". L’adoption du programme OMT par la BCE en septembre 2012 et la fin de la crise de la dette souveraine en zone euro qui s’ensuivit donnèrent raison à De Grauwe. En 2013, Krugman avait écrit, à propos de l’austérité, que "ses prédictions se sont révélées absolument fausses ; les travaux universitaires sur lesquels elles se fondent n’ont pas seulement perdu leur statut d’œuvres canonisées, ils sont aussi l’objet de risée". Ce que nous ne savions pas de façon assurée par contre, c’était à quel point l’austérité aurait des dommages durables, comme le note Cooper.

J’aimerais ajouter deux points importants que n’évoque pas l’article de Cooper. Le premier est que, la majorité des économistes avaient beau être en 2013 convaincus que l’austérité constituait une erreur (…), les journalistes d’économie dans les médias non partisans ne le reconnaissaient pas, parce que les politiciens continuaient de mettre en œuvre cette politique. Voici ce que disait Robert Peston en 2015 : "Avant de me faire attaquer (comme toujours) par la frange des économistes keynésiens qui adorent Krugman pour avoir ne serait-ce qu’évoqué le raisonnement de George Osborne, je précise que je ne dis pas que la quête d’une réduction rapide du déficit a un moindre impact négatif sur le revenu national et les niveaux de vie que la consolidation budgétaire plus lente qu’ils proposent. Je dis simplement qu’il y a un débat ici (bien que Krugman, Wren-Lewis et Portes soient convaincus qu’ils ont gagné ce match et adoptent la vue quelque peu condescendante que les électeurs pensant différemment sont des agneaux ignorants que trompent des médias malins ou aveuglés)." Nous savons maintenant que les électeurs ont en effet été égarés par des médias malins ou aveuglés ou du moins par des médias qui n’ont pas eu le courage de faire part des débats universitaires.

Le second point est que ce débat universitaire a eu un impact nul sur les politiciens. En ce sens, l’article de Cooper est une préoccupation purement académique. L’austérité n’a pas commencé parce que les politiciens avaient choisi les mauvais macroéconomistes universitaires comme conseillers et le fait que les keynésiens gagnèrent le débat n’a eu par conséquent aucun impact sur ce qu’ils firent. Le débat universitaire était en ce sens un spectacle secondaire. Je pense que plusieurs universitaires keynésiens le comprirent : ce fut un combat que nous avons gagné, mais nous avions conscience que cela ne changerait rien. J’ai écrit en 2012 que si tous les universitaires étaient unis, nous pourrions avoir un impact sur l’opinion publique, mais cette illusion n’a pas duré très longtemps et le Brexit montra qu’il ne s’agissait qu’une illusion.

Je pense que ce manque d’influence que les économistes universitaires peuvent avoir n’est pas bien saisie. (…) Les économistes peuvent être influents, mais seulement si les politiciens veulent les écouter ou si les médias sont préparés à les confronter au savoir universitaire. Par exemple, les politiciens n’ont pratiquement rien fait pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’autre crise financière, mais ce n’est pas parce que les économistes ne leur ont pas dit de le faire, ni ne leur ont pas expliqué comment le faire. C’est parce que les politiciens ne le voulaient pas.

Si les économistes comme Alesina ou Rogoff ont autant été mis en avant dans les premières discussions autour de l’austérité, ce n’est pas parce qu’ils étaient influents, mais parce qu’ils se révélèrent utiles pour fournir une certaine crédibilité à la politique que les politiciens de droite voulaient poursuivre. L’influence de leurs travaux n’a pas duré longtemps parmi les universitaires, qui rejettent maintenant largement l’idée qu’il existe une austérité expansionniste ou un point critique pour la dette. A l’inverse, les dommages occasionnés par l’austérité ne semblent pas avoir fait de mal aux politiciens qui l’ont promue, en partie parce que la plupart des médias continuent de suggérer que ces politiciens ont peut-être raison, mais aussi parce qu’ils sont toujours au pouvoir. »

Simon Wren-Lewis, « The biggest economic policy mistake of the last decade, and it had nothing to do with academic economists », in Mainly Macro (blog), 21 août 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin…

« L’austérité est-elle vouée à l’échec ? »

« La fée confiance ou le mythe de l’austérité expansionniste »

« La dette publique nuit-elle à la croissance économique ? »

« Il n’y a pas de seuil magique dans la relation entre croissance et endettement »

vendredi 28 avril 2017

Henry Farrell, les économistes et l’austérité

« Henry Farrell a publié un article dans le Washington Post où il lie une analyse (qu’il publiera prochainement avec John Quiggin) à un débat qui a impliqué de nombreux blogueurs autour du rôle des économistes universitaires dans la promotion (ou non) de l’austérité. Le papier est très riche dans les détails historiques et Farrell suggère que les politiciens étaient d’accord pour adopter un plan de relance quand les économistes semblaient avoir trouvé un consensus dans leurs préconisations, mais le passage à l’austérité s’amorça lorsque les économistes se montrèrent plus divisés.

Je tends à être d’accord avec cette idée de Kevin Drum. Selon ce dernier, les politiciens ont fondamentalement fait ce qu’ils voulaient faire et les économistes ont simplement été utilisés pour cautionner leurs décisions. C’est l’argument que j’ai finalement avancé dans mon analyse sur la théorie générale de l’austérité. Nous en trouvons une bonne illustration dans le cas du Royaume-Uni. George Osborne s’est opposé à la relance budgétaire en 2009 et ce qui changea, c’est qu’il devint le Chancelier en 2010. Il n’y a pas eu de changement de point de vue, juste un changement dans la composition de l’élite au pouvoir.

Un exemple qui va mieux avec l’idée de Farrell est l’Allemagne. Il affirme que les politiciens allemands étaient persuadés à conduire la relance en 2009 par la (surprenante) unanimité de leurs propres économistes, mais embrassèrent l’austérité lorsque les économistes allemands changèrent d’avis. Sur ce point, il peut avoir raison. Mais même ici je pense que vous pouvez développer un autre récit, qui met l’accent sur ce que les politiciens craignent le plus. En 2009, ils s’étaient inquiétés (avec raison) à l’idée de connaître une autre Grande Dépression et ainsi leur instinct les poussa à suivre leurs conseillers économiques qui nourrissaient exactement la même crainte. En 2010, cette peur s’était effacée et une autre inquiétude prit sa place (pour les politiciens et pour les économistes allemands enclins à l’austérité), portant cette fois-ci sur la dette européenne.

(…) Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, (…) les Républicains et les Conservateurs gagnèrent assez de pouvoir pour mettre en œuvre la politique qu’ils voulaient depuis toujours mettre en œuvre. C’est ce que j’ai appelé par le passé la "tromperie du déficit" (deficit deceit) : réduire la taille de l’Etat en prenant prétexte des craintes que suscitait le déficit public. Certes le Trésor et le Gouverneur de la Banque d’Angleterre encouragèrent George Osborne, mais je pense que ce dernier aurait, même sans leur soutien, agi comme il a agi : il n’a jamais été quelqu’un prêt à laisser l’économie l’empêcher d’atteindre un but politique.

Mais comme Drum le dit, le tableau n’est pas entièrement sombre pour les économistes. Selon lui, "si nous avions répondu à la crise financière de 2007-2008 de la même manière que nous avions réagi à la crise financière de 1929-1932, nous serions toujours en train d’attendre une répétition de la Seconde Guerre mondiale pour nous ramener à la normale". Je suis embêté quand les gens me demandent ce que les économistes ont fait au cours de la dernière décennie pour mériter le respect. Nous avons évité une autre Grande Dépression, c’est tout. Cela a peut-être été la première priorité des politiciens, mais nous leur avions dit ce qu’il y avait à faire, comme Farrell le met en évidence.

Mais lorsque Farrell suggère que l’austérité aurait pu être évitée si les économistes étaient restés d’accord entre eux, je pense qu’il a tort. L’année 2016 a bien démontré que la politique pouvait réellement ignorer le consensus des économistes universitaires. Même s’il est important de ne pas cesser de marteler à quel point l’austérité a été une erreur et qu’elle n’a été recommandée que par une minorité d’économistes, nous devons surtout nous demander pourquoi par moments la majorité peut être si facilement ignorée sur des questions pour lesquelles les économistes en savent bien plus que n’importe qui d’autre. »

Simon Wren-Lewis, « Henry Farrell on economists and austerity », in Mainly Macro (blog), 13 avril 2017. Traduit par Martin Anota



aller plus loin... lire « Vers une théorie générale de l’austérité »

samedi 21 mai 2016

Une théorie générale de l’austérité

« Je viens juste d’achever un document de travail basé sur le discours que j’ai prononcé à l’Académie royale d’Irlande à la fin de l’année 2015. (…) Il a le même titre que ce billet : il fait non seulement référence à Keynes, mais il se veut aussi très ambitieux. La première partie de l’article cherche à expliquer pourquoi l’austérité budgétaire n’est presque jamais nécessaire et la seconde partie essaye de comprendre pourquoi l’erreur de l’austérité a été commise.

Je commence en établissant une distinction très utile. C’est entre la consolidation budgétaire, qui constitue une décision de politique économique, et l’austérité, qui est une conséquence où cette consolidation budgétaire entraîne une hausse du chômage. Si vous ne comprenez pas pourquoi la politique monétaire peut en temps normal empêcher la consolidation budgétaire de se muer en austérité, mais pas lorsque les taux d’intérêt sont contraints près de zéro, alors vous êtes loin de comprendre pourquoi l’austérité était une erreur. La consolidation budgétaire qui a débuté en 2010 est arrivée trois ans en avance. Une section du document de travail vise à montrer que l’idée selon laquelle les marchés ont empêché un report dans la consolidation est un mythe complet.

J’affirme que l’austérité n’est presque jamais nécessaire parce que (…) j’examine aussi le cas d’un membre individuel d’une union monétaire qui aurait un problème de dette publique inhabituellement large (par rapport au reste de l’union). Une certaine austérité est alors nécessaire, mais pas pour la raison que vous pensez. Ça n’a rien à voir avec les marchés : la crise de la zone euro entre 2010 et 2012 a résulté des erreurs de la BCE. Si la dette publique d’un pays-membre d’une union monétaire n’est pas soutenable, il doit y avoir une certaine forme de défaut (comme dans le cas de la Grèce). Si elle est soutenable, alors la banque centrale doit soutenir le gouvernement en question, comme la BCE finit par le faire en lançant le programme OMT en 2012. La raison pour laquelle une certaine austérité est nécessaire est que, pour soutenir le financement de cette dette inhabituellement large, le pays-membre de l’union monétaire doit procéder à une dépréciation réelle et, dans une union monétaire, cela doit se passer via une réduction des salaires et des prix relativement aux autres pays-membres.

Rien n’est tout à fait nouveau dans cette théorie, d’où l’allusion à Keynes dans le titre. Cela rend encore plus pertinent de se demander pourquoi les responsables de la politique économique commettent cette erreur. Un ensemble d’arguments souligne une conjonction malheureuse d’événements : l’austérité aurait été un accident si vous voulez. Fondamentalement, le problème grec est arrivé à un moment où l’orthodoxie allemande était dominante. J’affirme que cette explication n’a pu jouer qu’un rôle mineur, principalement parce qu’elle n’explique pas ce qui s’est passé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi parce qu’elle implique de croire que la macroéconomie en Allemagne est très spéciale et qu’elle a eu le pouvoir de complètement dominer les responsables de la politique économique, non seulement en Allemagne, mais aussi dans le reste de la zone euro.

L’ensemble d’arguments que j’estime plus robuste et qui rejoint la théorie générale du titre reflète l’opportunisme politique d’une droite dominée par l’idéologie du "petit Etat". C’est un opportunisme parce qu’il amène d’ignorer la macroéconomie (dans ses enseignements les plus fondamentaux) et à traité un gouvernement de la même façon qu’un ménage, à un moment où plusieurs ménages cherchaient à réduire leur endettement ou bien à davantage épargner. Mais cette explication soulève à son tour une autre question : comment tout ce que nous avons pu connaître en économie depuis Keynes a pu être balayé par des comparaisons simplistes avec les ménages ?

Cette question peut être formulée autrement. Pourquoi cet opportunisme a-t-il été si prégnant lors de la Grande Récession, mais pas lors des précédents retournements ? Il y a plusieurs raisons susceptibles de l’expliquer, notamment certaines que j’ai évoquées ici, mais l’une à laquelle je pense tout particulièrement dans le cas de l’Europe est l’indépendance des banques centrales, couplée à une phobie que présentent les gouvernements des banques centrales européennes à l’idée d’une "dominance budgétaire" (fiscal dominance). Au Royaume-Uni, par exemple, la Banque d’Angleterre a joué un rôle clé en 2010 pour convaincre les responsables de la politique économique et les médias qu’une consolidation budgétaire agressive était alors nécessaire. La gestion keynésienne de la demande globale a été donnée à des institutions dont les dirigeants (mais pas ceux qui travaillent pour eux) jetèrent le manuel. Mais comme Ben Bernanke l’a montré, on aurait pu éviter cette situation. (1)

Si mon analyse est exacte, cela signifie que nous ne pouvons pas partir de l’idée que, lorsque la prochaine récession, accompagnée d’une trappe à liquidité, éclatera, l’erreur d’austérité ne sera pas commise à nouveau. En effet, elle a peut-être même encore plus de chances de survenir, comme l’austérité est parvenue dans plusieurs cas à réduire la taille de l’Etat. Mon document de travail n’explore les solutions ne permettant d’éviter l’austérité future, mais elle pose le cadre pour lancer une telle discussion.

(1) En octobre 2010, Ben Bernanke, alors président de la Réserve fédérale, a déclaré qu’"un resserrement budgétaire prématuré peut mettre la reprise en péril", mais il aurait pu le dire plus haut. »

Simon Wren-Lewis, « A general theory of austerity », in Mainly Macro (blog), 6 mai 2016. Traduit par Martin Anota

vendredi 18 septembre 2015

Comment les gouvernements ont-ils amélioré leur solde primaire ?

GRAPHIQUE Amélioration du solde budgétaire primaire, ajusté en fonction de la conjoncture, entre le point bas de la crise et 2015 (en % du PIB)

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source : The Economist (2015), d'après les données de l'OCDE

lundi 10 novembre 2014

Généralisation de l'austérité en 2010 : le FMI livre son auto-analyse

« L’office d’évaluation indépendante (Independent Evaluation Office) du FMI a récemment évalué la réponse adoptée par ce dernier face à la crise économique et financière. Sur plusieurs plans, les conseils que prodigua le FMI à l’époque reflétèrent la réponse qu’adoptaient effectivement les autorités publiques face à la crise. En 2008 et en 2009, il recommanda une relance budgétaire et c’est exactement la politique que mirent en œuvre plusieurs pays, notamment le Royaume-Uni et les Etats-Unis. En 2010, il changea radicalement de recommandations et recommanda alors l’austérité budgétaire. Au même instant, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la zone euro resserrèrent leur politique budgétaire.

L’évaluation indépendante suggère que la réorientation de la politique budgétaire en 2010 fut une erreur. Voici certains des passages clés du rapport (paragraphes 32 à 34) :

"L’appel du FMI à une relance budgétaire et à un assouplissement monétaire entre 2008 et 2009, en particulier pour les grands pays avancés et pour certains pays disposant d’une marge de manœuvre budgétaire, fut approprié et tout à fait opportun. (...)

L’appel du FMI à resserrer la politique budgétaire s’est révélé prématuré pour plusieurs pays avancés, comme les projections de croissance se révélèrent par la suite trop optimistes. En outre, à partir de 2010, le FMI conseilla aux pays avancés de combiner la consolidation budgétaire avec un assouplissement monétaire. Ce n’est toutefois pas la combinaison que préconisent les études qui ont évalué l’efficacité relative des politiques conjoncturelles suite à une crise financière associée à un surendettement privé. Puisque le secteur privé cherchait à se désendetter, la demande de crédit s’est montrée moins sensible à la politique monétaire accommodante, quelle que soit la capacité de cette dernière à maintenir de faibles taux d’intérêt ou à accroître les prix d’actifs. Entretemps, un large ensemble d’analyses, notamment celles du FMI, indiquèrent que les multiplicateurs budgétaires étaient plus élevés qu’à la normale suite à la crise, ce qui suggère que la politique budgétaire expansionniste était bien plus efficace qu’avant-crise pour stimuler la demande globale.

Plusieurs analystes et responsables politiques ont affirmé que combiner une relance budgétaire et un assouplissement monétaire aurait permis de stimuler plus efficacement la demande globale et de réduire plus rapidement le chômage, ce qui aurait limité les effets de débordement adverses. Attendre davantage avant d’embrasser l’austérité budgétaire aurait aussi permis de ne pas autant avoir à assouplir la politique monétaire, donc également de limiter les effets secondaires négatifs."

Notons que cela surprendra les lecteurs réguliers de ce blog, mais c’est néanmoins bienvenu. Peut-être que le plus intéressant est l’analyse subséquente qui explique pourquoi le FMI s’est trompé en 2010.

"C’est la crise budgétaire que connaissaient les pays périphériques de la zone euro qui nourrissait les craintes du FMI. Pourtant leurs expériences ne peuvent se généraliser puisque ces pays ne disposent pas de politique monétaire autonome et ne peuvent pas emprunter dans leur propre devise."

Comme l’évaluation le note également, les taux d’intérêt sur les titres publics des Etats-Unis, du Royaume-Uni et du Japon étaient à un minimum historique. Donc le rapport dit finalement que le FMI a été effrayé par la crise de la zone euro. C’est pourquoi il est tentant de qualifier le resserrement budgétaire de 2010 de véritable tragédie grecque.

Cette évaluation ne porte que sur le FMI. Bien sûr, les responsables politiques au Royaume-Uni et aux Etats-Unis avaient d’autres motifs. Nous ne saurons jamais si la politique budgétaire aurait été resserrée en 2010 si le FMI l’avait déconseillé ou ce qui se serait passé si les différents gouvernements grecs n’avaient pas autant emprunté, ni cherché à le dissimuler.

Comme le rapporte le Financial Times, Christine Lagarde a défendu le conseil que donna le FMI en 2010. Elle suggère que ce dernier était approprié dans la mesure où le FMI prévoyait une reprise raisonnable. Ce rapport indique clairement que le FMI fut principalement mené à l’erreur par ce qui se passait dans la zone euro et non pas parce qu’il fit des prévisions suroptimistes. S’il avait interprété la crise de la zone euro comme ce qu’elle était vraiment, il en aurait probablement conclu que la reprise était encore fragile et que il n’était par conséquent pas encore opportun de resserrer la politique budgétaire en dehors de la périphérie de la zone euro. Mieux, il aurait pu accepter de participer à la Troïka à la condition que la Grèce fasse un défaut rapide et complet sur sa dette publique (comme une précédente auto-évaluation du FMI le suggérait) ou même à la condition que la BCE mette en œuvre son programme OMT bien plus tôt.

Un autre impondérable concerne la théorie macroéconomique. En 2011, Paul De Grauwe a su expliquer de façon convaincante pourquoi la crise de la dette publique était confinée à la seule zone euro. A la fin de l’année 2012, lorsque la BCE mit en œuvre le programme OMT, il apparaissait clairement qu’il avait su en fournir la bonne interprétation. Si nous avions su en 2010 ce que nous savons aujourd’hui, le FMI aurait-il agi différemment ? Je pense que non. L’austérité est une sorte de mode par défaut pour le FMI, et pour des raisons compréhensibles. Et bien qu’il y ait eu des désaccords au sein même du FMI, c’est toujours le corps politique qui prend au final les décisions. Mais au moins nous pouvons nous réjouir que cette évaluation du FMI ait délivré un verdict, sans chercher à se sauver la face, ni même se laisser imprégner d’idéologie. Le resserrement budgétaire de 2010 fut une erreur. Et il n'y a pas d'exceptions : ce fut une erreur au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et dans la zone euro dans son ensemble.

Simon Wren-Lewis, « The IMFs evaluation of 2010 austerity », in Mainly Macro (blog), 9 novembre 2014. Traduit par Martin Anota