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Tag - extrême-droite

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jeudi 29 août 2019

Qu’est-ce qui explique la montée du populisme ?

« Est-ce la culture ou l’économie ? Cette question cadre l’essentiel du débat à propos du populisme contemporain. Est-ce que la victoire de Trump aux élections présidentielles américaines, le Brexit et l’essor des partis politiques nativistes d’extrême-droite en Europe continentale sont la conséquence d’un clivage croissant dans les valeurs entre les conservateurs sociaux et les sociaux-libéraux, les premiers ayant donné leur soutien à des politiciens xénophobes, ethno-nationalistes et autoritaristes ? Ou est-ce qu’ils reflètent l’anxiété et l’insécurité économiques de nombreux électeurs, alimentées par les crises financières, l’austérité et la mondialisation ?

Beaucoup de choses dépendent de la réponse. Si le populisme autoritariste est enraciné dans l’économie, alors le remède approprié est un populisme d’un autre genre, ciblant l’injustice et l’inclusion économiques, mais pluraliste dans ses politiques et pas nécessairement dommageable à la démocratie. Par contre, s’il est enraciné dans la culture et les valeurs, il y a moins d’options. La démocratie libérale peut être condamnée par sa propre dynamique ses contradictions internes.

Certaines versions de l’argument culturel peuvent être écartées. Par exemple, plusieurs commentateurs aux Etats-Unis se sont focalisés sur les appels de Trump au racisme. Mais le racisme sous une forme ou sous une autre a été un aspect récurrent de la société américaine et ne peuvent nous dire, en soi, pourquoi la manipulation par Trump de celle-ci s’est révélée si populaire. Une constante ne peut expliquer un changement.

D’autres comptes-rendus sont plus sophistiqués. La version la plus rigoureuse et ambitieuse de l’argument du contrecoup culturel a été avancée par (…) Pippa Norris et Ronald Inglehart (…). Dans un récent livre, ils affirment que le populisme autoritariste est la conséquence d’un changement générationnel de long terme des valeurs. Comme les plus jeunes générations deviennent plus riches, plus éduquées et plus en sécurité, elles ont adopté des valeurs "post-matérialistes" qui tiennent à la laïcité, l’autonomie personnelle et la diversité aux dépens de la religiosité, des structures familiales traditionnelles et de la conformité. Les plus vieilles générations se sont retrouvées exclues, devenant effectivement "des étrangers dans leur propre pays". Alors que les traditionnalistes constituent maintenant numériquement le plus petit groupe, ils votent en masse et sont plus politiquement actifs.

Will Wilkinson (..) a récemment présenté un argument similaire, en se focalisant en particulier sur le rôle de l’urbanisation. Wilkinson affirme que l’urbanisation est un processus de tri spatial qui divise la société en termes non seulement de fortunes économiques, mais aussi de valeurs culturelles. Cela crée des zones florissantes, multiculturelles densément peuplées où prédominent les valeurs socialement libérales. Et cela laisse à l’abandon les zones rurales et les plus petits centres urbains qui sont de plus en plus uniformes en termes de conservatisme social et d’aversion vis-à-vis la diversité. Ce processus s’autorenforce : la réussite économique dans les grandes villes valide les valeurs urbaines, tandis que l’autosélection dans l’émigration hors des régions en retard accroît davantage la polarisation. En Europe et aux Etats-Unis, les zones homogènes, socialement conservatrices constituent la base du soutien pour les populistes nativistes.

D’un autre côté, les économistes ont produit plusieurs études qui relient aux chocs économiques le soutien politique dont bénéficient les populistes. Dans ce qui est peut-être la plus célèbre d’entre elles, David Autor, David Dorn, Gordon Hanson et Kaveh Majlesi (…) ont montré que les votes pour Trump lors des élections présidentielles de 2016 dans les collectivités américaines ont été fortement corrélés avec la magnitude des chocs commerciaux adverses liés à l’essor de la Chine. Toute chose égale par ailleurs, plus les destructions d’emplois dues à l’accroissement des importations de produits chinois étaient importantes, plus le soutien pour Trump était important. En effet, selon Autor et ses coauteurs, le choc chinois a été directement responsable de la victoire électorale de Trump en 2016. Selon leurs estimations, si la pénétration en importations au cours de la période allant de 2002 à 2014 avait été deux fois moindre que le taux observé, un candidat démocrate aurait gagné les Etats critiques du Michigan, du Wisconsin et de Pennsylvanie, ce qui aurait conduit à la victoire d’Hillary Clinton à l’élection présidentielle.

D’autres études empiriques ont produit des résultats similaires pour l’Europe de l’Ouest. On a constaté qu’une plus forte pénétration des importations chinoises a été associée à un plus fort soutien vis-à-vis du Brexit en Grande-Bretagne et à l’essor des partis nationalistes d’extrême-droite en Europe continentale. L’austérité et d’autres mesures plus larges de l’insécurité économique se sont révélées avoir également joué un rôle statistiquement significatif. Et, en Suède, la hausse de l’insécurité sur le marché du travail a été empiriquement reliée à l’essor des démocrates d’extrême-droite.

Les arguments culturel et économique peuvent sembler en tension (voire incompatibles) l’un avec l’autre. Mais, en regardant entre les lignes, on peut discerner une forme de convergence. Parce que les tendances culturelles (telles que le post-matérialisme et les valeurs promues par l’urbanisation) sont d’une nature de long terme, elles n’expliquent pas pleinement le calendrier du contrecoup populiste. (Norris et Inglehart postulent un point tournant où les groupes socialement conservateurs sont devenus une minorité, mais ont toujours un pouvoir politique disproportionné.) Et ceux qui donnent la priorité aux explications culturelles n’ignorent en fait pas le rôle des chocs économiques. Ces chocs, affirment-ils, ont aggravé et exacerbé les divisions culturelles, en donnant aux populistes autoritaristes le coup de pouce dont ils avaient besoin.

Norris et Inglehart, par exemple, affirment que "les conditions économiques à moyen terme et la croissance de la diversité sociale" ont accéléré le contrecoup culturel et ils montrent dans leur travail empirique que les facteurs économiques jouent un rôle dans le soutien pour partis populistes. De même, Wilkinson souligne que "l’anxiété raciale" et "l’anxiété économique" ne sont pas des hypothèses alternatives, parce que les chocs économiques ont grandement intensifié le tri culturel tiré par l’urbanisation. Pour leur part, les déterministes économiques doivent reconnaître que des facteurs comme le choc commercial chinois ne surviennent pas dans le vide, mais dans le contexte de divisions sociétales préexistantes le long de lignes socioculturelles.

En définitive, le démêlage exact des causes derrière la montée du populisme autoritariste peut être moins important que les enseignements en termes de politique que l’on peut en tirer. Il y a peu de débat ici. Les remèdes économiques aux inégalités et à l’insécurité sont primordiaux. »

Dani Rodrik, « What’s driving populism? », 9 juillet 2019. Traduit par Martin Anota



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« Aux racines du mal. Crises financières et ascension de l’extrême-droite »

« L’austérité et l’ascension du parti nazi »

« Le Brexit, fruit d'une relation pernicieuse entre mondialisation et austérité »

« Les coûts ignorés de la crise financière »

vendredi 11 décembre 2015

L’Europe, les crises financières et l’extrême-droite



« Il y a quelques années, Alan de Bromhead, Barry Eichengreen et Kevin O'Rourke (2012) ont cherché à identifier les déterminants de l’extrême-droite durant les années trente. Ils constatèrent que les facteurs économiques importèrent beaucoup. En l’occurrence, ce qui importait, ce n’était pas la croissance courante de l’économie, mais la croissance cumulée ou, autrement dit, la profondeur cumulée de la récession. En d’autres mots, une année de contraction n’était pas suffisante pour stimuler significativement l’extrême-droite, mais une dépression, qui dure plusieurs années, suffit.

Quelles ont été les performances de l’Europe à ce propos ?

GRAPHIQUE PIB réel par tête de l’Europe occidentale lors de la Grande Dépression et de la zone euro lors de la Grande Récession (en indices, base 100 l’année du pic d’activité)

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Et maintenant le Front national a enregistré de très bons scores lors du premier tour des régionales et il va probablement obtenir plusieurs raisons lors du second tour. L’économie n’est pas le seul facteur ; l’immigration, les réfugiés et le terrorisme jouent également un rôle. Mais les mauvaises performances économiques de l’Europe érodent lentement la légitimité, pas seulement du projet européen lui-même, mais aussi d’une société libre et ouverte. »

Paul Krugman, « That 30s show », in The Conscience of a Liberal (blog), 7 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



« (…) Tout le monde suggère que le FN a trouvé un nouvel élan avec les atrocités du 13 novembre et peut-être que c’est effectivement le cas. Mais il y a des forces de plus long terme à l’œuvre ici. L’une est la corruption (…) qui caractérise le milieu politique parisien. Mais il y a aussi des facteurs économiques qui ont un impact prévisible sur les attitudes de la population (et, si elles sont prévisibles, alors les économies n’ont pas le droit de les ignorer). Par exemple, la mondialisation crée des gagnants et des perdants et si personne ne s’inquiète vraiment des perdants ou si nous négligeons tout simplement le problème, alors il est prévisible qu’il y aura un retour de flamme. L’euro ne s'est pas seulement englué dans un ensemble de taux de change réels perturbés, mais il a imposé une combinaison de politiques macroéconomiques caractérisée par un fort biais déflationniste. S’il reste suffisamment de temps et si les responsables politiques entendent votre désarroi, mais ne font rien pour le soulager, certains vont finalement réagir en votant pour les candidats qui rejettent les contraintes existantes sur la conduite de la politique économique. L’"Europe" est de plus en plus vécue comme un ensemble de contraintes empêchant les gouvernements de faire ce que leur population désire qu’ils fassent, plutôt que comme un moyen permettant aux gouvernements de résoudre collectivement les problèmes.

Donc pourquoi quelqu’un pourrait être surpris que madame Le Pen ait obtenu d’aussi bons résultats ? Il n’est pas improbable qu’elle soit première lors des prochaines présidentielles. Ne nous y trompons pas : si elle gagne (…) lors des présidentielles, alors cela signifiera la fin de l’Union européenne telle que nous la connaissons actuellement. Ce qui est le plus frustrant, c’est que tout cela a été largement prévisible. (…) Les présidentielles de 2017 et de 2022 ne sont pas pour demain. Mais les politique budgétaire, la politique monétaire et même la politique sociale de la zone euro doivent commencer à prendre en compte le fait que le projet européen fait désormais face à une menace existentielle »

Kevin O’Rourke, « Slow train wreck », in The Irish Economy (blog), 7 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



« (...) Il ne s’agit pas seulement d’une question de "mauvaise conjoncture". Il est important de prendre conscience que les sources traditionnelles d’autorité se sont érodées toutes seules en raison d’échecs répétés dans la conduite de la politique économique. L’Europe (…) est gouvernée par des (…) personnes qui ne cessent de répéter au peuple qu’il doit accepter Schengen, l’austérité et l’harmonisation des réglementations (…) et que ces choses sont les meilleures choses à faire parce que ceux qui comprennent comment le monde marche le disent. Mais si les choses vont vraiment mal, cette autorité fondée sur la présomption d’expertise s’érode et les responsables politiques qui proposent des réponses plus agressives obtiennent un plus grand soutien de la population.

Manuel Funke, Moritz Schularick et Christoph Trebesch (2015) ont récemment réalisé une étude afin de déterminer si l’envolée de l’extrême-droite tel qu’on l’a observé dans les années trente se retrouvait à d’autres époques. Il semble que oui : "le paysage politique prend un sacré virage à droite suite aux crises financières". Chose intéressante, ce n’est pas vrai pour tous les types de crises. Les crises financières semblent différentes selon les trois auteurs, en partie parce que les crises financières peuvent être perçues comme des problèmes endogènes, "inexcusables", résultant d’échecs de la politique économique, d’aléas moraux et de favoritisme. Je vais le dire un peu différemment : les crises financières amènent à douter que les gouvernants savent ce qu’ils font, et ce bien davantage que tout autre choc économique.

En ce qui concerne l’Europe, les politiques économiques qui ont été adoptées après 2010 et la réticence à reconsidérer le dogme à la lumière de l’expérience ne sont pas juste destructrices sur le plan économique. Elles sapent la légitimité de l’ensemble du système européen et peuvent ainsi se solder par une catastrophe politique. »

Paul Krugman, « VSPs and the FN », in The Conscience of a Liberal (blog), 8 décembre 2015. Traduit par Martin Anota



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