Annotations

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Tag - Thomas Piketty

Fil des billets

dimanche 21 octobre 2018

Comment la gauche a cessé d’être un parti pour les classes laborieuses

« (…) Thomas Piketty (…) a observé quelles caractéristiques influencent l’orientation partisane (gauche versus droite) en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. (…) Voici un graphique qui montre qu’après la Seconde Guerre mondiale les électeurs qualifiés ont eu tendance à voter à droite, tandis qu’ils tendent maintenant à voter à gauche (et ce, même après avoir contrôlé le revenu, l’âge, etc.).

GRAPHIQUE Ecart entre la part des 10 % des électeurs les plus qualifiés votant à gauche et la part des autres électeurs votant à gauche (en points de pourcentage)

Thomas_Piketty__vote_gauche_qualifies_eduques.png

source : Piketty (2018)

Dans chacun des trois pays, le nombre d’électeurs qualifiés a augmenté, ce qui traduit en partie le besoin de travailleurs plus qualifiés.

A l’inverse (et si nous excluons les plus récentes élections qui se sont tenues en France et aux Etats-Unis), le profil des électorats en termes de revenu n’a pas beaucoup changé au cours du temps : les électeurs les plus pauvres sont davantage susceptibles de voter à gauche que les plus riches, en particulier si nous contrôlons le niveau d’éducation, même si les plus pauvres sont de moins en moins susceptibles de voter. Donc le changement dans les comportements électoraux parmi les électeurs qualifiés exige une explication et a de fascinantes implications.

Malheureusement, l’étude ne se penche pas sur cette question, mais elle suggère qu’une partie de l’explication pourrait tenir au fait que des électeurs plus qualifiés tendent à avoir des attitudes plus progressives (liberal) en général et des attitudes plus progressives en matière de migration en particulier (…). La corrélation positive entre la libéralisation sociale et le niveau d’éducation est bien documenté (…), tout comme on a pu l’observer lors du référendum du Brexit.

Je pense qu’il y a d’autres facteurs aussi. Il y a plusieurs raisons susceptibles d’expliquer pourquoi les intérêts du capital humain (comme l’appellent les économistes) sont différents des intérêts des entreprises ou du capital financier, ou de ceux qui n’ont pas du tout de capital. Par exemple, un système éducatif plus méritocratique leur convient mieux que celui où le revenu achète l’éducation, donc ils sont plus susceptibles de soutenir une éducation publique (ou d’en faire partie). Ils vont aussi être davantage susceptibles de consommer la culture subventionnée par l’Etat. Plus généralement, il peut y avoir une volonté de casser les réseaux de classes traditionnels et de les remplacer par des structures plus méritocratiques. D’un autre côté, parce que le capital humain génère un revenu, ils vont moins désirer de redistribution fiscale que les travailleurs. Tout cela crée ce que certains peuvent appeler un "clivage" d’éducation.

Les implications pour les partis de gauche sont que les militants ont de plus en plus été issus des classes moyennes éduquées plutôt que des classes laborieuses et cela a graduellement changé la structure, les programmes et les dirigeants des partis de gauche. Avec le déclin des syndicats, cela a eu pour contrepartie une moindre représentation des classes laborieuses. Piketty décrit cela comme l’émergence de l’élite de la "gauche brahmane" (Brahmin Left), qui peut être comparée à l’élite "marchande" (Merchant) à droite.

Une conséquence pourrait être que l’élite politique dans son ensemble s’intéresse moins aux politiques redistributives qui favorisaient par le passé les travailleurs et contribuaient à la réduction des inégalités de patrimoine que l’on a observée avant les années quatre-vingt et que Piketty a bien documentée ailleurs. Cela a permis à la droite de capturer plus facilement des pans de l’électorat des travailleurs, en particulier quand ces électeurs ont des idées socialement conservatrices. (…)

Il y a quelque chose de moins pessimiste. Comme les partis de droite se sont de plus en plus appuyés sur des politiques conservatrices, autoritaires et anti-minorités pour accroître leur électorat, les partis de gauche trouvent que cela, avec la protection de la richesse et du revenu, constitue une coalition imbattable pour leurs opposants. (Peut-être que cela explique le déclin de si nombreux partis de centre-gauche en Europe). La seule façon de battre cette coalition est de redécouvrir les politiques économiques qui ont aidé les classes laborieuses.

Cette longue étude a d’autres résultats importants. En France, comme au Royaume-Uni, les attitudes publiques ont présenté une moindre hostilité vis-à-vis de l’immigration au cours du temps. Elle note aussi que le tournant socialement conservateur de la droite a contribué à soutenir une loyauté presque totale à la gauche des musulmans au Royaume-Uni et en France et des noirs aux Etats-Unis. (…)

Piketty note que la domination de la gauche parmi les jeunes au Royaume-Uni en 2017, une domination sans précédents au Royaume-Uni, est plus forte qu’elle ne l’a jamais été en France et aux Etats-Unis. Cela peut résultat d’une tendance observée depuis 1997 mais aussi du référendum du Brexit, au cours duquel les vieux ont finalement privé les jeunes d’opportunités. »

Simon Wren-Lewis, « How the left stopped being a party of the working class », in Mainly Macro (blog), 6 octrobre 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 24 avril 2017

Inégalités ou pauvreté ?

« Tony Blair a dit un jour : "s’il y a des gens qui gagnent beaucoup d’argent. Ce n’est pas mon problème. Je m’inquiète pour les personnes qui sont dépourvus d’opportunités, désavantagés et modestes". La plupart des gens, notamment le gouvernement travailliste, interprétèrent ces phrases comme se focalisant sur la pauvreté plutôt que sur les inégalités. (…)

J’ai récemment vu de la part de Miles Kimball une défense très claire de l’idée selon laquelle la pauvreté importerait plus que les inégalités. Il tire son raisonnement d’enquêtes qui cherchent à quantifier un principe fondamental de l’économie : la décroissance de l’utilité marginale. Il cite des résultats qui suggèrent qu’un euro de revenu signifie bien plus à une personne qui gagne la moitié du salaire moyen qu’à une personne qui gagne le double du salaire moyen. Il suggère que ces résultats tendent à valider le second principe de justice sociale avancé par John Rawls. Si nous le simplifions, nous pouvons dire que nous n’avons pas à nous inquiéter de trop des riches parce qu’un supplément de monnaie ne leur rapporte qu’un faible supplément d’utilité, si bien que nous devons nous focaliser sur la seule réduction de la pauvreté.

Maintenant, bien sûr, ce point n’est pas pertinent si nous réduisons la pauvreté en taxant les riches. Les riches sont une très bonne source d’argent, parce que l’argent ne leur manque pas. L’importance transparaît si nous comparons deux sociétés : une qui n’a pas de pauvres, mais qui a beaucoup de personnes très riches ; une autre qui n’a pas de riches, mais qui a toujours des pauvres. Selon Miles, nous devons préférer la société sans pauvreté à celle sans super-riches. D’un point de vue statique, je pense qu’il a raison, mais j’ai quelques inquiétudes, comme je vais le voir à présent, sur le plan dynamique.

Il y a un paragraphe intéressant au début du billet de Miles : "(…) J’admets que le montant de richesse détenue par les ultra-riches est vraiment astronomique et qu’il est important de s’assurer que les ultra-riches n’utilisent pas leur richesse pour prendre entièrement contrôle de notre système politique. Il est crucial d’observer et d’étudier en détails les diverses façons par lesquelles les ultra-riches influencent la politique. Mais en laissant de côté l’idée que les ultra-riches puissent subvertir notre système politique, nos inquiétudes vis-à-vis des inégalités doivent se focaliser sur la façon par laquelle nous prenons soin des pauvres ; il est important de savoir si l’argent nécessaire pour aider les pauvres provient des classes moyennes ou des riches, mais c’est moins important que le fait même de prendre soin des pauvres".

Je vais aller plus loin que Miles. Si l’argent importe si peu aux très riches, pourquoi voudraient-ils alors s’enrichir à un degré astronomique et contrôler le système politique pour s’assurer qu’ils gagnent même plus encore ? La réponse vient précisément du même concept qu’utilise Miles. Si 1.000 euros ne signifie rien pour vous parce que vous êtes très riche, vous allez plutôt chercher à gagner 10.000 euros ou 100.000 euros en plus. Le fait que les ultra-riches aient un si grand patrimoine n’est pas un simple accident, mais peut résulter du principe même que Miles explore : la décroissance de l’utilité marginale. Les riches ne sont pas différents des autres, dans le sens où ils veulent eux aussi être satisfait, sauf qu’ils ne peuvent y parvenir qu’en gagnant de larges montants d’argent.

(...) Considérons l’argument mis en avant par Piketty, Saez et Stantcheva dont j’ai discuté ici. Pourquoi est-ce que la part du revenu avant impôt des 1 % les plus riches s’est autant accrue au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, c’est-à-dire précisément dans deux pays qui ont connu dans les années 1980 une forte réduction des taux d’imposition des plus hauts revenus ? L’argument que Piketty et ses coauteurs avancent est qu’avec des taux d’imposition punitifs, il y a peu d’incitations pour les PDG et les autres salariés très rémunérés à utiliser leur pouvoir de monopole pour extraire des rentes (…) de leur entreprise. Cela ne vous rapporterait que très peu d’argent après imposition, si bien que cela ne vous permettrait pas d’accroître de beaucoup votre satisfaction. Mais si les taux d’imposition marginaux diminuent, il est désormais rentable pour ces individus de se lancer dans l’extraction de rentes.

Comme je l’ai discuté ici, la culture du bonus est l’une des façons d’extraire des rentes qui a été stimulée par la réduction des taux marginaux d’imposition. (…)

Donc je peux prendre le même principe fondamental sur lequel s’appuie Miles et pourtant arriver à une bien différente conclusion. Une fois que nous donnons à ceux qui sont au sommet l’opportunité de gagner de très hauts revenus et que la seule façon par laquelle ces individus peuvent d’obtenir une satisfaction supplémentaire est de s’embarquer dans la quête de rentes, nous les incitons alors à tourner leurs efforts hors des activités socialement bénéfiques (…). Quand leurs efforts visent à influencer le système politique, nous avons en sérieux problème. Ces activités peuvent culminer en prenant le dessus sur le système politique, ce qui est précisément ce qui s’est passé aux Etats-Unis, avec des répercussions potentiellement désastreuses. Ne serait-ce que pour cette seule raison, les inégalités importent autant que la pauvreté. »

Simon Wren-Lewis, « Inequality or poverty », in Mainly Macro (blog), 18 avril 2017. Traduit par Martin Anota



Ni l'inégalité, ni pauvreté

« (…) Des réductions d’impôts, de plus généreuses pensions, plus d’emplois et une hausse du salaire minimum ont contribué à réduire la pauvreté au Royaume-Uni, mais le gouvernement de Blair fit en parallèle peu de choses pour restreindre la hausse des très hauts revenus.

Cela néglige malheureusement quelque chose : les maths. Si les riches s’enrichissent et si la situation des pauvres s’améliore, alors à un niveau de revenu donné, la situation de quelqu’un doit se dégrader. La "société blairiste" avec des super-riches, mais peu de pauvres, est une société dans laquelle la classe moyenne est relativement pauvre.

Ce n’est pas sans poser problème, peut-être surtout d’un point de vue conservateur. Comme Deirdre McCloskey l’a suggéré, une société bourgeoise incarne les vertus de la retenue, de la justice et du respect d’autrui. Une société blairiste où "le gagnant rafle tout" les met à mal : pourquoi travailler dur à l’école et à l’université (et s’endetter fortement) quand cela ne permet d’avoir qu’un emploi précaire et peu d’espoir d’avoir un logement décent ? Et une classe moyenne précarisée et aigrie menace aussi la stabilité politique. En 2013, Fraser Nelson écrivait : "Nos classes moyennes (qui constituent pourtant une grande force stabilisatrice dans notre société) se contractent rapidement. Il est difficile d’imaginer la bourgeoisie britannique descendre dans la rue, mais un jour ou l’autre bientôt ils pourraient faire demi-tour et dire :'Désolé, mais nous sommes plutôt dingues et nous ne supporterons plus cela'." Peut-être que le Brexit, l’UKIP et la hausse des sentiments insulaires, anti-marché lui donnèrent raison : les inégalités peuvent être mauvaises pour la liberté économique.

Bien sûr, je ne m’inquièterais pas si la société blairiste menait à une croissance plus rapide et donc à un plus gros gâteau pour tous. Malheureusement ce n’est pas le cas. C’est en fait plutôt l’opposé. Depuis le milieu des années 1990, la croissance du PIB par tête a ralenti.

Et cela peut s’expliquer par le virage blairiste. Simon a raison de dire que les super-riches s’engagent dans la quête de rentes. Mais cela n’est pas confiné aux choses comme l’ingérence d’Arron Banks dans la politique politique. Cela affecte aussi le monde du travail : la hausse de la rémunération des PDG s’est faite aux dépens des actionnaires et des travailleurs. Et il y a diverses raisons amenant à penser qu’une hausse de la part du revenu détenue par les super-riches réduit la croissance économique. Par exemple, elle mène à l’adoption de mauvaises politiques en réduisant la confiance.

Miles a peut-être raison lorsqu’il dit qu’il vaut mieux avoir une société avec de nombreux ultra-riches et sans pauvres plutôt qu’une société dans laquelle il y a de la pauvreté et aucun super-riche. Mais (…) cela omet une troisième option : une société dans laquelle il n’y a ni pauvres, ni super-riches. C’est ce que nous devrions rechercher.

Une dernière chose : Oui, je sais que le coefficient de Gini a chuté ces dernières années. Mais cela nous dit peu de choses : la société blairiste peut avoir un faible Gini parce qu’il y a un faible écart entre les classes moyennes et les pauvres même si les riches sont très riches. »

Chris Dillow, « Neither inequality nor poverty », in Stumbling & Mumbling (blog), 19 avril 2017. Traduit par Martin Anota

mercredi 18 février 2015

A propos du ‘Capital au XXIe siècle’

« Selon moi, Le Capital au XXIe siècle est avant tout un livre à propos de l’histoire de la répartition du revenu et du patrimoine. Grâce aux efforts de plusieurs douzaines de chercheurs, nous avons été capables de collecter une base de données historiques relativement large sur la structure du revenu national et du patrimoine national et sur l’évolution des répartitions du revenu et du patrimoine couvrant trois siècles et plus de 20 pays. Mon livre a pour objectif premier de présenter cet ensemble de données empiriques historiques et d’analyser les processus économiques, sociaux et politiques qui peuvent contribuer à expliquer les diverses évolutions que nous observons dans plusieurs pays depuis la Révolution industrielle. Je souligne depuis le début que nous avons trop peu de données historiques à notre disposition pour être capables d’offrir un jugement définitif. D’un autre côté, nous avons plus de données que nous avons l’habitude d’en avoir. Aussi imparfait soit-il, j’espère que ce travail peut contribuera à remettre l’étude de la répartition et du long terme au centre de la pensée économique. Dans cet article, je présente trois faits clés à propos des inégalités à long terme que mettent à jour ces études (cf. graphiques 1-3 ; Piketty et Saez, 2014) et cherche à alimenter et à refocaliser le débat à propos de ces tendances. En particulier, je clarifie le rôle joué par r>g dans mon analyse des inégalités de richesse. Je discute ensuite de certaines implications pour l’imposition du capital et la relation entre les ratios capital sur revenu et les parts du revenu rémunérant le capital.

Ce que r > g peut et ne peut pas expliquer

Selon moi, l’ampleur de l’écart entre r et g, où r est le taux de rendement sur le capital et g le taux de croissance économique, est l’une des forces importantes qui peuvent expliquer l’ampleur et les variations des inégalités de richesse au cours de l’histoire. En l’occurrence, elle peut expliquer pourquoi les inégalités de richesse sont si fortes et persistantes dans la plupart des sociétés avant la Première Guerre mondiale (cf. chapitre 10 de mon livre).

GRAPHIQUE 1 Part du revenu détenue par les 10 % des ménages les plus aisés (en %)

Thomas_Piketty__part_du_revenu_detenue_par_les_10_pourcent_les_plus_riches__Martin_Anota_.png

Cela dit, la manière par laquelle je perçois la relation entre r>g et les inégalités n’est souvent pas bien saisie à en croire les propos que j’ai pu lire et entendre à propos de mon livre. Par exemple, je ne considère pas que r>g soit la seule ou même le principal outil pour comprendre les changements dans la répartition du revenu et des richesses au cours du vingtième siècle, ou pour prévoir l’évolution des inégalités de revenu et des richesses au cours du vingt-et-unième siècle. Les changements institutionnels et les chocs politiques (que l’on peut considérer, dans une large mesure, comme endogènes aux inégalités et au processus de développement même) jouèrent un rôle majeur par le passé et ils vont probablement continuer à le faire dans le futur.

GRAPHIQUE 2 Part du patrimoine détenue par les 10 % des ménages les plus aisés (en %)

Thomas_Piketty__part_du_patrimoine_detenue_par_les_10_pourcent_les_plus_riches__Martin_Anota_.png

En outre, je ne crois certainement pas que r>g soit un outil utile pour comprendre la hausse des inégalités de revenu du travail : d’autres mécanismes économiques et politiques sont bien plus pertinents ici, par exemple l’offre et la demande de qualifications et d’éducation. Par exemple, je souligne dans mon livre (en particulier dans les chapitres 8 et 9) que la hausse des parts rémunérant les hauts revenus aux Etats-Unis sur la période s’écoulant entre 1980 et 2010 est due essentiellement à la hausse des inégalités des rémunérations du travail, qui peut elle-même s’expliquer par une combinaison de deux groupes de facteurs : d’une part, une hausse des inégalités d’accès aux qualifications et à une plus grande éducation au cours de cette période aux Etats-Unis, une évolution qui peut avoir été exacerbée par la hausse des frais de scolarité et le manque d’investissement public ; d’autre part, l’explosion des rémunérations des plus hauts dirigeants, elle-même probablement stimulée par un changement des incitations et des normes, ainsi que par de fortes réductions des taux marginaux d’imposition (…). Cette hausse des inégalités du revenu du travail au cours des dernières décennies a évidemment peu à avoir avec r-g et c’est clairement une dynamique historique importante. En effet, elle explique pourquoi les inégalités de revenu sont désormais substantiellement plus fortes aux Etats-Unis qu’en Europe, alors que l’opposé était vrai avant la Première Guerre mondiale (voir graphique 1). A cette époque, les fortes inégalités étaient principalement dues à la concentration extrême de la propriété du capital et du revenu du capital. Les inégalités de richesse sont actuellement bien moins fortes qu’il y a un siècle, malgré le fait que la capitalisation totale de la richesse privée relativement au revenu national a désormais retrouvé les niveaux qu’elle atteignait avant la Première Guerre mondiale (cf. graphiques 2-3). A l’avenir, nous devrons mieux comprendre les conditions sous lesquelles la concentration de la propriété peut retourner aux niveaux qu’elle atteignait avant 1914.

r>g et l’amplification des inégalités de richesses

Je peux désormais clarifier le rôle que joue r>g dans mon analyse des inégalités du patrimoine à long terme. En fait, un plus grand écart r-g n’a pas beaucoup d’impact sur les inégalités des revenus du travail, mais il va avoir tendance à grandement amplifier les inégalités du patrimoine à l’état régulier qui apparaissent en raison d’une multitude de chocs (notamment des chocs affectant le revenu du travail).

GRAPHIQUE 3 Ratios patrimoine sur revenu

Thomas_Piketty__ratios_patrimoine_sur_revenu__Martin_Anota_.png

Disons tout d’abord clairement que r>g n’est certainement pas un problème en soi. En effet, comme l’a dit Mankiw (2015) avec justesse, l’inégalité r>g est observée à l’équilibre de la plupart des modèles économiques, notamment les modèles à agent représentatif où chaque individu possède une part équivalente du stock de capital. Par exemple, dans le modèle dynamique standard où chaque individu se comporte comme une famille vivant éternellement, le taux de rendement à l’état régulier est (…) donné par la « règle d’or » modifiée r = θ + γ g (où θ est le taux de préférence temporelle et γ est la courbure de la fonction d’utilité). Par exemple, si θ=3 %, γ=2 et g=1 %, alors r=5 %. Dans ce cadre, l’inégalité r>g est toujours vérifiée et cela n’a aucune implication à propos des inégalités de richesse.

Dans un cadre à agent représentatif, ce que r>g signifie est qu’à l’état régulier chaque famille nécessite seulement de réinvestir une fraction g/r de son revenu du capital de façon à s’assurer que son stock de capital va croître au même taux g que la taille de l’économie, et la famille peut alors consommer une fraction 1-g/r. Par exemple, si r=5% et g=1%, alors la famille va réinvestir 20% de son revenu du capital et consommer 80%. Ceci ne nous dit rien du tout à propos des inégalités : cela dit simplement que la possession du capital permet d’avoir de plus hauts niveaux de consommation (…).

Donc quelle est la relation entre r-g et les inégalités de richesse ? Pour répondre à cette question, on doit introduire des ingrédients supplémentaires dans le modèle de base afin de faire apparaître les inégalités. Dans le monde réel, plusieurs chocs touchant les trajectoires du patrimoine des familles peuvent contribuer à rendre très inégalitaire la répartition des richesses (en effet, dans chaque pays et chaque période de temps pour lesquels nous avons des données, la répartition des richesses dans chaque groupe d’âge est substantiellement plus inégale que la répartition du revenu, ce qui est difficile d’expliquer avec des modèles standards de cycle de vie d’accumulation du patrimoine). Il y a des chocs démographiques : certaines familles ont plusieurs enfants et ont à partager l’héritage en plusieurs morceaux, d’autres familles ont peu d’enfants ; certains parents meurent tard, d’autres meurent tôt, et ainsi de suite. Il y a aussi des chocs touchant les taux de rendement : certaines familles font de bons investissements, d’autres font faillite. Il y a des chocs touchant le marché du travail : certains gagnent de hauts salaires, d’autres non. Il y a des différences dans les paramètres relatifs aux préférences qui affectent le niveau d’épargne : certaines familles consomment plus qu’une fraction 1-g/r de leur revenu du capital et peuvent même consommer leur patrimoine et mourir en ne laissant qu’une richesse négligeable ; d’autres peuvent réinvestir plus qu’une fraction g/r et ont une forte préférence pour léguer un important patrimoine et perpétuer de larges fortunes.

Une propriété centrale de cette classe de modèles est que, pour une structure donnée de chocs, la magnitude à long terme des inégalités de richesse va tendre à être amplifiée si l’écart r-g est grand. En d’autres mots, les inégalités de richesse vont converger vers un niveau fini. Les chocs vont permettre à ce qu’il y ait un minimum de mobilité ascendante et descendante en termes de richesse, si bien que les inégalités de richesse restent limitées à long terme. Mais ce niveau fini d’inégalités sera une fonction fortement croissante de l’écart r-g. Intuitivement, un plus grand écart entre r et g fonctionne comme un mécanisme amplificateur des inégalités de richesse, pour une variance donnée des autres chocs. Pour le dire différemment : un plus grand écart entre r et g permet de soutenir un niveau d’inégalités de richesse qui est plus élevé et plus persistant au cours du temps (c’est-à-dire qu’un plus grand écart r-g entraîne un accroissement des inégalités et une réduction de la mobilité). Techniquement, on peut montrer que si les chocs prennent une forme multiplicative, alors les inégalités de richesse vont converger vers un répartition qui a une forme parétienne pour les détenteurs des plus grands patrimoine (ce qui est approximativement la forme que nous observons dans la répartition dans le monde réel et qui correspond à des queues supérieures de distribution épaisses et une large concentration des richesses au sommet) et le coefficient de Pareto inversé (un indicateur des inégalités au sommet) est une fonction fortement croissante de l’écart r-g. Ce résultat théorique bien connu fut établi par plusieurs auteurs en utilisant diverses structures des chocs démographiques et économiques (voir en particulier Champernowne (1953) et Stiglitz (1969)). La logique derrière ce résultat et cet impact "amplificateur des inégalités"de r-g est présenté dans le chapitre 10 du livre.

Dans cette classe de modèles, des variations relativement petites de r-g génèrent de très larges changements dans les inégalités de richesse à l’état régulier. Par exemple, des simulations simples du modèle avec chocs de préférences binomiaux montrent que passer de r-g=2% à r-g=3% suffit pour faire passer le coefficient de Pareto inversé de b=2,28 à b=3,25. Littéralement, ceci correspond au passage d’une économie marquée par de faibles inégalités de richesse (imaginons que les 1% des ménages les plus aisés possèdent 20 à 30% du patrimoine, comme dans l’Europe ou les Etats-Unis d’aujourd’hui) à une économie marquée par de très fortes inégalités de richesse (par exemple, comme dans l’Europe avant la Première Guerre mondiale, lorsque les 1% des ménages les plus aisés possédaient 50 à 60% du patrimoine).

Les données empiriques obtenues au niveau micro sur les dynamiques du patrimoine confirment que l’écart élevé entre r et g est l’une des raisons centrales expliquant pourquoi la concentration des riches fut si forte durant les dix-huitième et dix-neuvième siècles et ce jusqu’à la Première Guerre mondiale (voir le chapitre 10 et Piketty, Postel-Vinay, Rosenthal (2006, 2014)). Durant le vingtième siècle, c’est une combinaison inhabituelle d’événements (de larges chocs touchant le capital durant la période 1914-1945, notamment les destructions, les nationalisations, l’inflation, l’imposition, la forte croissance lorsque de la période de reconstruction et la transition démographique) qui transforma la relation r-g. A l’avenir, plusieurs forces peuvent contribuer à élargir l’écart r-g (en particulier le ralentissement de la croissance démographique et l’accroissement de la concurrence mondiale pour attirer les capitaux) et accroître les inégalités de richesse. Mais nous ne sommes pas certains des forces qui prélaveront. En l’occurrence, cela dépendra des institutions et des politiques qui seront adoptées.

A propos de l'imposition progressive optimale du revenu, du patrimoine et de la consommation

Je m’attaque à présent à la question de l’imposition optimale. La théorie de l’imposition du capital que je présente dans mon livre est largement basée sur les travaux que j’ai réalisés avec Emmanuel Saez (cf. Piketty et Saez, 2013). Dans cet article, nous développons un modèle où les inégalités sont fondamentalement de deux dimensions : les individus se différencient en termes de potentiel de salaire et en termes de patrimoine hérité. En raison de la structure sous-jacente des chocs de démographie, de productivité et de préférences, ces deux dimensions ne sont jamais parfaitement corrélées. Par conséquent, la politique fiscale optimale est aussi bidimensionnelle : elle implique un impôt progressif sur le revenu du travail et un impôt progressif sur le patrimoine hérité. Nous montrons que les taux d’imposition optimaux à long terme sur le revenu du travail et l’héritage dépendent des paramètres de la distribution, de la fonction de bien-être social et des élasticités des revenus du travail et des legs vis-à-vis des taux d’imposition. Le taux optimal d’imposition de l’héritage est toujours positif, sauf bien sûr dans le cas extrême caractérisé par une élasticité infinie de l’accumulation du capital vis-à-vis du taux de rendement net d’impôt (…). Pour des valeurs empiriques réalistes, nous constatons que le taux optimal d’imposition de l’héritage peut être compris entre 50 et 60 %, ou même plus élevé pour les legs les plus importants, en lien avec l’expérience historique.

Ensuite, si nous introduisons des imperfections sur le marché du capital, nous devons alors ajouter une imposition des héritages à l’imposition annelle du patrimoine et du revenu du capital. Intuitivement, en présence de chocs idiosyncratiques des futurs taux de rendement, il est impossible de connaître la valeur capitalisée d’un actif au cours de la vie au moment de l’héritage, et il est optimal de diviser le fardeau fiscale entre ces instruments fiscaux différents. Cependant les formules des impôts optimaux deviennent relativement compliquées et difficiles à calibrer. Dans mon livre, je propose une règle simple pour réfléchir aux taux d’imposition optimaux du patrimoine. En l’occurrence, on doit adapter les taux d’impôt à la vitesse observée à laquelle les patrimoines des différents groupes de richesse évoluent au cours du temps. Par exemple, si les plus gros patrimoines croissent à un rythme de 6-7% par an en termes réels (comparés à 1-2% par an pour le patrimoine moyen), comme le suggèrent les classements de richesse tels que Forbes (aussi bien que par la récente étude de Saez et Zucman (2014)) et si l’on cherche à stabiliser le niveau de concentration de richesse, alors on peut avoir à appliquer des taux marginaux d’imposition du patrimoine aussi élevés que 5% par an, voire même plus. Les implications seraient très différentes si les plus gros patrimoines augmentaient au même rythme que le patrimoine moyen. L’une des principales conclusions de mon étude est en effet qu’il y a une forte incertitude sur l’évolution exacte des inégalités de richesse et de patrimoine au vingt-et-unième siècle et que nous nécessitons de davantage de transparente financière et une meilleure information à propos des dynamiques de revenu et de richesse, de manière à ce que nous puissions adapter nos politiques et institutions à un environnement changeant.

Une alternative à l’imposition progressive de l’héritage et du patrimoine est la taxe progressive sur la consommation (cf. par exemple Gates 2014, Auebarch et Hasset, 2015 ; Mankiw, 2015). C’est toutefois un substitut hautement imparfait. Premièrement les valeurs méritocratiques impliquent que l’on peut vouloir imposer la richesse héritée plus que la richesse accumulée par soi-même, ce qui est impossible de faire avec une taxe à la consommation. Ensuite, la notion de consommation n’est pas très bien définie pour les détenteurs d’un important patrimoine : la consommation personnelle sous la forme d’aliments ou de vêtements représente une fraction infime des grandes fortunes, qui dépensent habituellement l’essentiel de leurs ressources de manière à acheter de l’influence, du prestige et du pouvoir. Quant les frères Koch dépensent de l’argent en campanes politiques, est-ce que ces dépenses doivent être comptées comme faisant partie de leur consommation ? Un impôt progressif sur la richesse nette semble plus désirable qu’une taxe progressive sur la consommation, tout d’abord parce que la richesse nette est plus facile à définir, à mesurer et à surveiller que la consommation et ensuite parce que c’est un meilleur indicateur de la capacité des contribuables aisés à payer des impôts et à contribuer au bien commun (cf. chapitre 15).

Finalement, notons que dans mon livre, je porte une attention particulière sur l’imposition progressive du revenu et des richesses, mas aussi sur l’essor des transferts sociaux et l’Etat-providence moderne. Comme l’affirmé Weil (2015) avec raison, la sécurité sociale et autres transferts ont joué un rôle important pour réduire les inégalités à long terme (cf. chapitre 13).

Ratios capital sur revenu versus parts du capital : vers une approche multisectorielle

L’un des constats importants que je tire de mes recherches est que les ratios capital sur revenu β=K/Y et les parts rémunérant le capital α tendent à varier dans le même sens à long terme, en particulier au cours des dernières décennies, où ils ont eu tendance à augmenter conjointement. Dans un modèle standard de l’accumulation du capital à un bien avec concurrence pure et parfaite, la seule manière d’expliquer pourquoi β et α varient dans le même sens est de supposer que l’élasticité de substitution entre le capital et le travail σ est supérieure à l’unité (ce qui peut être interprété comme une conséquence de l’essor des robots et des autres technologies intensives en capital).

Ce n’est toutefois pas l’interprétation des données empiriques que je privilégie.

Peut-être que les robots et la substitution du travail par le travail seront importants à l’avenir. Mais aujourd’hui, les secteurs importants intensifs en capital sont des secteurs biens plus traditionnels comme l’immobilier et l’énergie. Je crois que le bon modèle pour considérer la hausse des ratios capital sur revenu et des parts du revenu rémunérant le capital au cours des dernières décennies est un modèle multisectoriel d’accumulation du capital, avec de fortes variations des prix relatifs et avec d’importantes variations dans le pouvoir de négociation au cours du temps (cf. chapitres 3-6). L’une des raisons expliquant pourquoi mon livre est plutôt épais est que j’essaye d’offrir une histoire relativement détaillée, multidimensionnelle du capital et de ses métamorphoses. La propriété du capital a pris plusieurs formes au cours de l’histoire et chacune d’elles a impliqué différentes formes de propriété et de relations sociales, qui doivent donc être prises en compte dans l’analyse. Comme l’ont dit avec raison Auerbarch et Hasset (2014) et Weil (2014), d’amples variations à la hausse ou à la baisse des prix de l’immobilier jouent un rôle important dans l’évolution des valeurs agrégées du capital au cours des dernières décennies, comme elles le firent déjà durant la première moitié du vingtième siècle. Cela peut s’expliquer à son tour par un mélange complexe de forces institutionnelles et technologiques, notamment les politiques de contrôle des loyers et d’autres règles régulant les relations entre propriétaires et les locataires, la transformation de la géographie économique et la vitesse du progrès technique dans les secteurs du transport et la construction relativement aux autres secteurs (cf. chapitres 3-6 ; Piketty et Zucman (2014) ; Karababounis et Neiman (2014) à propos du rôle joué par le déclin des prix relatifs des équipements). En pratique, les élasticités de substitution intersectorielles combinant des forces d’offre et de demande peuvent certainement être plus élevées que les élasticités intra-sectorielles. Cette nature multidimensionnelle du capital génère de nouvelles incertitudes en ce qui concerne l’évolution future des inégalités. Selon moi, cela renforce le besoin d’accroître la transparence démocratique à propos des dynamiques du revenu et des richesses. »

Thomas Piketty, « About Capital in the 21st Century », 31 décembre 2014. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« Le retour du capital »

« Piketty et la dépréciation du capital »

mardi 11 novembre 2014

Le retour des inégalités patrimoniales aux Etats-Unis

The_Economist__Saez_Zucman_repartition_du_patrimoine_aux_Etats-Unis__Martin_Anota_.png

source : The Economist (2014), d'après Emmanel Saez et Gabriel Zucman



aller plus loin... lire "Comment la répartition du patrimoine a-t-elle changé depuis un siècle aux Etats-Unis ?"

mardi 17 juin 2014

Piketty et les rendements décroissants du capital

3917161_piketty-19_545x341.jpg

« Le Capital au XXIième siècle est un travail d’une réelle envergure et influent, apportant une nouvelle conception du revenu, du patrimoine et des inégalités. Il se fonde sur un ensemble inédit de données assemblées par Thomas Piketty et ses coauteurs et il va demeurer au cœur des débats au cours des prochaines années. Bien que le livre soit largement reconnu pour ses contributions empiriques, il utilise aussi ces données pour élaborer une théorie à propos des dynamiques futures touchant la répartition du patrimoine et revenu.

L’un de ses thèmes centraux est une histoire d’accumulation du capital. Dans le livre de Thomas Piketty (2013), une plus faible croissance va entraîner une hausse du ratio capital sur revenu. Cela, à son tour, va entraîner une expansion de la part du revenu rémunérant le capital. Parallèlement, comme le taux de croissance g diminue et que le rendement du capital r reste plutôt constant, l’écart r – g va s’accroître, le patrimoine va s’accumuler plus rapidement que l’économie croisse dans son ensemble. Cela va aggraver les inégalités dans la distribution de patrimoine. En bref, un message clé du Capital au XXIième siècle est que le rôle du capital dans l’économie va s’accroître au cours du vingt-et-unième siècle.

Comme Piketty (2013) le fait savoir, les rendements décroissants peuvent être problématiques pour cette thèse. Si le rendement du capital chute rapidement assez lorsque le capital est accumulé, la part du revenu du capital va chuter plutôt qu’augmenter. Ainsi, même si les biens des propriétaires du capital s’accumulent, leur créance sur la production agrégée va se contracter. De plus, avec un déclin suffisant de r lorsque g chute, l’écart r – g va également se réduire. Mais Piketty (2013) affirme que les rendements décroissants ne sont pas susceptibles d’être puissants ; cette idée est davantage creusée dans l’article de Thomas Piketty et Gabriel Zucman (2013).

Cette note suggère l'opposé : la plupart des données empiriques suggèrent que les rendements décroissants sont assez puissants pour qu’une poursuite de l’accumulation du capital entraîne un déclin du revenu du capital net, plutôt que son expansion. Si, en suivant le modèle d’épargne de Piketty (2013), un déclin de g provoque une expansion du stock de capital de long terme, alors la part du capital net du revenu et l’écart r – g vont finir par décliner. Ces conclusions ne sont pas définitives : il y a certainement plusieurs obstacles empiriques ici, mais ils nous amènent toutefois à être sceptiques quant à l’idée centrale de Piketty (2013).

Je reviens au concept économique central aux rendements décroissants, en l’occurrence l’élasticité de substitution entre le capital et le travail. Lorsque cette élasticité est supérieure à 1, un ratio capital sur revenu plus élevé est associé à une part plus grande du revenu du capital ; lorsque l’élasticité est inférieure à 1, c’est l’inverse. Un détail crucial est si cette élasticité est définie en termes bruts ou nets ; le net soustrait la dépréciation du revenu, tandis que le brut ne le fait pas. Bien que Piketty (2013) et Piketty et Zucman (2013) affirment avec raison que les concepts nets sont plus pertinents pour une analyse des inégalités, ils ne couvrent pas la distinction entre les élasticités nettes et brutes. C’est problématique, parce que les élasticités nettes sont bien moindres que les élasticités brutes et la littérature empirique utilise les concepts bruts. La vaste majorité des estimations fournies dans cette littérature, en fait, suggèrent des élasticités nettes inférieures à 1, bien en dessous des niveaux suggérés par Piketty (2013). En utilisant les élasticités dans l’intervalle habituel des estimations empiriques, je montre qu’une hausse du ratio capital sur revenu est davantage susceptible d’être associée à une baisse substantielle de la part nette du capital dans le revenu plutôt qu’à une hausse. r – g est susceptible de se réduire. Ces calculs se fondent sur une intuition simple : le rendement net r du le capital est égal au rendement brut R moins le taux de dépréciation d. lorsque le capital s’élève et que les rendements décroissants sont à l’œuvre, R va diminuer tandis que d va rester constant, comprimant plus rapidement le rendement net r = R – d que le rendement brut R. Les rendements décroissants s’avèrent plus douloureux en termes nets.

Je couvre les données temporelles utilisées par Piketty et Zucman (2013) et citées par Piketty (2013) pour affirmer que l’élasticité nette de substitution est supérieure à 1. Leur histoire est simple : à travers un échantillon de huit pays développés, le ratio capital sur revenu et la part nette du revenu du capital se sont substantiellement accrues au cours des dernières décennies. Sous certaines hypothèses (en particulier l’hypothèse que les prix réels du capital soient constants), c’est seulement cohérent avec une élasticité nette supérieure à 1. Lorsque ces hypothèses sont violées, cependant, l’inférence est plus difficile à établir. En effet, les variations du prix réel du capital tendent à induire un comouvement entre les deux séries examinées par Piketty et Zucman (2013), pour toute valeur de l’élasticité nette. Empiriquement, c’est un problème de premier ordre : dans la décomposition des données de l’article, une fois la contribution des variations des prix du capital réels est prise en compte, presque la totalité de l’accroissement du ratio capital sur revenu moyen disparaît.

Toujours en utilisant les données de Piketty et Zucman (2013), je trouve qu’une seule composante du stock de capital (l’immobilier) représente presque 100 % de la hausse à long terme du ratio capital sur revenu et plus de 100 % de la hausse à long terme de la part nette du revenu du capital. En d’autres termes, lorsque l’immobilier est mis de côté, le comouvement à long terme mis en avant par Piketty et Zucman (2013) comme preuve d’une élasticité nette élevée ne tient plus. Il y a en effet une petite hausse du ratio capital sur revenu et une petite baisse de la part nette du revenu du capital. Bien que cela ne soit pas en soi une raison pour exclure l’immobilier, une analyse plus fine révèle que l’immobilier ne peut probablement pas être le seul responsable d’une élasticité de substitution élevée. Si l’immobilier et d’autres formes de consommation sont hautement substituables, par exemple, une hausse des coûts réels de location seraient associée à un déclin de la part de l’immobilier dans les dépenses, mais c’est exactement le contraire qui apparaît empiriquement. Plus probablement, le rôle dominant que joue l’immobilier dans les données de Piketty et Zucman (2013), reflète l’influence des variations des prix réels, en particulier pour la terre. Et tandis que c’est une histoire importante, ça soutient peu l’affirmation de Piketty selon laquelle les rendements décroissants seraient faibles.

Je me penche ensuite sur une histoire à propos de la technologie et du capital (en l’occurrence, comme nous développons de nouvelles manières innovantes pour utiliser le capital, les rendements décroissants devraient de moins en moins importer). (…) La vaste majorité de la valeur du stock de capital existant se situe dans les structures (logements, appartements et bureaux), plutôt que dans l’équipement ou la propriété intellectuelle. La technologie avancée concerne une faible part du stock de capital et cette part a été plutôt stable au cours des dernières décennies. Tandis que ça a joué un rôle crucial dans la récente croissance économique, le capital intensif en technologie n’est pas suffisamment important aux prix courants pour absorber l’essentiel de la hausse substantielle de la valeur du stock de capital observée par Thomas Piketty (2013). En comparaison, les structures (qui se déprécient moins que l’équipement et sont selon plus sensibles au coût net du capital) jouent un rôle important dans l’absorption de l’épargne agrégée. (…)

L’objectif de cette étude a été (…) d’explorer systématiquement les données empiriques concernant les rendements décroissants du capital. Aussi technique (…) que puisse être cette question, elle est essentielle pour savoir si la prédiction d’un accroissement du revenu du capital et des inégalités à travers l’accumulation (…) va réellement avoir lieu. Et étant donné les données empiriques dont nous disposons suggèrent que Thomas Piketty (2013) sous-estime le rôle des rendements décroissants, nous devrions certainement nous montrer sceptiques. Mais le rejet de ce mécanisme en particulier ne constitue pas un rejet de l’ensemble de la thèse de Piketty. Les inégalités dans les revenus du travail, par exemple, est une toute autre question, une question qui reste valide et importante. Le capital lui-même reste un sujet important d’étude. Parmi les grandes économies développées, la tendance remarquablement constante vers un accroissement des valeurs et revenus du capital est indéniable. (…) Cette tendance s’explique par la croissance des prix du capital et par le coût toujours plus important de l’immobilier (et non de l’accumulation séculaire dont il est question dans le livre), mais elle a tout le même des conséquences importantes sur la redistribution. Les responsables politiques feraient bien d’avoir ça en tête. »

Matthew Rognlie, « A note on Piketty and diminishing returns to capital », 13 juin 2014. Traduit par Martin Anota

vendredi 30 mai 2014

La seconde loi du capitalisme de Piketty est-elle fondamentale ? Ce que répondent les néoclassiques

Thomas_Piketty.jpg

« Le récent Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty est une contribution opportune et importante qui attire notre attention sur les saisissantes tendances de long terme touchant les inégalités économiques. Une grande partie du livre présente ainsi des données historiques, allant bien plus loin dans le temps et en se concentrant davantage sur les plus riches de la société que ne l’ont fait la plupart des études économiques. Ce travail promet de rester influent. Cependant un thème central du livre dépasse l’analyse empirique : comme le titre du livre l'indique, Piketty fait des prévisions quant à l’avenir. Ici, Piketty affirme avec force que les ralentissements futurs de la croissance (résultant des ralentissements dans le changement technique ou les ralentissements de la croissance démographique) sont susceptibles de conduire à des concentrations spectaculaires du pouvoir économique et politique aux mains des très riches à travers via l'accumulation du capital (ou du patrimoine). C’est sur ces prévisions que nous nous penchons.

Nous soulignons, en premier lieu, que les prédictions de Piketty ne sont pas de simples extrapolations à partir de données passées, mais qu’elles reposent au contraire sur l'utilisation de la théorie économique. (…) Notre propos est de montrer qu'il y a de bonnes raisons pour douter de la théorie que Piketty utilise. Nous soutenons que l'un des éléments clés de cette théorie, en l’occurrence ce qu'il appelle la deuxième loi fondamentale du capitalisme, est assez peu plausible, et pour deux raisons. Tout d'abord, nous démontrons que cela implique (…), lorsque le taux de croissance se rapproche de zéro, que l'économie globale épargne 100 % du PIB chaque année. Un tel comportement est clairement difficile à concilier avec des théories standard expliquant comment les individus épargnent et il est incompatible avec les données de la littérature empirique éclairant la façon par laquelle les individus épargnent effectivement.

Deuxièmement, nous examinons les données américaines agrégées pour essayer de comparer l'hypothèse de Piketty pour les théories classiques, alternatives, et nous constatons que les données parlent assez clairement contre la théorie de Piketty. Dotés de théories que l'on considère comme plus plausibles, nous montrons que même si le taux de croissance économique déclinait pour atteindre zéro, les inégalités n'augmenteraient que très modestement, en l’occurrence si modestement que nous hésitons à utiliser cet argument pour prédire un accroissement des inégalités. Nous pensons, au contraire, que l'évolution de d'autres déterminants des inégalités de richesses, tels que l’éducation, le progrès technique biaisé en défaveur du travail non qualifié, la mondialisation et les changements dans la structure des marchés de capitaux sont susceptibles d'être beaucoup plus décisifs.

La première loi du capitalisme de Piketty est une définition : la part de capital dans le revenu national (y) est rk/y, où r est une mesure du rendement du capital et k une mesure du stock total de capital. La deuxième loi, sur laquelle nous nous concentrons ici, est plus qu'une définition. Bien que Piketty la considère comme une "équation comptable", c'est vraiment une théorie, parce qu'elle se base sur une certaine forme du comportement de l'épargne. Elle suggère que si l'économie garde le taux d'épargne s constant dans le temps, alors le rapport capital sur revenu k/y doit, à long terme, devenir égal à s/g, où g est le taux de croissance de l'économie. Rassembler les deux lois fournit la relation centrale du livre de Piketty : la part de capital dans le revenu est rs/g. Cette formule est alarmante car elle suggère que si le taux de croissance de l'économie diminue vers zéro, comme Piketty l’affirme, la part du capital dans le revenu pourrait augmenter de façon explosive.

Cet argument, dans sa désarmante simplicité, peut sembler attrayant, mais il s’avère inquiétant pour ceux d'entre nous qui ont étudié la théorie de base de la croissance basée soit sur l'hypothèse d'un taux d’épargne constant comme dans la version du modèle classique de Solow que présentent les manuels universitaires ou sur l'optimisation de la croissance, comme le font Cass (1965) et Koopmans (1965) ou leur équivalent dans la théorie macroéconomique moderne. Pourquoi ? Parce que nous ne reconnaissons pas tout à fait la deuxième loi, k/y = s/g. Avons-nous oublié quelque chose d'important, même fondamental, qui ait été tout le long juste en face de nous ?

Il n'y a pas d'erreur dans la formule que Piketty utilise et elle est en fait compatible avec les toutes premières formulations du modèle de croissance néoclassique, mais elle n'est pas compatible avec le modèle classique comme il est généralement compris par les macroéconomistes. Un objectif important de notre étude est précisément de relier la théorie de Piketty à la théorie présentée dans les manuels scolaires. Ceux d'entre vous qui ont une formation standard moderne ont probablement déjà remarqué la différence entre l'équation de Piketty et la version des manuels à laquelle nous sommes habitués. Dans le modèle classique, le rapport capital sur revenu n'est pas s/g mais s/(g+δ), où δ est le taux auquel le capital se déprécie.

Avec la formule des manuels, la croissance proche de zéro augmenterait le ratio capital sur production, mais seulement très légèrement ; lorsque la croissance tombe à zéro, le dénominateur n'irait pas à zéro mais irait de, disons, 0,12 (avec un g de l'ordre de 0,02 et δ = 0,1 comme raisonnables estimations) à 0,1. (…) Cependant, les deux formules ne sont pas incompatibles, car Piketty définit ses variables, telles que le revenu, y, non comme le revenu brut (c'est-à-dire le PIB) qui apparaît dans le modèle classique, mais plutôt comme le revenu net, c'est-à-dire le revenu net de l'amortissement. De même, le taux d'épargne qui apparaît dans la deuxième loi n'est pas le taux d'épargne brut comme dans le modèle classique, mais plutôt ce que Piketty appelle le "taux d'épargne net", c'est-à-dire le rapport entre l'épargne nette et le revenu net.

Contrairement à ce que suggère Piketty dans son livre et ses articles, cette distinction entre les variables nettes et brutes est tout à fait cruciale pour son interprétation de la deuxième loi lorsque le taux de croissance chute à zéro. Cela s'avère être un point subtil, car sur la trajectoire de croissance équilibrée de l'économie, pour un taux de croissance g positif, on peut établir n'importe quel taux d'épargne nette dans un taux d'épargne brut et vice versa, sans changer le comportement de l'accumulation du capital. La gamme des taux d'épargne net construits à partir des taux d'épargne brute, cependant, tend à zéro lorsque g tend vers zéro : à g = 0, le taux d'épargne net doit être nul quel que soit le taux brut, tant qu'il est inférieur à 100 %. Inversement, si un taux d'épargne nette positif est maintenu lorsque g tend vers zéro, le taux brut doit être de 100 %. Ainsi, à g = 0, soit le taux net est égal à 0, soit le taux brut est de 100 %. Comme théorie de l'épargne, nous maintenons que la première est entièrement plausible tandis que cette dernière est tout sauf plausible.

Nous examinons de plus près l'hypothèse de Piketty selon laquelle un taux d’épargne nette serait constant (et positif) à partir de deux perspectives : le modèle classique avec un taux d'épargne brut exogène et un modèle dans lequel le taux d'épargne est choisi de manière optimale. Dans les deux cadres, le taux d'épargne net peut être calculé comme une fonction explicite de g : lorsque g varie, le taux d'épargne net varie également.

En outre, dans tous les cas (même si la production brute est celle qui Piketty suppose implicitement), le taux d'épargne net doit approcher zéro lorsque g tend vers zéro. La théorie de l’épargne la plus simple dans le cas sans croissance est la théorie du revenu permanent (formulée par Friedman en 1957) : avec un taux de salaire constant et un rendement constant de l’épargne, le consommateur maintient ses dotations d'actifs à un niveau constant et consomme son salaire plus le flux d'intérêt généré par les actifs chaque année. Maintenir un niveau d'actifs constant signifie précisément avoir un taux d'épargne nette de zéro. Ainsi, un taux d'épargne nette qui serait nul lorsqu’il n'y a pas de croissance est très naturel : c'est ce à quoi l'on pourrait s'attendre. Avec le comportement d'épargne optimal, ce résultat est, en outre, très robuste.

Alors que le taux d'épargne net devient zéro lorsque g tend vers zéro, la deuxième loi du capitalisme prend la forme absurde k/y = 0/0. Mais il est facile de montrer que, dans un contexte de croissance néoclassique, ce ratio est, en fait, fini dans le modèle classique de l'épargne exogène et dans le modèle optimal d’épargne. En outre, si l'on utilise l'hypothèse des manuels d'un taux d'épargne de 30 % (qui est historiquement possible) ou un taux optimisateur, quand la croissance chute fortement (disons, de 2 % à 1 % ou même jusqu’à zéro) alors le rapport capital sur revenu, la pièce maîtresse de l'analyse de Piketty du capitalisme, n'explose pas mais augmente plutôt modestement. En conclusion, au moins du point de vue de la théorie à laquelle nous sommes les plus habitués et que nous estimons être la plus plausible a priori, la deuxième loi du capitalisme se révèle être ni alarmante, ni inquiétante, et l'argument de Piketty selon lequel le rapport capital sur revenu est sur le point de grimper en flèche ne semble pas fondé.

Ces comparaisons théoriques sont principalement basées sur les idées disponibles sur la manière par laquelle les individus consomment. Nous examinerons également les données historiques agrégées afin de comparer la théorie de Piketty avec les alternatives évidentes. (…) Dans les données des États-Unis d'après-guerre, nous avons constaté que les formulations classiques de la théorie, en particulier celles basées sur l'optimisation de l'épargne, cadrent beaucoup mieux avec les éléments empiriques. Avec le ralentissement de la croissance, le taux d'épargne net a chuté historiquement et il est actuellement proche de zéro. Le modèle d'optimisation prévoit que les taux d'épargne brute et nette varient positivement avec la croissance et cette prédiction est clairement confirmée dans les données américaines. (…)

En conclusion, la "deuxième loi fondamentale du capitalisme" de Piketty et le thème central de son livre (lorsque la croissance tend vers zéro, le ratio capital sur revenu augmente de façon spectaculaire) apparaissent très difficiles à justifier, du moins à la lumière du cadre que nous utilisons pour expliquer comment les décisions d’épargne sont prises. Ces points de vue sont basés, d'une part, sur le fait que l'on trouve invraisemblable un taux d’épargne brute de 100 % (ce qu’implique pourtant le modèle de Piketty lorsque la croissance est proche de zéro) et, d'autre part, sur la large littérature empirique étudiant le comportement individuel de consommation. Nous observons également les données d'après-guerre aux États-Unis et constatons, grosso modo, que le modèle d’épargne optimale (qui est le modèle utilisé dans la littérature de microéconomie appliquée et par Cass et Koopmans dans un contexte de croissance) semble correspondre le mieux aux données, un peu mieux que le modèle de base de Solow. Le modèle de Piketty, d'autre part, ne semble pas compatible avec ces données. Dotés des modèles que nous jugeons plus à même pour décrire le comportement d'épargne réel, nous revisitons alors la principale préoccupation de Piketty : l'évolution des inégalités au vingt-et-unième siècle. En utilisant ces modèles comme base pour la prédiction, nous trouvons de façon robuste des effets très modestes d’un ralentissement de la croissance sur le ratio capital sur production et donc sur les inégalités. Ainsi, nous considérons que la deuxième loi de Piketty est assez trompeuse et qu’elle n’est certainement pas fondamentale ; nous pensons plutôt que les causes fondamentales des inégalités de richesses se trouvent ailleurs. (…)

Lorsqu’il fait des hypothèses sur l'épargne, Piketty fait écho à de très respectables précurseurs (…). Le célèbre article de Solow (1956) sur la croissance économique suppose d'emblée que le taux d'épargne net est constant (et positif), comme le fait l'analyse de Swan la même année et l'étude pionnière de Domar en 1946. Plus tard, en 1953, Domar pose deux formulations d'un modèle de croissance, un en termes de taux d'épargne nets et un en termes de taux bruts, comme le fait Johansen en 1959. Phelps (1961) développe sa fameuse "règle d'or" dans un modèle avec un taux d'épargne nette constant, suivant en cela Solow. Enfin, pour compléter notre rapide (et sûrement incomplète) revue de la littérature des précédents modèles de croissance avec taux d'épargne fixes, Uzawa (1961) postule un modèle capitalistes-ouvriers dans lequel les capitalistes épargnent tout et où les ouvriers n’épargnent rien de leurs revenus ; dans ce modèle, il prend explicitement en compte la dépréciation du stock de capital, contrairement à Solow (1956).

En ce qui concerne les modèles de croissance basés sur le modèle d'optimisation, les études pionnières de Cass (1965) et Koopmans (1965) tiennent explicitement compte de la dépréciation, comme le fait leur précurseur Uzawa (1964) dans un modèle avec utilité linéaire. Tirer toutes les enseignements de cette visite éclair de l'évolution historique des modèles de croissance exigerait sans doute une étude beaucoup plus détaillée et soignée. (…) Par conséquent, la version du modèle de croissance de Solow que présentent les manuels a supposé un taux d'épargne brute constant et nous affirmons que dans un environnement sans croissance (démographique ou économique), c’est la seule hypothèse qui fasse sens. »

Per Krusell et Tony Smith, « Is Piketty's "second law of capitalism" fundamental? », document de travail, 28 mai 2014. Traduit par Martin Anota.



aller plus loin… lire « Le retour du capital »

mardi 14 janvier 2014

Le retour du capitalisme patrimonial : une recension du ‘Capital au XXIe siècle’ de Thomas Piketty

Thomas_Piketty_Challenges.jpg

« Nous sommes en présence d’un des livres les plus décisifs de la pensée économique. (…) Un lecteur habitué des travaux de Thomas Piketty s’attendrait à découvrir un livre qui discute des enjeux entourant la concentration des revenus. Ce lecteur ne sera pas déçu. Toutes ces questions sont bel et bien là, décrites et expliquées plus clairement que jamais. Ce n’est toutefois pas la seule chose importante du livre. La contribution clé est l’analyse du capitalisme que réalise Piketty. Le livre fournit une "théorie générale du capitalisme". Les enjeux des inégalités ne sont qu’une facette, aussi importante soit-elle, de cette théorie générale. L’objectif de Piketty n’est ni plus ni moins que l’unification de la théorie de la croissance économique avec les théories de la répartition fonctionnelle et personnelle des revenus, et donc une description quasi complète du fonctionnement d’une économie capitaliste. (…)

Pour comprendre Thomas Piketty, il faut retourner aux économistes classiques. Comme Ricardo, Malthus et Marx, Piketty construit une "machine" simple qui incorpore les aspects clés d’une économie capitaliste. Puis il laisse cette machine fonctionner et produire les résultats qui nourriront son analyse du passé et du futur. La "machine" ou, en langage plus moderne, le "modèle" consiste en une relation définitionnelle, deux lois économiques fondamentales du capitalisme (telles qu’elles sont qualifiées par Piketty) et une inégalité.

Commençons avec la définition (chapitre 1) qui lie le stock de capital (K) au flux de revenu (Y). Le stock de capital inclut toutes les formes d’actifs rapportant un rendement explicite ou implicite : l’immobilier (…), les terres, les machines, le capital financier sous forme de liquidité, d’obligations et d’actions, la propriété intellectuelle et même les êtres humains au temps du colonialisme. L’importance relative des différents actifs a bien sûr changé au cours de l’histoire : la propriété terrienne est bien moins importante aujourd’hui que par le passé. L’importance varie aussi entre les pays riches et pauvres à un moment donné et entre différents groupes de revenu. Les riches détiennent généralement une plus grande part de leur capital sous forme d’actifs financiers, la classe moyenne détient la majorité de son capital sous forme immobilière et les pauvres (notamment dans les pays riches où ils représentent la moitié de la population) n’ont pas grand-chose comme actifs. (…)

La principale inquiétude de Piketty concerne ici le rapport entre le capital ainsi défini et le flux de revenu annuel total. Il appelle ce ratio β. A partir de ces études historiques portant sur la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis (chapitre 3), Piketty établit que β a, depuis à peu près la Révolution française jusqu’à aujourd’hui, suivi une forme en U. Il était élevé avant la Première Guerre mondiale, atteignant alors une valeur proche de 7 en France et au Royaume-Uni (et autour de 5 dans les Etats-Unis), puis il a été divisé par plus de deux au cours des cinquante années suivantes en Europe continentale et au Royaume-Uni, tandis qu’il restait inférieur à 4 aux Etats-Unis. Au cours des trente dernières années cependant, la pendule revient au point de départ et le ratio a augmenté, atteignant des valeurs qu’il n’avait pas atteintes depuis le début du vingtième siècle (…).

GRAPHIQUE 1 Rapport capital sur revenu en Europe

Piketty__rapport_capital_sur_revenu_en_Europe__graphique.png

source : Thomas Piketty (2013)

La signification d’un β croissant n’apparaît clairement que lorsqu’elle est combinée avec la première loi fondamentale du capital et une relation clé sur les inégalités. La première loi fondamentale établit que la part des revenus du capital dans le revenu national total (α) est égale au taux de rendement, en termes réels, du capital (r) multiplié par β. Il n’y a rien de nouveau ici : c’est simplement une identité.

Mais si le taux de rendement du capital (r) reste de façon permanente au-dessus du taux de croissance de l’économie (g) (c’est la relation d’inégalité clé de Piketty r>g), alors α s’accroît par définition et, combiné avec un β croissant, il peut fortement pousser la part du capital dans le revenu national à la hausse. Le processus présente un effet retour : comme α augmente, non seulement les propriétaires du capital deviennent plus riches, mais (à moins qu’ils consomment la totalité du rendement de leur capital) il leur en restera davantage pour réinvestir. La hausse de l’épargne pousse le taux de croissance du capital à s’écarter davantage du taux de croissance du revenu national, si bien qu’elle accroît β. Donc non seulement un β plus élevé mène à un α plus élevé, mais un α plus élevé mène aussi à un β plus élevé. Ceci est, en bref, comment la machine de Piketty fonctionne. Prenons le fait que β ait été croissant dans les économies avancées, combinons cela avec une relation définitionnelle (la première loi fondamentale) et supposons que r>g. Le processus entraîne une déformation de la répartition fonctionnelle du revenu en faveur du capital et, si les revenus du capital sont plus concentrés que les revenus du travail (un fait peu controversé), la distribution du revenu personnel va également devenir plus inégale, ce qui est en effet ce à quoi nous avons assisté au cours des trente dernières. Jusque ici tout va bien.

Le “modèle” dépend toutefois de façon cruciale de l’inégalité r>g. Si r=g, alors le capital et le revenu national s’accroissent au même taux, β est stable et la part du capital dans la production totale reste la même. Un résultat très néoclassique. Donc, pour que l’approche de Piketty soit valide, les données empiriques devront confirmer si r>g est suffisamment important. Nous reviendrons sur ce point.

La seconde loi fondamentale concerne la détermination à long terme de β. Grâce à la théorie de la croissance, nous savons que le ratio capital sur production à l’état régulier va être égal au taux d’équilibre divisé par le taux de croissance de l’économie. Donc, à long terme nous serions capables de définir les β d’équilibre qui seraient différents d’un pays à l’autre. Cependant, la seconde loi présente un rôle plutôt secondaire dans l’analyse de Piketty et il y a recours seulement lorsqu’il considère à quel niveau les β pourraient se fixer dans un (mythique ?) état régulier. (…)

Nous avons vu que β a augmenté dans les pays avancés depuis environ 1700 jusqu’à la Première Guerre mondiale. Piketty explique cette hausse (…) comme étant la conséquence d’un rendement élevé sur le capital agissant sur une accumulation régulière du capital dans un environnement qui était institutionnellement favorable aux capitalistes plutôt qu’aux travailleurs. (…)

Mais pourquoi β, après la période de la Belle Epoque, décline précipitamment en Europe continentale, au Royaume-Uni et au Japon (et un peu moins aux Etats-Unis) ? C’est, affirme Piketty, en raison de la destruction physique du capital durant la période extraordinaire des deux guerres mondiales, de la forte taxation de l’héritage et des impôts sur le revenu “confiscatoires“ (des mesures qui étaient intimement liées au besoin de soutenir l’effort de guerre), de la forte inflation qui aida les débiteurs au détriment des créditeurs et finalement de l’atmosphère politique plus favorable au travail au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Tous ces facteurs furent nuisibles à l’accumulation du capital, réduisant β et la part du capital dans le revenu national. Ce fut cependant l’Age d’Or du capitalisme, les “trente glorieuses“ (1945-1975) comme on l’appelle en France ou le “Wirtschaftswunder” des Allemands. Les pays européens, les Etats-Unis et le Japon ont connu la plus forte croissance de leur histoire. Les pays européens et le Japon rattrapèrent presque entièrement les Etats-Unis en termes de productivité horaire du travail, le ratio capital sur production et le rendement net sur le capital furent faibles, la taxation élevée, la distribution fonctionnelle des revenus se déforma en faveur du travail et la répartition personnelle du revenu devint moins inégale. Ceci apparaît rétroactivement comme un Age d’Or, souvent regretté par les baby boomers vieillissants, nés et élevés à cette époque.

Mais avec les révolutions Thatcher-Reagan à la fin des années soixante-dix, l’Age d’Or s’achève et le capitalisme retrouve sa forme du dix-neuvième siècle. Le capital s’était déjà lentement reconstitué ; mais, depuis la fin des années soixante-dix, avec la réduction des impôts sur les profits et revenus (un point que Piketty documente savamment) et la quasi élimination des taxes sur l’héritage, la reconstitution s’accéléra et β amorça une ascension régulière, retrouvant à la fin du vingtième siècle les valeurs qu’il atteignait un siècle plus tôt. Le taux de croissance des économies capitalistes avancées décline parce que la convergence arrive à son terme et la répartition fonctionnelle et personnelle des revenus se détériore ; la première se déformant en défaveur du travail, le second en défaveur de tout le monde, sauf des 1 % des ménages les plus aisés. (…)

La conception de Piketty de l’Age d’Or est qu’elle fut un phénomène très spécial et non reproductible dans l’histoire du capitalisme. En raison du processus de convergence, les pays capitalistes d’Europe et le Japon ont connu une croissance plus rapide que s’ils avaient été à la frontière technologique. La hausse du taux de croissance démographique a également poussé g vers le haut (notons que g est la somme de la croissance de la population et la croissance du revenu par tête). D’un autre côté, les facteurs institutionnels, notamment la forte imposition et la menace du communisme (que Piketty ne mentionne pas) maintinrent r à un faible niveau et renversa l’inégalité r>g au cours d’une période unique du l’histoire du capitalisme (chapitre 10). Tout le développement positif durant l’Age d’Or (et ceci n’est pas une exagération) découla du renversement de cette inégalité. (…)

Les choses sont différentes, maintenant que le “periodo especial” du capitalisme s’est achevé. Premièrement, comme nous l’avons vu, les politiques économiques, en particulier en ce qui concerne l’imposition des profits, ont changé. Puis, la transition démographique (le faible taux de croissance de la population) affecte maintenant tous les pays européens et à une moindre ampleur les Etats-Unis, ce qui réduit bien sûr davantage g. La fin de la convergence implique que tous les pays avancés vont croître au rythme du progrès technique, or ce dernier croît chaque année, selon Piketty, de 1 et 1,5 % par an. Ajoutons 1 % de croissance démographique et g n’excède pas 2,5 % par an. Si r reste, comme le pense Piketty, à son niveau historique de 4-5% par an, tous les développements négatifs observés au cours du dix-neuvième siècle vont se reproduire.

Notons que la croissance de long terme est donnée de façon exogène par le progrès technique et la croissance démographique. Le problème est que ce nouveau taux g est faible et va inévitablement être inférieur au taux de rendement du capital. Ce sont les effets distributionnels de ce dernier (c’est-à-dire de l’inégalité r>g) qui s’avèrent délétères pour la société dans son ensemble : ils favorisent les propriétaires face au travail, les inactifs sur les actifs, raillent l’égalité des chances et la méritocratie et sapent la démocratie comme les riches utilisent leur argent pour acheter les politiques qu’ils désirent. Piketty n’accuse pas la faible croissance pour l’impasse où se trouvent actuellement les pays occidentaux : la faible croissance est inévitable une fois que les pays ont atteint un très haut niveau de revenu. C’est la "main morte" des précédentes générations (le ratio K sur Y élevé) et les hauts rendements du capital qui détruisent cohésion des sociétés capitalistes avancées d’aujourd’hui. "Le passé dévore l’avenir" (chapitre 16, p. 942).

Mais (…) si le ratio capital sur production s’accroît autant, le rendement marginal du capital ne devrait-il pas diminuer ? r ne devrait-il pas baisser ? C’est évidemment un point sensible dans la machine de Piketty. Il met en avant tout un tas de données historiques pour montrer que r a été plutôt stable durant les deux derniers siècles malgré de larges variations du ratio K sur Y. il affirme aussi (chapitre 10) que, même si nous retournons davantage dans le passé, aux temps romains, r a été régulier autour de 5-6 %. Un graphique saisissant, reproduit ci-dessous, présente un large écart positif entre r et g de l’Antiquité jusqu’au début du vingtième siècle, sa disparition (ou plutôt l’inversion, g>r) au cours d’une grande partie du vingtième siècle et sa récente réapparition. Cependant, Piketty considère que le processus actuel de sophistication financière et la concurrence internationale pour le capital contribuent à maintenir r à un niveau élevé. Alors que beaucoup de gens remettent en question l’intermédiation financière et l’accusent d’avoir provoqué la Grande Récession, Piketty considère qu’elle contribue à découvrir de nouvelles manières plus productives d’utiliser le capital financier et de maintenir le taux de rendement à un niveau élevé. Mais loin de faire de ce r élevé une bonne chose pour l’économie, il la considère comme le présage d’un désastre, à moins que nous ne retournions à un niveau élevé d’imposition.

GRAPHIQUE 2 Rendement du capital (après impôts) et taux de croissance au niveau mondial depuis l'Antiquité jusqu'en 2100

Piketty__Rendement_du_capital_et_taux_de_croissance_au_niveau_mondial_depuis_l__Antiquite_jusqu__en_2100__graphique.png

source : Thomas Piketty (2013)

Le lecteur sera-t-il convaincu par l’argument selon lequel l’élasticité de substitution entre la capital et le travail est susceptible de rester élevé et qu’un accroissement du capital ne vas pas pousser r à la baisse ? Difficile de le dire. Les arguments de Piketty, en particulier ceux tirés de l’histoire économique et des données qu’il a recueillies, sont robustes et convaincants (voir par exemple son estimation de rendement net du capital en France et au Royaume-Uni sur deux siècles dans le chapitre 6). Mais il remet en cause l’un des principes fondamentaux en théorie économique : les rendements décroissants d’un facteur de production abondant. Piketty se montre en effet critique envers l’idée que les rendements marginaux fixent toujours le prix du travail et du capital, mais ces arguments ne sont pas développés et prennent la forme d’un obiter dicta. La validité du “modèle” de Piketty dépend donc de la proposition clé de la stabilité relative du taux de rendement du capital. (…) En d’autres mots, nous devrons attendre le jugement de l’histoire. (...)

Comment l’idée du “retour du capital” ou même du ”retour du rentier” cadre-t-elle avec l’importance croissante de l’éducation et quelque chose que Piketty et Saez (2003) et Piketty lui-même ici (par exemple avec le graphique suivant) ont documenté, en l’occurrence l’importance croissante des hauts revenus du travail pour les 1% des ménages les plus aisés ? Ne sommes-nous pas éloigné du capitalisme de rentier de l’Europe du dix-neuvième siècle ? Piketty est d’accord. Un β élevé ne signifie pas exactement la même chose aujourd’hui qu’il y a cent ans.

GRAPHIQUE 3 Les transformations du centile supérieur aux Etats-Unis

Piketty__Les_transformations_du_centile_superieur_aux_Etats-Unis__graphique.png

source : Thomas Piketty (2013)

Nous vivons en effet dans un “capitalisme patrimonial” (…), mais avec (i) une plus faible concentration de la propriété au sommet, (ii) une propriété qui a “pénétré” bien plus profondément dans les classes moyennes et (iii) des revenus du travail des hauts dirigeants et banquiers qui leur permettent de se placer aux côtés des “rentiers” dans le centile supérieur. Parmi les membres du centile supérieur "cohabitent" les "rentiers qui se contentent de détacher des coupons" et les "riches travailleurs" (chapitre 8). Le "capitalisme patrimonial" moderne a réussi à étendre la propriété dans toute la moitié supérieure de la répartition (par opposition au 5 % supérieurs au début des années 1900) et à générer de hauts revenus du travail.

Mais la possession du capital, souvent issu de la richesse héritée, reste toujours crucialement importante et Thomas Piketty montre que le flux annuel d’héritage comme part du revenu national en France, au Royaume-Uni et en Allemagne aujourd’hui est à peu près le même qu’il y a un siècle : entre 8 et 12 % du revenu national. De plus, le pourcentage de la population née dans les années soixante-dix et quatre-vingt qui a reçu un héritage dont le montant est équivalent aux gains accumulés par un travailleur dans la moitié inférieure de la distribution salariale est d’environ 12%, soit le même chiffre qu’il y a un siècle. Pour les générations qui viennent ce chiffre va probablement atteindre 15 % (chapitre 11). Piketty en conclut alors que le “capitalisme patrimonial“ d’aujourd’hui n’est pas exactement le même que celui d’il y a un siècle : il a une base plus large et la richesse est moins concentrée au sommet ; les hauts revenus du travail sont plus fréquents. Mais ses aspects clés (la possibilité de générer un revenu satisfaisant sans avoir à travailler) sont toujours là. Le dilemme de Rastignac est de retour.

Les revenus du travail des banquiers et financiers sont-ils des revenus du travail classiques déterminés par la productivité marginale ? Thomas Piketty en doute. Il met en avant des preuves empiriques suggérant que de tels gains au sommet dépendent principalement d’événements heureux qui n’ont rien à voir avec la qualité de la direction. Il ne pense pas que le produit marginal des banquiers et dirigeants supérieurs puisse être déterminé avec certitude : leurs hauts salaires sont le produit d’un accord collusif entre eux-mêmes et les conseils d’administration (chapitre 9). Et, afin de les limiter, Piketty donne un rôle clé à l’imposition (“confiscatoire“). De lourds impôts sur les super riches vont avoir un faible effet sur le revenu, mais ils vont dissuader les banquiers et dirigeants de demander de tels salaires exorbitants. Comme le rappelle Piketty, dans les années soixante et soixante-dix, le taux d’imposition marginal aux Etats-Unis sur les plus hauts revenus était au voisinage de 90 % et il semblait absurde aux dirigeants d’insister pour avoir un autre million si 90 % de celui-ci finissait entre les mains du fisc. Mais avec un taux d’imposition marginal de 25%, l’histoire devient entièrement différente. Donc, le rôle de l’imposition (marginale) “confiscatoire“ est (…) de limiter les hauts revenus “socialement improductifs“ qui sont un gâchis, dans le sens où ils ne sont pas nécessaires pour accroître la production future. L’imposition est aussi nécessaire pour réduire le pouvoir politique des riches.

Bref, les sociétés où le ratio K sur Y est élevé et où le taux de rendement dépasse le taux de croissance de l’économie vont toujours avoir tendance à convertir les entrepreneurs en “rentiers“. Dans de telles sociétés, “l’idée selon laquelle la libre concurrence permet de mettre fin à la société de l’héritage et de conduire à un monde toujours plus méritocratique est une dangereuse illusion“ (chapitre 11, p. 675). (...)

La distribution individuelle des revenus et la concentration des revenus au sommet sont si liés à l’œuvre de Thomas Piketty qu’ils (…) jouent un rôle important dans le livre. Piketty rappelle que la concentration des revenus a suivi au cours des cent dernières années une courbe en forme du U dans la plupart des pays capitalistes, mais surtout au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Piketty relie ici ce constat à l’évolution (également en forme de U) du ratio capital sur production et à l’évolution (cette fois-ci en forme de U inversé) des taux d’imposition marginaux. Ces deux forces déterminent fondamentalement la concentration du revenu : si le ratio capital sur revenu est élevé et les taxes faibles, les revenus vont se concentrer. Alors que les précédents travaux de Piketty et de ses collègues présentaient l’évolution historique en forme de U de la concentration des revenus comme une découverte empirique importante, mais sans plus, Piketty l’intègre ici dans un cadre économique global où nous voyons pourquoi et comment elle émergea. La théorie de Piketty de la concentration des revenus peut être qualifiée de "théorie politique" car les principales forces qui façonnent la concentration des revenus sont politiques : guerres, taxation et inflation.

Comme dans son précédent ouvrage (Les Hauts Revenus en France), Piketty rejette la courbe en forme de U inversé des inégalités de revenus de Simon Kuznets (les inégalités augmentant à de faibles niveaux de revenus, atteignant un pic à un certain niveau de développement et diminuant par la suite au fur et à mesure que le pays s'enrichit). Il le fait sur plusieurs terrains. Premièrement, il ne voit aucune force spontanée dans le capitalisme qui pousserait les inégalités de revenu à la baisse ; plutôt, les seules forces spontanées en présence vont pousser la concentration des revenus à la hausse. Deuxièmement, Kuznets a mal interprété la baisse temporaire des inégalités que l’on a pu observer après la Seconde Guerre mondiale en la considérant comme la preuve que le capitalisme est devenu plus "bénin", or cette baisse, comme le suggère Piketty, est due à des circonstances uniques et non reproductibles. Il n’y a pas de dépassement du capitalisme. Troisièmement, il pense que la théorie de Kuznets doit en partie son succès au message optimiste ("conte de fée", p. 30) qu’elle offrit durant la guerre froide, à savoir que les plus pauvres économies capitalistes ne seraient pas condamnées à de fortes inégalités. Il y a la lumière au bout du tunnel : si vous suivez les prescriptions de Washington suffisamment longtemps, non seulement vos revenus vont croître, mais les inégalités vont aussi se réduire. Finalement, Piketty souligne que les données disponibles pour Kuznets (comme ce dernier a pu lui-même le reconnaître) étaient (…) dérisoires. »

Branko Milanovic, « The return of “patrimonial capitalism”: review of Thomas Piketty’s Capital in the 21st century », note de lecture du livre Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, octobre 2013. Traduit par Martin Anota


aller plus loin... lire « Le retour du capital » et « Les hauts revenus dans le monde et dans l’histoire »

jeudi 9 janvier 2014

Crimes capitaux

Piketty__Crimes_capitaux__The_Economist.png

source : The Economist (2013), d'après Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty



aller plus loin... lire « Le retour du capital »