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Tag - guerre commerciale

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jeudi 18 juillet 2019

Trump est en train de perdre sa guerre commerciale

« L’affirmation de Trump selon laquelle "les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner" va sûrement être inscrite dans les livres d’histoire, mais pas comme il l’imagine. Elle va se retrouver aux côtés de la prédiction que Dick Cheney fit à la veille de la guerre d’Irak, celle selon laquelle "nous allons en fait être accueillis comme des libérateurs". Elle va être utilisée pour illustrer l’arrogance et l’ignorance qui sont trop souvent à l’origine des décisions politiques cruciales.

La réalité est que Trump n’est pas en train de gagner ses guerres commerciales. Certes, ses droits de douane ont nui à la Chine et à d’autres pays, mais ils ont aussi nui à l’économie américaine : les économistes à la Fed de New York estiment que le ménage américain moyen va payer un supplément de 1.000 dollars par an en raison de la hausse des prix.

Et il n’y a pas de preuve que les droits de douane permettent d’atteindre les objectifs présumés de Trump, qui sont de faire pression sur d’autres pays pour qu’ils changent significativement leur politique. Après tout, qu’est-ce qu’une guerre commerciale ? Ni les économistes, ni les historiens n’utilisent ce terme pour qualifier les situations dans lesquelles un pays impose des droits de douane pour des raisons politiques, comme les Etats-Unis le font régulièrement depuis les années trente. Non, c’est seulement une "guerre commerciale" si l’objectif de l’adoption des droits de douane est la coercition : infliger des souffrances aux autres pays pour les forcer à changer leur politique en notre faveur.

Et alors que les souffrances sont réelles, la coercition ne survient pas. Tous les droits de douane que Trump a imposés au Canada et au Mexique pour les forcer à renégocier l’ALENA a conduit à un nouvel accord tellement similaire à l’ancien que vous avez besoin d’une loupe pour trouver la différence. (Et le nouveau peut ne même pas passer le Congrès.) Et au récent sommet du G20, Trump a accepté une pause dans sa guerre commerciale avec la Chine, en annulant l’instauration de nouveaux droits de douanes, en contrepartie, d’après ce que je peux en dire, d’un discours vaguement conciliant.

Mais pourquoi les guerres commerciales de Trump échouent-elles ? Le Mexique est une petite économie à côté d’un géant, donc vous pouvez penser (et Trump l’a certainement pensé) qu’il serait facile de le faire plier. La Chine est une superpuissance économique, mais elle nous vend bien plus de produits qu’on ne lui en achète, donc vous pouvez penser qu’elle serait vulnérable aux pressions américaines. Donc pourquoi Trump n’arrive-t-il pas à imposer sa volonté économique ?

Il y a selon moi trois raisons. Premièrement, la croyance que nous pouvons facilement gagner les guerres commerciales reflète un certain solipsisme qui a notamment désastreusement façonné notre politique en Irak. Trop d’Américains qui détiennent le pouvoir semblent incapables de comprendre que nous ne sommes pas le seul pays avec une culture, une histoire et une identité singulières, fier de son indépendance et extrêmement réticent de prendre des décisions qui s’apparenteraient à une capitulation vis-à-vis de rivaux étrangers. (…) En particulier, l’idée que la Chine acceptera un accord qui ressemble à une capitulation humiliante auprès des Etats-Unis est irréaliste.

Deuxièmement, les "hommes des droits de douane" de Trump vivent dans le passé, sans connaître la réalité de l’économie moderne. Ils parlent avec nostalgie des politiques de William McKinley. Mais à l’époque, la question "où a-t-on fabriqué cette chose ?" avait généralement une réponse simple. Aujourd’hui, en revanche, quasiment chaque bien manufacturé est le produit d’une chaîne de valeur mondiale qui s’étend sur plusieurs pays. Cela fait monter les enjeux : les entreprises américaines étaient hystériques à l’idée que l’ALENA soit remis en cause, parce qu’une partie significative de leur production dépend d’intrants mexicains. Elles craignent aussi les effets des droits de douane : quand vous taxez des biens assemblés en Chine, mais avec plusieurs composants venant de Corée du Sud ou du Japon, l’assemblage ne se déplace pas aux Etats-Unis, mais vers d’autres pays asiatiques comme le Vietnam.

Enfin la guerre commerciale de Trump n’est pas populaire ; en fait, elle passe mal aux sondages, donc lui non plus. Cela le laisse politiquement vulnérable aux représailles étrangères. La Chine peut ne pas acheter autant aux Etats-Unis qu’elle ne leur vend, mais son marché agricole est crucial pour les électeurs des Etats fermiers dont Trump a désespérément besoin. La vision de Trump d’une guerre commerciale facile à gagner se transforme en guerre d’usure politique qu’il est certainement moins en mesure de soutenir que les dirigeants chinois, même si la Chine en est économiquement affectée.

Donc, comment cela va-t-il finir ? Les guerres commerciales n’aboutissent généralement pas à de claires victoires, mais elles laissent souvent des cicatrices durables sur l’économie mondiale. Les droits de douane (…) que les Etats-Unis ont imposés en 1964 pour chercher vainement à forcer l’Europe à acheter ses poulets gelés sont toujours en place, 55 ans après.

Les guerres commerciales de Trump sont bien plus massives que les guerres commerciales passées, mais elles vont probablement avoir le même résultat. Trump va sous doute essayer de présenter une poignée de concessions étrangères triviales comme une grande victoire, mais le résultat sera bien en définitive l’appauvrissement de tous. En outre, l’acharnement de Trump sur les accords commerciaux passés a porté atteinte à la crédibilité américaine et affaibli la règle de droit internationale.

Oh, et ai-je dit que les droits de douane de McKinley étaient profondément impopulaires, même à l’époque ? En fait, dans son dernier discours sur le sujet, McKinley offrit ce qui ressemble à une réponse directe (…) au trumpisme, en déclarant que "les guerres commerciales ne sont pas rentables"et en appelant "à la bonne foi et aux relations commerciales amicales". »

Paul Krugman, « Trump is losing his trade wars », 4 juillet 2019. Traduit par Martin Anota



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« Petite macroéconomie des droits de douane »

« Le coût de la guerre commerciale de Trump pour l’économie américaine »

mercredi 29 mai 2019

La guerre commerciale reprend

« Le 5 mai, Donald Trump a soudainement révélé qu’un accord commercial avec la Chine n’était finalement pas imminent. Au contraire, l’administration Trump a relevé le 10 mai des droits de douane antérieurs de 10 % sur 200 milliards d’importations chinoises en les passant à 25 % et a menacé d’appliquer des droits de douane de 25 % au reste des importations chinoises d’ici fin juin (ce qui correspond à 300 milliards de biens). La Chine, bien sûr, a répliqué en annonçant des droits de douane de 25 % sur 60 milliards de dollars de biens américains à partir du 1er juin. Surpris, les marchés boursiers ont chuté en réponse, le S&P500 perdant 4 % la première semaine de cette nouvelle flambée de guerre commerciale.

Le mystère, c’est pourquoi les investisseurs financiers et d’autres ont pu croire les déclarations de la Maison blanche qu’un accord avec la Chine était sur point d’être signé. Pourquoi croire l’administration Trump sur une telle chose ? (…) Est-ce que quiconque s’attendait à ce que la Chine, si fière, accepte, sans concessions significatives en retour, de laisser les Etats-Unis écrire certaines de ses lois et juger de façon unilatérale si c’est convenable ?

Les contradictions dans le commerce de Trump


La politique commerciale des Etats-Unis est désormais une masse d’objectifs contradictoires :

  • D’un côté, les responsables et défenseurs de l’administration Trump défendent les droits de douane élevés en y voyant un expédient regrettable, mais temporaire, un moyen nécessaire pour atteindre un objectif stratégique, une arme permettant au négociateur en chef de forcer la Chine et d’autres partenaires à l’échange à faire des concessions. D’un autre côté, Donald Trump lui-même ne donne pas l’air de s’inquiéter à l’éventualité que les droits de douane restent à jamais en place. (Son "amour pour les droits de douane" remonte apparemment aux années quatre-vingt). Il persiste à affirmer que la Chine paiera le coût des droits de douane, en renvoyant de l’argent dans les bons du Trésor américains. Quoi de mieux ? Il semble aussi penser que ce serait bien s’il y avait à long terme un découplage des économies chinoise et américaine, mais ne pas s’alarmer des pertes de gains des échanges, notamment du démantèlement des chaînes de valeur desquelles dépendent crucialement de nombreuses entreprises des deux pays.
  • A nouveau, d’un côté une demande prioritaire est que la Chine permettre aux entreprises américaines de lancer plus facilement des opérations en Chine (en s’assurant plus scrupuleusement que les firmes n’aient pas à livrer un savoir technologique ou d’autres propriétés intellectuelles aux partenaires locaux). D’un autre côté, une autre demande absolument prioritaire pour Trump est l’accroissement des exportations nettes des Etats-Unis vers la Chine. Cela reviendrait à ce que les entreprises américaines produisent aux Etats-Unis plutôt qu’en Chine.
  • Une ancienne contradiction : les Etats-Unis demandent à la Chine d’arrêter d’intervenir sur le marché des changes, tout en lui demandant de maintenir la valeur du renminbi à un haut niveau. Ces deux demandes ont été en contradiction directe depuis 2014, quand les forces de marché tournaient dans le sens d’une dépréciation du renminbi.

Il est utile de notre d’autres incohérences commerciales de Trump.

Avons-nous à comprendre l’"incidence" d’un impôt ?


La bonne réponse à la question des coûts est que les Etats-Unis (et l’économie mondiale aussi) verront leur situation se détériorer si nous nous retrouvons indéfiniment avec ces plus hauts droits de douane, ce qui semble désormais possible.

La croyance enthousiaste de Trump que ses droits douanes amèneront la Chine à aider à financer le gouvernement américain est farfelue. Un droit de douane est un impôt et les consommateurs et entreprises américains sont ceux qui la supportent, pas la Chine. (La réduction estimée du revenu réel américain est de 1,4 milliards de dollars par mois.) En fait, dans la mesure où il peut y avoir une vérité derrière l’affirmation selon laquelle le gouvernement chinois subventionnait des produits tels que les panneaux solaires, les droits de douane instaurés depuis janvier 2018 empêchent désormais le gouvernement chinois de subventionner les Etats-Unis.

Il est vrai que, en théorie, les exportateurs chinois auraient pu connaître une perte de demande en conséquence de tous ces droits de douane suffisamment importante pour les forcer à réduire leurs prix. Les étudiants en cours de sciences économiques apprennent à réfléchir sur l’"incidence" d’une taxe, c’est-à-dire identifier qui en supporte en définitive le coût. Mais deux nouvelles études réalisées par d’éminents économistes examinent les données de 2018 et constatent que (1) les Chinois n’ont en effet pas réduit leur prix et que, par conséquent, (2) le fardeau de la hausse des prix a pesé sur les seules épaules des ménages américains. Donc, nous n’avons même pas besoin des cours d’économie : le simple bon sens nous donne la bonne réponse dans ce cas. (…)

Si Trump poursuit en mettant à exécution sa menace d’étendre les droits de douane à tous les produits importés de Chine, le coût pour un ménage américain typique serait de 300 à 800 dollars par an selon une première estimation et de 2.200 dollars selon une autre estimation. Ce coût supporté par les consommateurs ne prend pas en compte le coût que les exportations perdues feraient subir aux entreprises, travailleurs et fermiers américains. Des pertes sont occasionnées sur exportations non seulement via les représailles chinoises, mais aussi via d’autres canaux, notamment l’appréciation du dollar vis-à-vis du renminbi.

Au moins dans un domaine, les politiques commerciales de Trump nuisent actuellement au Budget américain. La Chine a répliqué en ciblant tout particulièrement le soja et d’autres produits agricoles américains. L’administration Trump, sensible aux Etats fermiers pour des questions électorales, cherche à compenser les fermiers avec des milliards de dollars de subventions fédérales, dont l’essentiel va entre les mains des plus riches fermiers. C’est encore un autre coup porté contre le contribuable américain.

Avons-nous à comprendre l’avantage comparatif ?


Les économistes ont depuis longtemps affirmé, avec dépit ou suffisance, que l’on ne peut s’attendre à ce que public comprenne le principe des gains du commerce sans qu’on lui ait enseigné le principe de l’avantage comparatif de David Ricardo. Paul Samuelson avait identifié le principe comme à la fois vrai et pourtant peu évident.

Mais nous n’avons en fait pas besoin d’assimiler le principe de l’avantage comparatif pour comprendre l’idée basique des gains mutuels du commerce. Si à la fois l’acheteur et le vendeur s’accordent volontairement pour procéder à un échange, alors tous les deux y gagnent. Cela suppose qu’ils soient de bons juges de ce qu’ils veulent ; meilleurs, du moins, que ne l’est le gouvernement. Cette hypothèse est habituellement correcte, avec quelques exceptions (comme l’achat d’opium).

La théorie de l’avantage comparatif permet de faire des prédictions utiles, en indiquant par exemple quel pays va choisir d’exporter quel bien ; bien elle n’est pas très importante pour comprendre la présomption basique que les deux côtés tirent un gain du commerce volontaire. A nouveau, le sens commun nous donne la bonne réponse.

Dire que les deux pays gagnent à commercer ensemble ne revient pas à affirmer que chaque résident de chaque pays y gagne. Bien sûr, un essor du commerce donne lieu à la fois à des « gagnants et des perdants » dans chaque pays. Comme le fait n’importe quel changement majeur. Les droits de douane créent également des gagnants et des perdants. Mais les gagnants tendent à être plus nombreux que les perdants quand le commerce est libéralisé, tandis que les perdants tendent à être plus nombreux que les gagnants quand les droits de douane sont relevés.

Des droits de douane sans gagnants


Donald Trump semble avoir mis en œuvre un exemple spectaculaire de cette généralisation : sa guerre commerciale a nui à presque chaque pan de l’économie américaine, avec très peu de gagnants. Les perdants incluent juste quelques consommateurs, mais aussi des entreprises et les travailleurs qu’elles emploient, que ce soit des fermiers qui perdent leurs marchés à l’exportation ou les industriels qui sont forcés de payer plus cher pour se fournir en intrants. Même l’industrie automobile américaine, qui ne demandait pas cette "protection", voit sa situation se détériorer sur tous les plans, ayant à payer plus cher pour s’approvisionner acier et obtenir les pièces des voitures.

Trump est proche d’accomplir quelque chose que l’aurait pu croire impossible : des droits de douane qui ne bénéficient à quasiment personne. Nous pourrions avoir à reconsidérer la théorie de l’économie politique qui considère que le protectionnisme est habituellement la conséquence d’intérêts particuliers qui détiennent un pouvoir disproportionné. Il ne suffit pas de remonter trente ans en arrière, aux critiques lancées contre le Japon des années quatre-vingt. Nous pourrions avoir à retourner il y a trois siècles, aux mercantilistes qui précédèrent Adam Smith (1776) et Les Lumières. Les mercantilistes n’aimaient pas le commerce parce qu’il favorisait les individus libres aux dépens de l’Etat. »

Jeffrey Frankel, « The trade war resumes », in Econbrowser (blog), 26 mai 2019. Traduit par Martin Anota



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« Petite macroéconomie des droits de douane »

« Le coût de la guerre commerciale de Trump pour l’économie américaine »

lundi 4 mars 2019

Ce sont les consommateurs américains qui payent les droits de douane de Trump

« (…) Donald Trump (…) nous a donné de bien belles phrases, qui seront certainement citées dans les histoires et les manuels pendant les prochaines décennies, voire les prochaines générations. Malheureusement, elles seront rappelées parce qu’elles constituent une bonne illustration de ce que peuvent être de bien mauvaises idées. En économie, la phrase que vous avez dû le plus entendre est la déclaration de Trump selon laquelle "les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Ensuite, vous avez certainement entendu son affirmation selon laquelle "je suis un homme des droits de douane", accompagnée de l’affirmation que les étrangers paient les droits de douane qu’il a instaurés.

Maintenant, cette dernière affirmation est quelque chose que vous pouvez tester. Au cours de l’année 2018, Trump a instauré des tarifs douaniers sur environ 12 % du total des importations américaines et beaucoup de ces droits de douane ont été instaurés depuis suffisamment longtemps pour que nous puissions avoir une idée de leurs répercussions.

Samedi, des économistes de Columbia, de Princeton et de la Réserve fédérale de New York ont publié une étude intitulée "The impact of the 2018 trade war on U.S. prices and welfare" où ils ont utilisé les données détaillées sur les importations pour évaluer l’impact des droits de douane. (…) Leur conclusion est qu’à première approximation, les étrangers n’ont rien payé de l’addition, ce sont les entreprises et consommateurs américains qui l’ont payée en totalité. Et les pertes subies par les consommateurs américains ont excédé les recettes tirées des nouveaux droits de douane, donc ces derniers ont globalement appauvri les Etats-Unis.

Comment ont-ils obtenu ce résultat ? Le gouvernement américain collecte des données sur les prix et quantités de plusieurs catégories d’importations. Plusieurs d’entre elles ont subi les nouveaux droits de douane, mais pas les autres. Donc, vous pouvez comparer ce qui s’est passé pour les importations touchées par les tarifs douaniers avec celles qui en ont été épargnées et qui constituent de fait le groupe de contrôle. Cela vous indique quel a été l’impact des droits de douane.

Dans la vision de Trump, où les étrangers sont censés payer les droits de douane, vous vous attendriez à voir une chute de prix pour les biens faisant l’objet de droits de douane, compensant ces derniers, si bien que les prix à la consommation n’auraient pas changé. Mais ce que vous voyez en réalité, c’est l’absence d’effet visible des droits de douane sur les prix à l’importation. Donc, les fournisseurs étrangers ne semblent n’avoir rien absorbé des droits de douane, ces derniers ayant été entièrement supportés par les ménages ; les prix incluant les droits de douane ont augmenté du montant de ces derniers.

GRAPHIQUE Variation des prix des biens importés suite aux vagues de tarifs douaniers de Trump (normalisée, en %)

Paul_Krugman__hausse_prix_biens_importes_apres_droits_de_douane_Trump.png

Ces hausses de prix ont entraîné de substantiels changements dans les comportements. Les importations de produits faisant l’objet d’un droit de douane ont chuté fortement, en partie parce que les consommateurs se sont tournés vers des produits domestiques, mais aussi en grande partie parce que les importateurs ont déplacé leur lieu d’approvisionnement dans des pays qui ne sont pas touchés par les droits de douane de Trump. Par exemple, plusieurs entreprises semblent avoir commencé à acheter au Vietnam ou au Mexique des biens qu’ils achetaient précédemment en Chine. Ces changements de comportement sont la clé de la conclusion de l’article selon laquelle les droits de douane ont appauvri les Américains.

Considérons l’exemple suivant : avant les droits de douane, les Etats-Unis importaient un certain bien dont le prix s’élevait à 100 dollars. Ensuite, l’administration a imposé un droit de douane de 25 %, amenant le prix pour les consommateurs à 125 dollars. Si nous continuons d’importer ce bien de Chine, les consommateurs perdent 25 dollars par unité de bien achetée, mais le gouvernement gagne 25 dollars de recettes en plus, laissant le revenu national inchangé.

Supposons, cependant, que les importateurs déplacent leur lieu d’approvisionnement dans un pays plus cher qui n’est pas l’objet d’un droit de douane ; supposons, par exemple, qu’ils peuvent acheter le bien au Vietnam pour 115 dollars. Alors, les consommateurs perdent seulement 15 dollars, mais il n’y a pas de recettes tirées des droits de douane, donc il s’agit d’une perte de 15 dollars pour la nation dans son ensemble.

Mais que se passe-t-il s’ils se tournent vers un fournisseur domestique, par exemple une entreprise américaine qui va vendre le produit pour 120 dollars. Qu’est-ce que cela change à l’histoire ? Ici la chose cruciale est que la production domestique d’un bien a un coût d’opportunité. Les Etats-Unis sont proches du plein emploi, donc les 120 dollars en ressources utilisées pour produire ce bien peuvent ou auraient été employées en produisant quelque chose d’autre en l’absence du droit de douane. Le détournement de ces ressources vers la production de choses que nous avions l’habitude d’importer signifie une perte nette de 20 dollars, sans compensation en termes de recettes.

D’ailleurs, en pratique, toutes les créations d’emplois dans le secteur manufacturier qu’auront permises les droits de douane de Trump sont probablement compensées par des destructions d’emplois manufacturiers. C’est en partie le cas parce que la plupart des droits de douane portent sur des biens intermédiaires, des biens utilisés pour la production, donc ces créations d’emplois dans, par exemple, la métallurgie sont compensées par des destructions d’emplois dans l’industrie automobile et dans d’autres secteurs en aval. Au-delà de cela, les droits de douane ont probablement contribué à pousser le taux de change du dollar à la hausse, ce qui a rendu les exportations américaines moins compétitives.

Une fois que l’on prend en compte tout cela, les droits de douane de Trump ont accru les prix à la consommation, plutôt que déprimé les gains étrangers. Certaines recettes ont été gagnées, mais il y a aussi eu ce qui se ramène à de l’évitement fiscal comme les consommateurs se tournent vers des substituts, non taxés, de ce qu’ils avaient l’habitude d’importer. Mais cet évitement fiscal ne se fait pas sans coût, si bien que les Etats-Unis dans leur ensemble se retrouvent appauvris.

Maintenant, les chiffres ne sont pas si énormes que cela. La nouvelle étude suggère des pertes nettes en termes de bien-être à 1,4 milliard de dollars par mois, c’est-à-dire 17 milliards par an, ce qui représente moins de 0,1 % du PIB américain. Mais gagner, ce n’est pas tout. Et les chiffres pourraient être plus élevés si la guerre commerciale s’accentuait, par exemple avec l’instauration de droits de douane sur les voitures européennes pour un motif de "sécurité nationale". »

Paul Krugman, « How goes the trade war? Consumers, not foreigners, are paying the Trump tariffs », 3 février 2019. Traduit par Martin Anota

mercredi 4 juillet 2018

Guerre commerciale : et si la Chine répliquait en vendant ses bons du Trésor américain ?

« La Chine a le plus gros excédent commercial bilatéral vis-à-vis des Etats-Unis, mais elle est aussi la plus grande détentrice de titres publics américains. Alors que la Chine a commencé à contrer les droits de douane américains, les économistes ont discuté de la possibilité que la Chine se débarrasse de ses bons du Trésor américains. Nous passons en revue les récents commentaires à ce sujet. (…)

Brad Setser (…) observe depuis longtemps les évolutions du portefeuille externe de la Chine. Il a notamment estimé ce qui se passerait si la Chine commençait à vendre son portefeuille de bons du Trésor américains. Si elle vendait la totalité des bons du Trésor qu’elle possède, ces ventes représenteraient environ 6 % du PIB américain, ce qui accroîtrait les taux d’intérêt de long terme d’environ 30 points de base. L’impact serait plus important à court terme, mais ensuite les taux américains s’accroitraient (relativement aux taux européens), ce qui pousserait des fonds privés dans le marché américain de titres à revenu fixe. Si les ventes chinoises poussaient les taux de long terme américains à la hausse et déprimeraient l’économie américaine, la Fed ralentirait logiquement le rythme de ses hausses de taux directeurs ou la réduction de son bilan dans le cadre de son "resserrement quantitatif".

En surface, les Etats-Unis semblent vulnérables : le stock de bons du Trésor que le marché doit absorber pour financer le déficit budgétaire croissant des Etats-Unis est énorme et si la Chine commençait à vendre ceux qu’elle possède, le montant de titres américains que les investisseurs non chinois auraient à absorber serait massif. Cependant, Setser, pense que les ventes chinoises seraient d’une certaine façon faciles à contrer, comme la Fed peut ralentir ses hausses de taux et peut répondre aux ventes chinoises en changeant le rythme de sa réduction de bilan. De son côté, le Trésor peut commencer à émettre davantage de titres de court terme au lieu de titre de moyen terme, ce qui compenserait l’impact des ventes de titre de long terme par la Chine (…). De plus, la Fed peut accroître la maturité de ses détentions. Globalement, Setser pense que le gouvernement américain doit davantage s’inquiéter à l’idée que la Chine vende d’autres actifs que des bons du Trésor, parce que les ventes de bons du Trésor sont, en un sens, faciles à contrer.

Martin Sandbu pense que l’analyse de Setser est correcte, mais pas la fin de l’histoire. Si la Chine prenait davantage d’actifs à haut rendement à la place d’obligations à faible rendement ou poursuivait une politique de non-financement de l’économie américaine, alors l’économie américaine devrait payer plus pour financer son déficit de compte courant ou réduire sa position extérieure. Une telle brèche dans le "privilège exorbitant" qui permet aux Etats-Unis de profiter de taux d’emprunt externe faibles pourrait facilement s’auto-renforcer, dans la mesure où d’autres vont demander un rendement plus élevé pour la détention d’actifs américains. Si cela mène à une chute du dollar et à un plus faible déficit, alors cela peut être soutenu et pourrait même être en lien avec ce que Trump voit comme désirable. Cela étant dit, ce gouvernement n’est pas sur le point de resserrer sa ceinture, donc ce serait au secteur privé de le faire via une baisse de l’investissement de la part des entreprises ou une baisse de la consommation de la part des ménages.

Michael Pettis a écrit un long billet dans lequel il affirme que si la Chine menace de répliquer à une action commerciale des Etats-Unis en réduisant ses achats de titres publics américains, non seulement ce serait une menace vide, mais en outre, ce serait exactement ce que Washington voudrait. Pettis passe en revue cinq façons par lesquelles Pékin peut réduire les achats de titres publics américains. Il affirme que certaines d’entre elles ne changeraient rien, ni pour la Chine, ni pour les Etats-Unis ; d’autres ne changeraient rien pour la Chine, mais réduiraient le déficit commercial américain soit en réduisant le chômage américain, soit en réduisant la dette américaine ; et une dernière façon qui réduirait le déficit commercial américain en réduisant le chômage américain ou en réduisant la dette américaine, mais réduirait aussi l’excédent commercial chinois en accroissant le chômage chinois ou en augmentant la dette chinoise. La conclusion de Pettis est qu’en achetant moins de titres publics américains, Pékin laisserait les Etats-Unis dans la même situation ou dans une meilleure situation, mais qu’ainsi la Chine se verrait sa situation rester inchangée ou se dégrader.

Jeffrey Frankel a écrit un billet plus général où il note les raisons pour lesquelles il pense que la Chine ne pliera pas dans la guerre commerciale de Trump. Dans ce billet, il met en lumière le fait que le pays excédentaire est souvent dans une meilleure position parce qu’il a accumulé des créances financières vis-à-vis des pays déficitaires ; dans le cas des détentions chinoises de bons du Trésor américains, les créances représentaient plus de mille milliards de dollars. Si le gouvernement chinois vendait les bons du Trésor, la chute de leur prix nuirait autant à la Chine qu’aux Etats-Unis. Néanmoins, cela n’invalide pas le point. En effet, la Chine n’a pas nécessairement à décider de les vendre. Comme la dette américaine augmente et que les taux d’intérêt américains augmentent (deux tendances qui vont certainement se poursuivre cette année), le conflit commercial pourrait produire des rumeurs que les Chinois arrêtent d’acheter des titres du Trésor américain, ce qui réduire les cours des obligations américaines et accroîtrait leurs taux d’intérêt. (…)

Edward Harrison pense que la Chine ne peut pas utiliser comme levier les bons du Trésor qu’elle possède dans la mesure où, si les Chinois voulaient vraiment utiliser les obligations publiques comme arme, ils devraient soit laisser flotter leur monnaie, soit la réévaluer. Et cela, selon Harrison, ce n’est pas du tout ce qu’ils veulent faire puisqu’une réévaluation réduirait leurs exportations et freinerait leur croissance économique. Il s’attend à ce que le conflit commercial actuelle escalade et que les gens diagnostiquent mal les contraintes, avec pour conséquence que les mauvais diagnostics accroissent au final les conflits et non les diminuent. »

Silvia Merler, « US tariffs and China’s holding of Treasuries », in Bruegel (blog), 2 juillet 2018. Traduit par Martin Anota

lundi 25 juin 2018

Le Brexit versus la guerre commerciale de Trump

« Un correspond a posé une très bonne question. L’autre jour, j’ai publié un billet à propos de l’économie d’une guerre commerciale, où j'affirmais qu’il y aurait une large perturbation, mais que le coût global serait plus faible que ne le pensent la plupart des gens, peut-être 2-3 % du PIB. Le correspondant a demandé comment réconcilier cela avec les estimations typiques du coût du Brexit.

De telles estimations (j’en ai d’ailleurs moi-même proposées avec des calculs rapides, qui sont plus ou moins du même ordre de grandeur que d’autres estimations) vont typiquement quelque part autour de 2 % du PIB britannique. Pourtant, même les plus pessimistes prédisent un impact plus faible du Brexit sur le commerce britannique que les fortes chutes que j’ai suggérées d’une guerre commerciale provoquée par Trump (que j’ai décidé de qualifier de "Trumpit"). Ces estimations ne sont-elles pas incohérentes ?

Non, pas vraiment, parce que le Brexit ne concerne pas un accroissement des droits de douane, mais un accroissement des coûts d’échange, en l’occurrence des coûts pour faire des affaires d’un pays à l’autre. Et cela fait une grande différence.

Le graphique 1 montre l’image du manuel standard (eh oui, j’ai écrit le manuel standard !) des effets d’un droit de douane. Un droit de douane aide les producteurs domestiques qui sont en concurrence avec les importations, mais il nuit aux consommateurs domestiques, tout en générant des recettes pour le gouvernement. Ces trois effets s’ajoutent à une perte nette, parce que le tarif douanier distord les incitations : le bien est produit par des entreprises qui ont des coûts plus élevées que cela ne coûterait d’importer le bien, les consommateurs se retiennent de l’acheter même si c’est plus valable pour eux que son prix sur les marchés mondiaux. Cette distorsion des incitations (la "perte sèche" d’un droit de douane) sont indiqués par les aires des triangles du graphique.

GRAPHIQUE 1

Paul_Krugman__impact_droit_de_douane_echanges.png

Et ces triangles correspondent au seul triangle que j’ai utilisé dans le schéma que j’ai déjà utilisé (…), ici présenté à travers le graphique 2.

GRAPHIQUE 2

Paul_Krugman__impact_droit_de_douane_demande_d__importations.png

Mais le Brexit ne va pas accroître les prix en instaurant un droit de douane, qui génèrerait des recettes pour le gouvernement. Il va en fait rendre plus coûteux de faire des affaires : davantage de paperasse, davantage d’attente pour les camions qui voudront charger ou décharger, davantage de coûts invisibles pour l’échange de services. Donc vous devez ajouter le rectangle qui indiquait les "recettes publiques" sur le graphique 1 aux pertes économiques globales. Ou, pour le dire autrement, vous obtenez un schéma comme le graphique 3, dans lequel de plus hauts coûts d’échange ainsi que des incitations distordues réduisent le revenu réel. (…)

GRAPHIQUE 3

Paul_Krugman__impact_Brexit_demande_d__importations.png

A quel point cette différence importe ? J’ai précédemment suggéré que le Brexit va réduire les échanges britanniques avec le reste de l’Europe d’un tiers, de 15 % à 10 % du PIB. Si l’élasticité de la demande est de 3, cela suggère des coûts d’échange de l’ordre de 13 % des prix d’importation. Si ce chiffre de 13 % correspondait à un droit de douane, le coût global serait de 0,13 x 2,5 % du PIB (la moitié de la baisse des importations). Il serait donc d’environ 0,3 % du PIB ; ce n’est pas minuscule, mais c’est assez faible. Mais si nous parlons de coûts d’échange plus élevés, vous devez multiplier ces chiffres par la moyenne des importations avant et après Brexit, soit 12,5 % du PIB. Désormais, nous parvenons à plus de 1,6 % du PIB.

C’est pourquoi les estimations du Brexit sont plus élevées que le raisonnement de guerre commerciale pourrait le suggérer. Le Brexit ne taxera pas le commerce, il va le rendre vraiment bien plus cher à réaliser, et c’est cela qui importe. »

Paul Krugman, « Brexit Versus Trumpit », 22 juin 2018. Traduit par Martin Anota

vendredi 8 juin 2018

Oh, quelle guerre commerciale bien stupide !

« Ainsi, la guerre commerciale est enclenchée. Et c’est une guerre commerciale bien stupide. (…) La justification officielle (et légale) pour les droits de douane sur l’acier et l’aluminium est la sécurité nationale. C’est évidement un argument fallacieux, étant donné que les principales victimes directes sont des démocraties alliées. Mais Trump et compagnie ne semblent pas inquiets à l’idée de mentir à propos de la politique économique, puisque c’est ce qu’ils font pour tout. Ils n’y verraient qu’un jeu équitable si la politique délivrait les créations d’emplois que promet Trump. Est-ce qu’elle va y parvenir ?

D’accord, voici le point où le fait d’être un économiste me place en difficultés. (…) L’effet net d’une politique commerciale en termes de création ou de destruction d’emplois (en l’occurrence de toute politique commerciale, peu importe qu’elle soit bien ou mal conçue) est fondamentalement nul. Pourquoi ? La Fed est actuellement en train de relever graduellement ses taux d’intérêt, parce qu’elle croit que nous sommes plus ou moins au plein emploi. Même si les droits de douane sont expansionnistes, cela inciterait la Fed à accélérer le resserrement monétaire, ce qui va détruire des emplois dans d’autres secteurs : la construction serait affectée par la hausse des taux, le dollar s’apprécierait, rendant les biens manufacturés américains moins compétitifs, et ainsi de suite. Donc toute ma formation professionnelle veut que j’esquive la question des emplois en la considérant comme hors-champ.

Mais je pense que c’est un cas où la macroéconomie (même si je crois qu’elle a raison) ne permet pas d’avoir une discussion utile. Nous voulons savoir si la guerre commerciale de Trump va être directement expansionniste ou récessive, c’est-à-dire si elle va créer ou détruire des emplois en l’absence de changement de la politique monétaire, même si nous savons que la politique monétaire n’optera pas pour le statu quo.

Et la réponse, sûrement, est que cette guerre commerciale va en fait détruire des emplois et non en créer, pour deux raisons. Premièrement, Trump instaure des tarifs douaniers sur des biens intermédiaires, des biens qui sont utilisés comme intrants dans la production d’autres choses, des choses qui, pour celles d’entre elles, qui sont vendus sur les marchés mondiaux perdront en compétitivité. Evidemment, les voitures et d’autres biens manufacturés durables vont devenir plus chers à produire, ce qui signifie que nous allons en vendre moins ; et, quels qu’ils soient, les gains qu’il y aura en termes d’emplois dans le secteur des métaux primaires seront compensés par des destructions d’emplois dans les secteurs en aval. Si l’on regarde les chiffres, il semble très probable que même cet effet direct soit en net négatif pour l’emploi. Deuxièmement, d’autres pays vont répliquer contre les exportations américaines, ce qui va détruire des emplois partout, des motos aux saucisses.

Sur certains points, cette situation me rappelle les tarifs douaniers sur l’acier de George W. Bush, qui étaient en partie motivées par l’orgueil : l’administration Bush considérait les Etats-Unis comme la superpuissance invincible du monde, ce qui était certes le cas sur le plan militaire, mais elle a échoué à reconnaître que notre puissance était moindre sur les plans économique et commerciale, que nous avions beaucoup à perdre d’un conflit commercial. Elle a rapidement été réprimandée par une Union européenne en colère et elle a fait marche arrière.

Dans le cas de Trump, je pense que c’est un autre genre d’illusion : il imagine que parce que nous générons des déficits commerciaux, en important plus de biens de certains pays que ces derniers ne nous en achètent, nous aurions peu à perdre et que le reste du monde va bientôt se soumettre à sa volonté. Mais il a tort, pour au moins quatre raisons.

Premièrement, même si nous exportons moins que nous importons, nous exportons tout de même beaucoup ; les mesures commerciales adoptées par les autres pays en représailles vont nuire à de nombreux travailleurs américains et en particulier aux fermiers, en l’occurrence à de nombreux électeurs de Trump et qui vont désormais se sentir trahis.

Deuxièmement, le commerce moderne est compliqué. Il ne s’agit pas seulement de pays se vendant des biens finaux les uns aux autres. Il y a de complexes chaînes de valeur, que la guerre commerciale de Trump va perturber. Cela va créer beaucoup de perdants parmi les Américains, même s’ils ne sont pas directement employés dans les secteurs produisant des biens pour l’exportation.

Troisièmement, si la guerre commerciale va plus loin, elle va accroître les prix à la consommation. Au moment même où Trump cherche désespérément à convaincre les familles ordinaires qu’elles vont y gagner avec sa baisse d’impôts, il en faudra peu pour effacer les éventuels gains qu’elles en percevraient. Enfin, et je pense que c’est très important, nous parlons ici de réels pays ici, principalement des démocraties. De réels pays ont une réelle politique ; ils ont de la fierté ; et leur électorat n’aime pas Trump. Cela signifie que même si leurs dirigeants veulent bien faire des concessions, leurs électeurs ne le veulent probablement pas.

Considérons le cas du Canada, un aimable petit voisin qui peut être négativement affecté par une guerre commerciale avec son géant voisin. Vous pouvez penser que cela rend les Canadiens plus intimidables que l’Union européenne, qui est une superpuissance économique aussi importante que les Etats-Unis. Mais même si le gouvernement Trudeau était enclin à abandonner (…), il ferait face à un tollé général de la part des électeurs canadiens pour tout ce qui apparaîtrait comme une capitulation face à l’ignoble brute d’à côté.

Donc, c’est dans un conflit économique remarquablement stupide que nous nous enfonçons. Et la situation dans cette guerre commerciale est susceptible de ne pas tourner à l’avantage de Trump. »

Paul Krugman, «Oh, what a stupid trade war », 31 mai 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 1 mai 2018

Pourquoi la Chine ne faiblira pas dans la guerre commerciale de Trump

« Le Président Trump a annoncé l’instauration de droits de douane sur l’acier et l’aluminium en mars, en prenant la sécurité nationale comme prétexte. La Chine est la cible visée, comme la plupart des autres grands offreurs en furent exemptés. Le 2 avril, la Chine a répliqué en imposant des droits de douane sur 128 produits américains (représentant environ 3 milliards de dollars d’échanges), allant de 15 % sur les fruits à 25 % sur le porc. Le 3 avril, Trump a annoncé un droit de douane de 25 % sur 1.200 produits chinois (représentant 50 milliards de dollars d’échanges), en représailles aux prétendus transferts forcés de technologies et de propriétés intellectuelles américaines. Le 4 avril, la Chine a répondu en annonçant qu’elle projetait de répliquer en instaurant des droits de douane de 25 % sur 106 produits américains (notamment du soja, des voitures et des avions) lorsque les droits de douane américains s’appliqueraient. Le 5 avril, la Maison blanche a annoncé qu’elle pensait imposant des droits de douane supplémentaires d’un montant de 100 milliards de dollars aux produits chinois.

Si ces tarifs s’appliquent, oui, c’est une guerre commerciale. Comment cela va-t-il finir ?

Les Etats-Unis ne gagneront pas. Bien sûr, les économistes estiment que de façon générale tout le monde y perd dans une guerre commerciale. Mais certains défendent les actions de Trump en y voyant une tactique de négociation. Il y a des raisons qui amènent à penser que la Chine ne reculera pas. J’en vois sept.

Pourquoi la Chine ne capitulera pas


1. Les tarifs douaniers de Trump nuisent aux Etats-Unis aux consommateurs et aux utilisateurs des produits taxés (par exemple, les droits de douane sur l’acier et l’aluminium nuisent à l’industrie automobile et par ce biais aux acheteurs de voitures), tandis que les répliques de la Chine nuisent à d’autres groupes d’intérêt américains importants, notamment l’agriculture et l’industrie manufacturière. (…)

2. Les entreprises et consommateurs en Chine seront aussi affectés par une guerre commerciale, bien sûr. La Chine dépend des exportations américaines de soja, par exemple. Mais la Chine n’est pas une démocratie. Le Président Xi Jinping a un contrôle total. Donc les dirigeants chinois peuvent contenir les groupes d’intérêt, dans une large mesure.

3. Dans la mesure où les dirigeants chinois ont à prendre en compte l’opinion publique domestique, l’opinion publique sera avec eux dans une guerre commerciale. Vous savez à quel point les Américains se souviennent du Tea Party de Boston en 1773, une tentative (réussie) visant à renverser la taxation britannique des importations de thé par les colonies ? Les Chinois ont tout autant en tête le souvenir des Guerres de l’Opium de 1839-1842 et 1856-1860, quand la Chine a résisté (sans succès) à la compagne britannique visant à la forcer à accepter d’ouvrir son économies à l’opium et aux autres importations. (Cela fut le nadir dans l’idéologie du libre-échange de la Grande-Bretagne au dix-neuvième siècle, tandis que l’abrogation des lois sur le blé en 1846 en fut le zénith.) Le conflit a fini avec les Traités Inégaux. (…) Le souvenir que les Chinois ont de cette humiliation fait que la Chine ne reviendra pas sur ses menaces commerciales. Parallèlement, de ce côté du Pacifique, la plupart des électeurs américains disent aux sondeurs qu’ils soutiennent le libre-échange et ne soutiennent pas Trump.

4. Il n’est pas craint que le pays en déficit soit nécessairement dans une meilleure position pour négocier. Trump a tweeté que "lorsqu’un pays", en l’occurrence les Etats-Unis, "perd plusieurs milliards de dollars avec pratiquement chaque pays avec lequel il fait des affaires, les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Le pays en excédent est souvent dans une meilleure position, parce qu’il a accumulé des créances vis-à-vis de l’autre pays ; la Chine détient plus de mille milliards de dollars en titres du Trésor américain. Il est vrai que si le gouvernement chinois vendait les titres du Trésor américain, la chute de leur prix nuirait autant à la Chine qu’aux Etats-Unis. La Chine n’a pas nécessairement à décider de les vendre. Comme la dette américaine augmente et les taux d’intérêt américains s’élèvent (ces deux tendances devraient se poursuivre cette année), le conflit commercial peut faire naître des rumeurs selon lesquelles les Chinois pourraient arrêter d’acheter des titres du Trésor américain, ce qui pourrait suffire pour envoyer les prix des obligations chinoises à des niveaux plus faibles et les taux d’intérêt américains vers des niveaux plus élevés.

5. Les marchés financiers montrent déjà qu’ils n’aiment pas la guerre commerciale de Trump. Le marché boursier (…) est à la baisse quand il apparaît plus probable qu’une guerre commerciale est sur le point d’éclater.

6. Les dirigeants chinois, comme les autres autour du monde, concluent qu’il ne fait pas vraiment sens de signer des traités avec Trump parce qu’il est erratique et qu’on ne peut lui faire confiance pour respecter un traité. Pas même du jour au lendemain, encore moins le long terme.

7. Qu’est-ce que cela signifierait pour la Chine de "capituler", de toute façon ? Trump n’a pas été très clair dans ses demandes.

  • Sur les droits de douane sur l’acier ? La Chine pourrait adopter des Restrictions volontaires aux exportations pour l’acier à destination des Etats-Unis, comme la Corée du Sud en a récemment annoncées. Mais les Chinois exportent déjà relativement peu d’acier vers les Etats-Unis.

  • Sur la propriété intellectuelle ? Il est vrai que les Etats-Unis et d’autres pays ont des raisons de se plaindre. Mais le grief perd en force lorsque les sociétés américaines acceptent des transferts de technologies au frais d’admission à la Chine, sans oublier que la facilitation des mouvements de sites de production vers la Chine n’est pas ce que Trump a promis à ses partisans.

  • Sur l’élimination du déficit bilatéral ? Si la Chine voulait essayer de satisfaire la demande la plus spécifique et insistante de Trump, qui concerne le déficit commercial bilatéral, cela consisterait à exporter moins de marchandises aux Etats-Unis directement mais davantage indirectement via Taïwan ou un autre pays tiers, peut-être avec l’assemblage final dans le pays tiers. Certes le déficit bilatéral baisserait. Mais dans ce cas Trump et ses partisans diraient que la Chine a utilisé un écran de fumée pour dissimuler le déficit bilatéral, sans avoir conscience que les mesures du déficit bilatéral sont aussi peu significatives que l’écran de fumée : les exportations chinoises contiennent beaucoup d’intrants intermédiaires produits en Corée du Sud, aux Etats-Unis et ailleurs. Ce qui importe, c’est l’excédent commercial global de la Chine et le déficit commercial des Etats-Unis. L’excédent chinois a atteint un pic en 2008 en atteignant 9 % du PIB et maintenant il est plutôt faible, presque inférieur à 1 % du PIB. On s’accorde pour dire que le déficit global des Etats-Unis est à la hausse, mais cela s’explique non pas par la politique commerciale mais par les récentes mesures budgétaires adoptées par les Républicains, qui font exploser le déficit budgétaire et réduisent par conséquent l’épargne nationale.


A quoi une stratégie américaine sérieuse pourrait-elle ressembler ?


Une stratégie sérieuse pour répondre aux griefs vis-à-vis de la Chine en ce qui concerne l’appropriation de droits de protection intellectuelle ou les surcapacités d’acier consisterait à s’allier avec d’autres pays qui ont les mêmes griefs. Les pressions s’appliqueraient à la Chine via les institutions fondées sur des règles telles que l’OMC ou l’Accord de partenariat transpacifique si possible ou via des négociations bilatérales si nécessaire. La stratégie de Trump est à l’opposée de celle-ci, puisqu’elle consiste à faire détailler l’OMC, à se retirer de l’Accord de partenariat transpacifique et à se mettre à dos les proches partenaires commerciaux en les insultant et en les menaçant de droits de douane. Trump a accompli quelque chose d’impensable : faire apparaître le Président Chinois comme un dirigeant éclairé de l’ordre commercial international.

Un argument habituel est que les procédures multilatérales et les négociations bilatérales ne marchent pas avec la Chine, donc nous devons être durs. Mais elles marchent mieux que la route vers la guerre commerciale agressive sur laquelle s’est engagé Trump. Il est facile d’oublier que l’approche conventionnelle avec la Chine (…) a permis de remporter des succès comme une appréciation de 37 % du renminbi entre 2004 et 2014 et l’adoption de mesures sévères vis-à-vis de la contrefaçon de marchandises de marque américaines et le vol de logiciels américains.

Les problèmes demeurent. Mais cela ne justifie pas l’adoption d’une approche unilatérale agressive. Considérons trois précédentes tentatives ratées allant dans ce sens :

  • Les Restrictions volontaires des exportations que Ronald Reagan a imposées au Japon dans les années quatre-vingt. Elles bénéficièrent au Japon, non aux Etats-Unis, et leur retrait fut bénéfique aux consommateurs américains et même pour une industrie automobile américaine dégraissée et nouvellement compétitive. Ces Restrictions ont depuis été déclarées illégales.

  • Les tarifs douaniers sur l’acier de George W. Bush en 2002, qui ont détruit bien plus d’emplois qu’ils n’en ont détruits.

  • Les allégations de Trump durant la campagne électorale selon lesquelles la Chine "manipule sa monnaie" pour la maintenir sous-évaluée. Durant cette période, autour de 2015-2016, elle fit précisément l’opposé. (En effet, le yuan s’était déjà tant apprécié en 2014 que sa sous-évaluation avait été éliminée.) Trump est tout simplement apparu ridicule quand, après avoir gagné les élections, il admit que l’accusation était obsolète.

Un autre argument est que les Etats-Unis ne gagnent pas toutes les affaires portées devant l’OMC. Mais ils gagnent 90 % des affaires qu’ils portent à l’OMC. De plus, les Américains doivent se rappeler que c’est souvent leur propre pays qui a violé les règles internationales. Les droits de douane de Bush sur l’acier en sont une belle illustration. (…) Les récentes mesures américaines sont encore plus clairement en violation des règles internationales que les politiques chinoises auxquelles elles sont supposées répondre. Il faut se rappeler que sous les règles de l’OMC il est habituellement légal pour un partenaire commercial de répliquer avec les tarifs d’une valeur d’échanges égale si les droits douaniers de l’initiateur sont illégaux selon ces règles. Cela place la Chine dans une meilleure position pour négocier.

Dire que la Chine ne capitulera pas sur fond dans la guerre commerciale ne veut pas dire qu’elle ne peut pas donner au Président américain une porte de sortie pour crier victoire et s’en sortir. Cela peut être certains artifices (comme accepter d’acheter du gaz naturel liquéfié américain aux prix mondiaux), juste assez pour donner de quoi se pavaner devant ses partisans sur le réseau Fox News. Mais elle ne fera rien pour améliorer le solde commercial, la production, l’emploi ou les salaires réels des Etats-Unis. »

Jeffrey Frankel, « Why China won’t yield in Trump’s trade war », in Econbrowser (blog), 20 avril. Traduit par Martin Anota

jeudi 8 mars 2018

La macroéconomie de la guerre commerciale



« Est-ce que Trump reviendra sur son souhait de déclencher une guerre commerciale ? Personne ne le sait. Ce que l’on sait, c’est qu’il est obsédé par le commerce extérieur sans en savoir grand-chose, qu’il se sent attaqué sur plusieurs fronts et que son docteur lui aurait dit de manger moins de hamburgers. Il y a donc sûrement beaucoup de rage latente en lui, une rage qu’il est trop prompt à recracher sur le système commercial mondial (…).

GRAPHIQUE Solde des échanges de biens et services des Etats-Unis (en % du PIB)

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Il est intéressant de se demander ce qui se passerait si Trump essayait réellement de refermer l’écart commercial (il est actuellement de 500 milliards de dollars, non de 800 dollars, mais qui compte) en instaurant des droits de douane. L’écart commercial s’élève actuellement à 3 % du PIB, tandis que les importations représentent 15 % du PIB. Si l’élasticité-prix de la demande d’importations est environ égale à l’unité, ce qui est une estimation typique pour le court et moyen termes, un droit de douane généralisée de 20 % sur les produits importés suffirait, toute chose égale par ailleurs, pour refermer l’écart commercial. Mais rien ne resterait égal par ailleurs.

Laissons de côté la possible riposte des pays étrangers, bien que cela soit quelque chose de très important en pratique. Supposons que les Etats-Unis s’en tirent bien, sans représailles étrangères. Même si c’était le cas, les choses ne se passeraient pas comme se plait à l’imaginer Trump.

Voyez-vous, détourner une demande équivalente à 3 % du PIB des produits étrangers vers les produits domestiques n’accroîtrait pas la production américaine de 3 % relativement à ce qu’elle aurait été sinon, encore moins de 4,5 % si vous vous attendez à un effet multiplicateur. Pourquoi ? Parce que l’économie américaine est proche du plein emploi. Peut-être (oui, peut-être) que nous avons une marge d’un demi-point de pourcentage pour réduire le taux de chômage avant de l’atteindre. Mais une hausse de 3 % de la production relativement à la tendance réduirait le chômage trois fois plus amplement, c’est-à-dire de 1,5 point de pourcentage. Mais cela ne se passerait tout simplement pas ainsi.

Ce qui va plutôt se passer, c’est que la Fed va relever fortement ses taux pour contenir les pressions inflationnistes qui en résulteraient (notamment parce qu’un droit de douane de 20 % accroît directement les prix d’environ 3 %). La hausse des taux d’intérêt devrait avoir deux gros effets. Premièrement, elle va affecter les secteurs sensibles au taux d’intérêt : les amis de Trump dans le secteur immobilier ne vont vraiment pas être contents, tout comme ceux qui sont fortement endettés (…). Deuxièmement, cela va pousser le dollar à la hausse, ce qui va sévèrement affecter les secteurs exportateurs américains. Mes salutations aux fermiers de l’Iowa !

Donc, le protectionnisme ne conduirait pas vraiment à une baisse du déficit commercial, et ce même si les autres pays ne ripostaient pas, tout en infligeant beaucoup de dommages à l’économie. Et ne parlons pas des bouleversements provoqués par la perturbation des chaînes de valeur internationales.

Ajoutons aussi le fait que les autres pays vont répliquer (ils sont déjà en train de préparer leurs listes cibles) et le fait que nous allons nous mettre à dos des alliés clés. Nous avons alors une bonne idée du degré de dangerosité et de stupidité d’une telle mesure. »

Paul Krugman, « The macroeconomics of trade war », 3 mars 2018. Traduit par Martin Anota