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Tag - austérité

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dimanche 1 avril 2018

Comment The Economist a décrit l’austérité depuis 1945



« "Aussi déplaisante soit-elle, la vérité est que l’austérité nous attend, qu’importe celui qui gagnera les élections et qu’importe ce que diront les partis d’ici là". C’est ainsi que The Economist a abordé l’état des finances publiques britanniques à la veille des élections générales de 2010. Il n’y avait tout simplement pas d’alternative à l’austérité et le secteur public du Royaume-Uni devait être mis "à une diète longue et sévère".

Comme les analystes du journalisme l’ont noté, c’est bien en présentant l’austérité comme nécessaire que les médias orthodoxes ont principalement décrit les baisses des dépenses publiques, les hausses d’impôts et les "réformes structurelles" visant à améliorer la compétitivité que les gouvernements de centre-gauche et de centre-droit ont mis en œuvre après la crise financière de 2007. Malgré les différences entre les diverses économies en Europe, l’austérité a été présentée comme le remède adéquat d’un bout à l’autre du continent

Pourtant, ce n’est pas une spécificité du journalisme contemporain. Comme je l’ai montré dans une récente étude, cette tendance à présenter l’austérité comme le remède inévitable aux maux économiques est caractéristique de la façon par laquelle The Economist a traité de l’austérité depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour la Grande-Bretagne d’après-guerre, l’austérité constituait un remède terrible, mais nécessaire, pour répondre aux troubles économiques que connaissait une nation sortant du conflit. The Economist voyait l’austérité (sous la forme du rationnement) comme nécessaire pour résorber le déficit de la balance des paiements et combattre l’inflation. Les circonstances économiques ne laissaient aucune place pour une quelconque alternative, affirmait The Economist, même si l’idée même d’un Etat interférant avec les transactions de marché contredisait l’histoire du magazine.

De façon similaire, The Economist voyait l’austérité comme indissociable du développement naturel de la France au début des années quatre-vingt. Le président socialiste François Mitterrand, élu en 1981, avait finalement abandonné les idées keynésiennes et embrassé l’austérité pour rationnaliser l’économie française et lui permettre enfin de faire face aux exigences d’une économie mondialisée. Ce revirement de Mitterrand, jusqu’alors dépensier keynésien et avocat d’un Etat ayant un poids important dans l’économie, mais désormais partisan d’une gestion saine des finances publiques, a été présenté comme un triomphe de la raison. La pensée idéologique a finalement laissé place à une vision pragmatique quant à l’élaboration de la politique économique. Sous l’œil vigilant des marchés, Mitterrand "modernisait" la France. Pourtant, la logique de l’austérité a été présentée comme constamment menacée par les tentations populistes. Les politiciens, sous la pression d’une population mécontente des hausses d’impôts et des réductions dans les dépenses publiques, sont naturellement réticents à prendre des décisions difficiles, affirmait The Economist.

Bien sûr, on pourrait affirmer qu’on ne pourrait attendre autre chose de The Economist, qui est souvent présenté comme une revue incontournable pour les élites mondiales et la classe capitaliste internationale. Mais ce serait une erreur de considérer The Economist comme antithétique au journalisme orthodoxe qui cherche à se positionner au dessus de la mêlée politique. Au contraire, The Economist incarne toutes les vertus du journalisme moderne, objectif. Depuis sa création en 1843, The Economist a tiré une grande fierté de son journalisme basé sur des faits, la raison et une délibération nuancée. Au lieu de constituer un porte-parole pour les intérêts particuliers, le magazine se présente comme relevant d’un "centre radical", au-delà du traditionnel clivage droite-gauche. Il désire avoir un lectorat intelligent et sophistiqué, ne pas être lu seulement par les élites mondiales, mais également par les "hipsters dans le métro". Quand The Economist célèbre les effets de la mondialisation et du libre-échange, il se voit lui-même une voix pour les pauvres et les populations défavorisées du monde, ceux dont ne se préoccupent pas des politiciens mus par leurs seuls intérêts. En effet, The Economist défend un "projet humaniste moderne". (...)

Au lieu de lancer un débat critique entre des visions fondamentalement différentes, le journalisme objectif de qualité tend à dépolitiser les débats autour de la politique économique. Le débat sur l’austérité, par exemple, devient un débat sur l’ampleur et le calendrier de l’austérité, sans que la nécessité de cette dernière ne soit discutée. Dans ces débats, la pensée économique orthodoxe (…) fait de l’austérité une simple question technique, ce qui enlève toute légitimité à une quelconque alternative radicale et empêche tout débat politique qui soit véritablement pluraliste. Mais, pour parvenir à lancer un vrai débat pluraliste sur des questions autour de l’élaboration de la politique économique, les journalistes doivent se pencher de façon critique sur des termes sacrés du journalisme moderne comme celui d’"objectivité". »

Timo Harjuniemi, « How The Economist has portrayed austerity since 1945 », in LSE Business Review, 31 mars 2018. Traduit par Martin Anota

mardi 2 janvier 2018

Les conservateurs et l’austérité

« (…) Le lien entre l’essor du nazisme et l’austérité budgétaire nous amène à nous poser la question suivante : pourquoi les conservateurs soutiennent-ils à ce point l’austérité ?

Je pose la question parce que, d’un certain point de vue, ils devraient davantage s’opposer à l’austérité que la plupart des autres. En effet, parce qu’elle déprime les revenus, l’austérité amène les gens à remettre en question les marchés libres et le capitalisme, dans la mesure où ils blâment moins les erreurs de politique économique que les aspects plus fondamentaux de l’économie pour la faiblesse de l’activité. Les marxistes sont heureux de voir le capitalisme être remis en cause. Mais les conservateurs ne devraient pas l’être. En outre, l’austérité génère aussi de l’instabilité politique comme les gens cherchent à gauche et à droite des façons de sortir de crise. L’austérité allemande dans les années trente a contribué à l’essor aussi bien du communisme que du nazisme et l’austérité au Royaume-Uni a contribué aussi bien au Brexit qu’à l’essor de Corbyn.

Les conservateurs qui désirent de la stabilité politique et un capitalisme de marché libre doivent par conséquent se situer sur la première ligne du front d’opposition à l’austérité budgétaire. Ils devraient regretter que l’austérité remette en cause les choses auxquelles ils attachent une grande valeur. Mais alors pourquoi soutiennent-ils donc l’austérité ? Pourquoi les conservateurs britanniques sont-ils prêts à faire n’importe quoi pour s’opposer à Corbyn, sauf retirer les conditions économiques qui sont à l’origine de sa popularité ?

Je pense que la réponse se trouve dans l’un des écrits de Corey Robin. (…) Ce que les conservateurs veulent vraiment, c’est une hiérarchie du secteur privé : "Aucun conservateur ne s’oppose à un changement en tant que tel, ni ne défend un ordre en particulier. Le conservateur défend des ordres particuliers (…) en partant de l’hypothèse, en partie, que la hiérarchie soit un ordre".

Malheureusement, la politique budgétaire expansionniste sape les hiérarchies "naturelles". Michal Kalecki a repéré une façon par laquelle elle est susceptible de le faire : "Dans un système de laisser-faire, le niveau de l’emploi dépend étroitement de ce qu’on appelle l’état de confiance. Si ce dernier se détériore, l’investissement privé décline, ce qui se traduit par une chute de la production et de l’emploi (à la fois directement et via l’effet secondaire de la chute des revenus sur la consommation et l’investissement). Cela donne aux capitalistes un puissant pouvoir indirect sur la politique publique : tout ce qui peut ébranler l’état de confiance doit être soigneusement évité pour préserver l'économie d'une crise . Mais une fois que le gouvernement a saisi qu’il peut accroître l’emploi par ses propres achats, ce puissant dispositif de contrôle perd de son efficacité. Donc les déficits budgétaires qui sont nécessaires pour que le gouvernement intervienne doivent être considérés comme périlleux. La fonction sociale de la doctrine des 'finances saines' est de rendre le niveau de l’emploi dépendant de l’état de confiance".

Il y a une deuxième façon. Une fois que nous reconnaissons que les revenus des gens dépendent de la politique budgétaire, il s’ensuit que la pauvreté apparaît davantage comme un échec du gouvernement plutôt que comme un échec de la part des individus eux-mêmes. Les conservateurs ne peuvent alors plus la faire apparaître comme un échec moral. Par conséquent, l’austérité budgétaire est nécessaire afin de maintenir la hiérarchie "naturelle" dans laquelle les riches sont en droit d’avoir le pouvoir parce qu’ils apparaissent comme les héros vertueux tandis que les pauvres doivent être étiquetés comme paresseux et incapables.

C’est l’hypothèse. Voici deux éléments de preuve qui la soutiennent. Le premier est un tweet du conservateur Andrew Pierce : "Les ingénieurs ferroviaires sont payés 775 livres sterling par jour pour travailler à la période de Noël et la facture sera payée par les navetteurs en grande souffrance". Ce que Pierce exprime ici est le désir de maintenir les travailleurs à leur place, en l’occurrence dans les échelons inférieurs de l’échelle des revenus. Les conservateurs ne voient pas d’un bon œil les marchés libres lorsqu’ils accroissent les salaires des travailleurs. C’est cohérent avec le fait que les conservateurs américains aient été si laxistes vis-à-vis de la hausse du pouvoir de monopole qui a comprimé les salaires. Deuxièmement, les conservateurs américains n’ont pas de problème avec la perspective d’une hausse de la dette publique si celle-ci se traduit par une baisse des impôts pour les riches. Ils valorisent davantage les inégalités et la hiérarchie que la prudence budgétaire.

Oui, le soutien en faveur de l’austérité est une erreur intellectuelle. Mais elle doit être une erreur fondée sur une singularité de la psyché conservatrice. Les keynésiens, je le crains, sous-estiment ce point. »

Chris Dillow, « Conservatives & austerity », in Stumbling & Mumbling (blog), 1er janvier 2018. Traduit par Martin Anota



aller plus loin...

« L’austérité et l’ascension du parti nazi »

« Aux racines du mal. Crises financières et ascension de l’extrême-droite »

samedi 4 janvier 2014

Les différentes étapes de la reprise au Royaume-Uni

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« La récession au Royaume-Uni : non seulement elle a été provoquée par les banques, mais elle est peut-être aussi entretenue par ces dernières. Ce que je veux faire ici, c’est voir pour quelles raisons nous avons basculé en récession et ce qui s'est passé ces cinq dernières années pour déterminer si cela aura des implications sur le type de reprise que nous sommes susceptibles d’avoir.

(…) Il y a trois étapes dans une reprise après une récession. La première consiste à renouer de nouveau avec la croissance économique. La deuxième étape consiste à générer suffisamment de croissance économique pour commencer à récupérer le terrain perdu lors de la récession. Pour cela, la croissance annuelle doit dépasser 3 % et non pas se maintenir à 1 % ou 2 %. Nous ne sommes pas encore à la deuxième étape. La troisième étape consiste à maintenir cette forte croissance suffisamment longtemps pour récupérer l'essentiel du terrain que nous avons perdu dans la récession. Les récessions ne sont jamais une bonne chose, mais nous pouvons encore espérer qu’elles nous appauvrissent quelques années, peut-être une décennie, mais pas de façon permanente.

Par le passé, les récessions au Royaume-Uni (au début des années quatre-vingt et durant les années quatre-vingt-dix) ont été provoquées par des gouvernements qui cherchaient à réduire l'inflation. Ils ont relevé les taux d'intérêt, ce qui a fait très rapidement refluer l'inflation, si bien qu’ils ont pu rapidement inverser le processus. Nous avons eu des reprises assez rapides qui nous ont permis de récupérer une grande partie du terrain perdu pendant la récession. La dernière récession a été différente. Elle a été provoquée par les banques et non par les gouvernements. Les banques se sont hypertrophiées, si bien qu’elles se sont effondrées quand un montant relativement modeste des prêts a mal tourné. Oubliez toutes les choses que vous entendez suggérant que la récession a été provoquée par l’endettement irresponsable du gouvernement : ce n'est tout simplement pas vrai. (…) A moins que vous habitiez en Grèce, c'est un non-sens.

La récession a été provoquée par les banques, mais elle a été aggravée par l'austérité budgétaire. Au Royaume-Uni, l'économie avait atteint la première étape en 2010, mais ces progrès ont été balayés lorsque les gouvernements du Royaume-Uni et la zone euro ont commencé à augmenter les impôts et à réduire les dépenses publiques. L'Office for Budget Responsibility (OBR), l’institut indépendant mis en place par le gouvernement en place, estime que, depuis 2010, la production du Royaume-Uni a été chaque année inférieure de 1,5 % à ce qu’elle aurait été si le gouvernement britannique n’avait pas imposé l'austérité (…). La Commission européenne a calculé que le PIB de la zone euro en 2013 est inférieur de 4,5% à ce qu’il aurait été s’il n’y avait pas eu de mesures d’austérité depuis 2011. Et ces dernières ont eu également un grand impact sur le Royaume-Uni.

Ceci a plusieurs implications pour la reprise. Enfoncez l'économie avec l'austérité, nos modèles économiques standards vous diront que qu’elle rebondira après quelques années. Plus forte est l'austérité, plus fort sera le rebond. La raison en est que ces policiers ou fonctionnaires licenciés trouveront finalement un emploi ailleurs et commenceront à produire quelque chose d'autre. Donc, pour cette seule raison, une fois la reprise amorcée, elle pourrait être assez vigoureuse. Bien sûr, cela ne signifie pas que l'austérité était une bonne idée. Avec l’austérité, la première étape a été retardée de trois ans. Mais en termes de deuxième étape, cela pourrait signifier que la reprise sera plus forte une fois qu’elle sera là.

Mais la question vraiment importante est celle de la troisième phase, celle consistant à rattraper le terrain que nous avons perdu. Et ici, nous devons nous pencher sur une autre particularité de la récession au Royaume-Uni : l'emploi a beaucoup mieux résisté que la production. Maintenant, même si ça peut paraître une bonne chose (et ça l’est bel et bien à court terme), ce n’est pas sans importer quelques problèmes. La différence entre la production et l'emploi est la productivité du travail, ce qui signifie que la croissance de la productivité du travail s'est effondrée durant la récession. Or, les salaires réels ont tendance à évoluer avec la productivité du travail, ce qui explique en grande partie pourquoi le niveau de vie a tant décliné au Royaume-Uni.

Personne ne sait vraiment pourquoi la croissance de la productivité a ralenti. Or c’est une question importante, parce que si ce ralentissement de la croissance de la productivité est permanent, l'économie peut risque de ne pas rattraper une grande partie du terrain perdu lors la récession. Nous n’atteindrons pas la troisième étape et nous serons tous plus pauvres de façon permanente.

Par conséquent, répondre à l'énigme de la productivité est la clé pour déterminer quel type de reprise nous allons avoir. Mon soupçon, partagé par d'autres à la Banque d'Angleterre et ailleurs, c'est qu’une partie de la réponse réside là où la récession a commencé : avec les banques du Royaume-Uni. Les prêts bancaires aux entreprises sont importants pour augmenter la productivité, car ils permettent aux entreprises productives de s’étendre (sur le territoire domestique et à l'étranger) et aux nouvelles entreprises de remplacer les entreprises plus anciennes, qui sont moins efficaces. Ainsi, lorsque le crédit bancaire s'est effondré lors de la récession, la productivité s'est effondrée. Si les banques prêtaient à nouveau à ces entreprises plus productives (mais aussi plus risquées), nous pourrions être en mesure de rattraper une bonne partie du terrain perdu.

Alors, comment résoudre le problème bancaire ? Pour être honnête, je ne sais pas, mais je vais vous faire part d’une inquiétude. Les banquiers aiment prétendre qu'ils font tant d'argent car ils en font beaucoup pour l'économie. Il y a très peu de preuves empiriques pour soutenir cette idée. En revanche, les études empiriques suggèrent qu'ils font de l'argent pour deux raisons. La première est ce que les économistes appellent la recherche de rente (rent seeking), qui consiste essentiellement à faire de l'argent sur le dos des autres. Quand c’est illégal, nous en entendons parfois parler, mais je soupçonne que c’est endémique.

La deuxième façon par laquelle les banques font beaucoup d'argent, c’est en prenant des risques. Lorsque ces prises de risques deviennent excessives, les gouvernements interviennent pour renflouer les banques. Elles sont récompensées lorsque le risque paye, nous payons la note dans le cas contraire. En effet, le secteur public offre une énorme subvention au secteur bancaire, d’un montant égal aux bénéfices que ce dernier réalise, et une grande partie de ces bénéfices partent sous forme de bonus. Ce serait beaucoup mieux pour tout le monde si l'argent versé sous forme de primes était plutôt utilisé pour recapitaliser les banques, pour qu’elles puissent prêter à nouveau aux entreprises innovantes. Donc, ce devrait être une bonne nouvelle que l'UE ait l'intention de mettre un plafond, même très modeste, sur les bonus des banquiers. Que fait le gouvernement du Royaume-Uni ? Il attaque Bruxelles en justice pour tenter d’empêcher ce plafonnement.

Donc, c'est une récession provoquée par les banques et il existe un réel danger qu’en raison du pouvoir que les banques ont sur les gouvernements (et sur ce gouvernement en particulier), nous ne récupérerions jamais le terrain que nous avons perdu. »

Simon Wren-Lewis, « Stages of economic recovery in the UK », in Mainly Macro (blog), 22 novembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin… lire « D’une décennie perdue à l’autre » et « Pourquoi le Japon a connu sa décennie perdue (et pourquoi l’Europe est susceptible d’en connaître une) »

mercredi 2 octobre 2013

L’incertitude politique explique-t-elle la faible croissance en zone euro ?

SPAIN/

« L’idée que l’incertitude entourant la politique économique est la principale raison expliquant pourquoi les économies avancées et l’Europe en particulier ne parviennent pas à renouer avec une croissance soutenue ne va pas mourir de sitôt. Marco Buti et Pier Carlo Padoan, dans un article publié sur le site vox, renouent avec cette thèse lorsqu’ils entendent expliquer pourquoi la reprise est si lente en Europe.

Ils observent les différences entre les reprises économiques en zone euro et aux Etats-Unis pour identifier quels facteurs expliquent la divergence en termes de performances (« le manque de croissance en zone euro par rapport aux Etats-Unis est flagrant » nous rappellent-ils). Donc, quelles sont les différences entre les deux régions ? Il y en a trois selon les auteurs : l’incertitude politique, la faiblesse du système financier et le manque d’opportunités d’investissement. Qu’en est-il des preuves empiriques ?

1. Les mesures de l’incertitude sont corrélées avec la croissance, mais comme d’autres auteurs l’ont affirmé, les mesures d’incertitude sont (souvent) endogènes à la croissance.

2. Les réformes mises en œuvre entre 1998 et 2003 permettraient de prédire les gains de croissance potentielle obtenus entre 2003 et 2008. Non seulement je ne suis pas sûr que cela soit pertinent pour expliquer les performances en termes de croissance après 2008, mais je pense aussi que le graphique qu’ils présentent dans leur article n’est pas non plus convaincant. Le voici :

GRAPHIQUE 1 Progrès dans les réformes sur les marchés des produits et performances macroéconomiques

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source : Buti et Padoan (2013)

Premièrement, notons qu’ils considèrent la croissance potentielle (et non la croissance effective). Deuxièmement, bien que la régression qu’ils estiment suggère une corrélation positive, lorsque l’on se penche sur les pays de la zone euro, on constate en fait qu’il n’y a pas de corrélation positive entre les deux variables. Et si nous comparons certains pays européens avec les Etats-Unis (ce qui est en l’occurrence la comparaison que cherchent à faire les deux auteurs), les preuves empiriques vont même à l’encontre de leur thèse. L’Espagne, l’Italie, la France, voire même la Grèce ont bien plus amélioré la réglementation sur leurs marchés de biens et services que ne l’ont fait les Etats-Unis ou le Canada, mais leurs performances en termes de croissance (potentielle) ont été significativement plus faibles.

Ainsi, même s’il apparaît dans un premier abord pertinent de parler de l’incertitude et des réformes, les preuves empiriques sont soit maigres, soit inexistantes. Mais quelles sont les explications alternatives ? Il se peut que la politique économique, en particulier la politique budgétaire, puisse expliquer les différences dans les performances en termes de croissance que l’on a pu observer depuis 2008 ? (…) Voici, selon moi, comment l’on peut expliquer les différences que l’on observe d’un pays à l’autre dans les taux de croissance du PIB.

GRAPHIQUE 2

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source : Fatas (2013)

Je compare l’évolution du PIB réel entre 2008 et 2012 avec l’évolution de la consommation publique réelle au cours des mêmes années. Cette dernière variable nous indique l’orientation (expansionniste ou restrictive) de la politique budgétaire durant cette période. J’inclus tous les pays de l’OCDE dans l’échantillon (…). La corrélation est très forte avec un coefficient qui n’est pas très loin de 1.

Mais la consommation publique n’est-elle pas une composante du PIB ? Cette corrélation n’est-elle pas toujours présente ? Oui et non. Certes, il y a plein d’endogénéité dans mon graphique et si vous voulez obtenir les bons chiffres, vous devez lire toute la littérature sur les multiplicateurs budgétaires (celle-ci vous dira que les effets sont en fait plus forts que ce que l’analyse ci-dessus laisse suggérer). Mais nous savons aussi que plusieurs de ces pays ont fortement réduit leurs dépenses publiques en réponse à la hausse de leur taux d’intérêt (…). Donc il y a dans cette image une composante exogène aux dépenses publiques suffisamment significative pour être utilisée comme variable explicatrice. Et rappelez-vous que certains pensent que cette corrélation doit être égale à zéro et même négative, c’est-à-dire ceux qui croient aux multiplicateurs budgétaires égaux nuls ou négatifs. Donc, quand la Grèce (point en bas à gauche) réduit les dépenses publiques de 17 %, ces personnes-là pensent que cela devrait entraîner une hausse des dépenses privées d’au moins le même montant. Mais en réalité, il n’en est rien : la dépense privée a également chuté et le PIB grec a diminué de presque 25 % durant la période.

Le graphique ci-dessus rappelle simplement que les preuves empiriques confirment l’hypothèse selon laquelle la faible performance de plusieurs pays après 2008 s’explique essentiellement par l’orientation excessivement restrictive de la politique budgétaire. Ces preuves empiriques sont certainement bien plus robustes que celles avancées par Buti et Padoan. Et pourtant, ils n’incluent pas la politique budgétaire dans leur liste des facteurs explicatifs. »

Antonio Fatás, « The only uncertainty is why some cannot see facts », in Antonio Fatás on the Global Economy (blog), 15 septembre 2013. Traduit par M.A.


aller plus loin… lire « Le découplage des politiques économiques », « L’austérité est-elle vouée à l’échec ? » et « L’austérité budgétaire dans une union monétaire »

jeudi 28 mars 2013

Les arguments en faveur de l’austérité aujourd'hui : un bestiaire

« L'argument d’éviction de l’investissement : Un assouplissement de la politique budgétaire aujourd’hui serait perçu comme le signal de déficits beaucoup plus importants à l'avenir et donc de cours beaucoup plus faibles pour les obligations d'entreprises puisque les bons du Trésor vont inonder le marché. Ainsi une politique budgétaire plus laxiste génèrerait dès aujourd’hui une forte hausse des taux d'intérêt à long terme, ce qui découragerait toutes les dépenses qui sont sensibles au taux intérêt. Cette baisse ferait plus que compenser l'effet positif que l'augmentation des dépenses publiques exercerait directement sur l’activité.

L'argument d’éviction par les impôts futurs : une politique budgétaire plus laxiste aujourd’hui serait considérée comme le signal d’une plus forte pression fiscale sur les entreprises. La crainte de tels impôts viendrait décourager les comités d’investissement des entreprises et pousserait les cours boursiers à la baisse. Ainsi, la peur d’impôts plus élevés entraînerait une baisse de l'investissement privé. Cette baisse ferait plus que compenser l'effet positif qu’exerce directement l'augmentation des dépenses publiques sur l’activité.

L'argument de l’inflation future : un relâchement de la politique budgétaire aujourd’hui serait interprété comme le signal d’un grand plus usage de la planche à billets à l’avenir et donc d’une accélération future de l’inflation. Le relèvement des anticipations d’inflation conduirait les entreprises (…) à relever dès à présent leurs prix plus rapidement (…). La banque centrale devra alors réduire la production en deçà du potentiel et favoriser le chômage au-dessus du taux naturel afin de maintenir l'inflation à sa cible.

L'argument d’Alesina : les hausses des dépenses publiques diminuent la production sans accroître les taux d’intérêt, ni la valeur réelle de la devise (…).

L'argument de Reinhart et Rogoff : Les dépenses conduisent à une plus forte accumulation de dette publique, or les plus fortes accumulations de dette publique conduisent à de plus faibles taux de croissance économique, même sans que les taux d'intérêt n'augmentent (…).

Les taux d'intérêt vont très bientôt retrouver leur niveau normal : Et quand les taux d'intérêt retrouvent leur niveau normal, une dette représentant 80 % du PIB annuel implique pour le gouvernement un coût d’intérêt s’élevant à 4 % du PIB lorsque l’inflation est de 2 %. C'est un coût élevé que le gouvernement ne peut facilement couvrir, que ce soit par les impôts ou par la réduction de dépenses publiques, et cela nous amène sur une trajectoire avec un ratio de dette publique sur PIB croissant alors même que les dépenses sociales commencement à s’élever beaucoup plus fortement. »

Brad DeLong, « The live arguments for austerity right now », 28 mars 2013.

vendredi 4 janvier 2013

Les erreurs de prévision de croissance et les multiplicateurs budgétaires

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« Comme plusieurs économies ont multiplié les efforts pour assainir leurs finances publiques, il y a eu un intense débat sur la taille des multiplicateurs budgétaires. Parallèlement, l'activité s’est révélée décevante dans plusieurs pays ayant pris des mesures d’austérité. Il est alors naturel de se demander si les prévisionnistes n’auraient pas sous-estimé les multiplicateurs budgétaires, c'est-à-dire les effets que la réduction des dépenses publiques ou les hausses d'impôts peuvent avoir à court terme sur l'activité économique.

Dans un encadré publié dans le World Economic Outlook (WEO; FMI, 2012), nous nous sommes focalisés sur cette question en régressant l'erreur de prévision de croissance du PIB réel sur les prévisions de la consolidation budgétaire. En présence d’anticipations rationnelles et en supposant que les prévisionnistes aient utilisé le bon modèle de prévision, le coefficient de la prévision de consolidation budgétaire devrait être nul. Si, d'autre part, les prévisionnistes sous-estimèrent les multiplicateurs budgétaires, il devrait y avoir une relation négative entre les prévisions de consolidation budgétaire et les erreurs ultérieures de prévision de croissance. En d'autres termes, dans ce dernier cas, les révisions de croissance devraient être plus importantes dans les économies qui ont opéré les plus amples compressions budgétaires. C'est ce que nous avons trouvé.

Dans l’encadré publié en octobre, nous nous sommes concentrés principalement sur les prévisions relatives aux économies européennes pour le début de l’année 2010. La raison est simple : plusieurs gouvernements, en particulier en Europe, avaient alors annoncé d’importantes mesures d’austérité étalées sur plusieurs années et les conditions étaient réunies pour que les multiplicateurs soient plus larges qu’en temps normal.

  • Premièrement, en raison de la contrainte de la borne inférieure zéro sur les taux d'intérêt nominaux, les banques centrales ne peuvent pas baisser davantage leurs taux pour compenser les répercussions négatives qu’une consolidation budgétaire peut avoir à court terme sur l'activité économique. Christiano, Eichenbaum et Rebelo (2011) ont montré, à l'aide d'un modèle dynamique stochastique d’équilibre général (DSGE), que dans de telles conditions, les multiplicateurs budgétaires peuvent dépasser 3. Puisque les épisodes caractérisés par une limite inférieure zéro (aussi appelés épisodes de « trappe à liquidité ») ont été rares au cours de l’histoire, seules quelques études empiriques ont étudié les multiplicateurs budgétaires dans de telles conditions. A partir de données relatives à 27 pays au cours des années trente (une période au cours de laquelle les taux d'intérêt étaient à leur limite inférieure zéro ou proches de celle-ci), Almunia et ses coauteurs (2010) ont conclu que les multiplicateurs budgétaires étaient d'environ 1,6.

  • Deuxièmement, quand la production et le revenu diminuent alors même que le système financier s’avère dysfonctionnel, la consommation peut dépendre davantage des revenus courants que futurs et l'investissement peut dépendre davantage des profits courants que futurs, or ces deux effets entraînent de plus larges multiplicateurs (Eggertsson et Krugman, 2012).

  • Troisièmement, et en accord avec certains des mécanismes décrits ci-dessus, de nombreuses études empiriques ont montré que les multiplicateurs budgétaires sont susceptibles d'être plus larges lorsque l’activité économique est très déprimée. A partir de données américaines, Auerbach et Gorodnichenko (2012) ont constaté que les multiplicateurs budgétaires liés aux dépenses gouvernementales sont compris entre zéro en temps normal et environ 2,5 en période de récession. Si les multiplicateurs budgétaires sont plus larges qu’en temps normal et que les projections de croissance supposent implicitement que les multiplicateurs sont les mêmes qu’en temps normal, alors des erreurs de prévision de croissance doivent être systématiquement corrélées avec les prévisions de consolidation budgétaire.


Notre encadré du mois d’octobre 2012 a généré de nombreux commentaires, critiques et suggestions. Dans cet article, nous revoyons notre méthodologie, nos résultats, examinons leur robustesse et envisageons un certain nombre d'extensions. (...) Nos résultats suggèrent que les multiplicateurs budgétaires ont été effectivement plus importants que ce que supposèrent les prévisionnistes. Mais quelles étaient leurs hypothèses ? Il n’est pas simple de répondre à cette question, car les prévisionnistes utilisent des modèles dans lesquels les multiplicateurs budgétaires sont implicites et dépendent de la composition de l'ajustement budgétaire et de d'autres conditions économiques.

(…) Il est cependant raisonnable de penser que les multiplicateurs utilisés au début de la crise étaient en moyenne à environ 0,5. Certaines études basées sur des données d'avant-crise pour les économies avancées font état de multiplicateurs d'environ 0,5 et il est plausible que les prévisionnistes, en moyenne, firent des hypothèses cohérentes avec ce chiffre. Le chapitre sur la politique budgétaire du WEO du mois d’octobre 2008 présente des estimations de multiplicateurs pour 21 économies avancées au cours de la période s’étalant de 1970 à 2007 qui s’élèvent en moyenne à 0,5 sur trois ans (FMI, 2008, p. 177). De même, le chapitre sur la consolidation budgétaire du WEO du mois d’octobre 2010 (FMI, 2010), présente des estimations des multiplicateurs pour 15 économies avancées pour la période s’étalant de 1979 à 2009 qui s’élèvent en moyenne à 0,5 sur deux ans. Cela (…) impliquerait que les multiplicateurs hypothétiques d’avant-crise étaient d'environ 0,5. La note du FMI du mois de mars 2009 (…) contient une évaluation de l'impact sur la croissance de l'expansion budgétaire opérée entre 2008 et 2010 qui supposait des multiplicateurs compris entre 0,3 et 0,5 pour les recettes publiques et entre 0,3 et 1,8 pour les dépenses publiques (FMI, 2009, p. 32).

(…) Cela suggère que les multiplicateurs étaient effectivement largement supérieurs à 1 au début de la crise. Le fait que nous trouvions un coefficient plus faible lors des prévisions réalisées en 2011 et 2012 pourrait refléter de plus petits multiplicateurs effectifs ou un apprentissage partiel de la part des prévisionnistes en ce qui concerne les répercussions de la politique budgétaire. Malgré la persistance de la borne inférieure zéro, une diminution de la taille effective des multiplicateurs pourrait refléter un assouplissement des contraintes de crédit auxquelles font face les entreprises et les ménages, ainsi que l’activité dans plusieurs économies soit plus forte qu’en 2009-2010.

Cependant, nos résultats doivent être interprétés avec prudence. (…) Il n'y a pas un seul multiplicateur en tout temps et pour tous les pays. Les multiplicateurs peuvent être plus ou moins élevés au cours du temps et d’une économie à l’autre. Dans certains cas, des effets de confiance peuvent partiellement compenser les effets directs. Puisque les économies connaissent une reprise et quittent la trappe à liquidité, les multiplicateurs sont susceptibles de revenir à leurs niveaux d'avant-crise. Néanmoins, il semble prudent pour le moment, lorsque l’on pense à la consolidation budgétaire, de supposer que les multiplicateurs sont plus élevés qu'avant-crise. (…)

Les résultats ne signifient pas que la consolidation budgétaire n'est pas souhaitable. Pratiquement toutes les économies avancées doivent relever le défi de l'ajustement budgétaire en réponse aux niveaux élevés d’endettement public et aux pressions que l'évolution démographique exercera à l’avenir sur les finances publiques. Les effets que la politique budgétaire exerce à court terme sur l'activité économique ne sont qu'un facteur parmi d’autres qui doivent être pris en compte pour déterminer le rythme approprié de consolidation budgétaire pour un pays donné. »

Olivier Blanchard et Daniel Leigh, « Growth forecast errors and fiscal multipliers », FMI, working paper, n° 2013/1, janvier 2013.

aller plus loin… lire « Retour sur l’efficacité des multiplicateurs budgétaires », « L’austérité est-elle vouée à l’échec ? » et « Krugman, Fisher et Minsky »

dimanche 2 décembre 2012

L'austérité en zone euro : les méandres d'une stratégie autodestructrice

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« Quatre ans après le début de la Grande Récession, la zone euro reste en crise. Le PIB et le PIB par tête sont inférieurs à leur niveau d'avant-crise. Le taux de chômage a atteint le niveau historique de 11,6 % en septembre 2012 (…). La soutenabilité de la dette publique est une préoccupation majeure pour les gouvernements nationaux, la Commission européenne et les marchés financiers, mais les larges et successifs programmes de consolidation budgétaire se sont révélés inefficaces pour l’assurer. Jusqu'à présent, l’affirmation selon laquelle l'austérité est la seule stratégie possible pour sortir de cette impasse a été la pierre angulaire du message des dirigeants politiques aux citoyens européens.

Mais cette affirmation est fondée sur un diagnostic erroné : la crise proviendrait des excès budgétaires des Etats-membres. Pour la zone euro dans son ensemble, la politique budgétaire n'est pourtant pas à l'origine du problème. Le gonflement des déficits et des dettes fut une réaction nécessaire des gouvernements face à la pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale. La réponse budgétaire a réussi à deux égards : elle a stoppé la spirale récessive et atténué la crise financière. Par conséquent, elle a conduit à une forte hausse de la dette publique dans tous les pays de la zone euro.

En temps normal, la soutenabilité de la dette publique est un problème de long terme, alors que le chômage et la croissance sont des problèmes de court terme. Pourtant, craignant une flambée imminente des taux d'intérêt et étant contraints par le pacte de stabilité et de croissance (PSC), les États-membres et la Commission européenne ont inversé les priorités, alors même que l’activité économique ne s’était pas encore pleinement stabilisée. Ce choix reflète en partie les écueils bien connus du cadre institutionnel de l'Union économique et monétaire (UEM). Mais il reflète aussi une vision dogmatique des choses selon laquelle la politique budgétaire est incapable de gérer la demande et le poids des administrations publiques doit être bridé et limité. Cette idéologie a conduit les Etats-membres à mettre en œuvre des plans d’austérité massifs aux plus mauvais moments.

Comme il est clair maintenant, cette stratégie est profondément erronée. Les pays de la zone et en particulier les pays du sud ont cherché à consolider leurs finances publiques dans la précipitation. Les mesures d'austérité ont atteint une dimension qui n'avait jamais été observée dans l'histoire de la politique budgétaire. La variation cumulée de la politique budgétaire de la Grèce de 2010 à 2012 s'élève à 18 points de PIB. Pour le Portugal, l'Espagne et l'Italie, elle a atteint respectivement 7,5, 6,5 et 4,8 points de leur PIB. La consolidation s’est rapidement synchronisée, conduisant à des répercussions négatives pour la zone euro dans son ensemble, en amplifiant les effets de premier tour. La réduction de la croissance économique, à son tour, rend de moins en moins probable la soutenabilité de la dette publique. Ainsi, l'austérité a été clairement vouée à l'échec (…).

Depuis le printemps 2011, le chômage dans l'UE-27 et en zone euro s’est rapidement accru et le chômage a augmenté de 2 millions de personnes rien que l’année dernière. Le chômage des jeunes a également augmenté de façon spectaculaire au cours de la crise. Au deuxième trimestre de 2012, 9,2 millions de jeunes âgés de 15-29 ans étaient au chômage, ce qui correspond à 17,7 % des 15-29 ans dans la population active et représente 36,7 % du total des chômeurs dans l'UE-27. Le chômage des jeunes a augmenté plus fortement que le taux de chômage global dans l'UE. Les mêmes tendances sont observées pour les travailleurs peu qualifiés. Que nous enseigne l’expérience passée ? Une fois que le chômage a atteint un niveau élevé, il a tendance à y rester les années suivantes. Il s’agit du phénomène de persistance (ou d’hystérésis). (…) Au deuxième trimestre de 2012, près de 11 millions de personnes dans l'UE étaient au chômage depuis un an ou plus. L’année dernière, le nombre de chômeurs de longue durée a augmenté de 1,4 million dans l'UE-27 et de 1,2 million au sein de la seule zone euro. Par conséquent, la taille effective de la population active s’est réduite, ce qui peut conduire en fin de compte à un niveau plus élevé de chômage structurel. Ainsi, il sera plus difficile de générer de la croissance et des finances publiques saines à moyen terme au sein de l'UE. Outre l'effet du chômage de longue durée sur la croissance potentielle et les finances publiques, le chômage de longue durée peut provoquer une augmentation de la pauvreté (…). Nous estimons que le chômage de longue durée peut atteindre 12 millions dans l'UE et 9 millions dans la zone euro à la fin de 2013.

Ce qui est frappant, c'est que les conséquences de la consolidation (…) ont été largement sous-estimées. (…) Les analyses théoriques et empiriques affirmant que la taille des multiplicateurs budgétaires est plus large dans une situation fragile ont été négligées. Concrètement, alors qu’en temps normal, c’est-à-dire lorsque l'écart de production (output-gap) est proche de zéro, une réduction d'un point de PIB du déficit structurel réduit l'activité de 0,5 à 1 % (ce qui correspond au multiplicateur budgétaire), cet effet dépasse 1,5 % dans les mauvais moments et peut même atteindre 2 % lorsque le climat économique est sévèrement déprimé. Toutes les caractéristiques (la récession, les taux directeurs de la banque centrale à leur borne zéro, l’absence de dévaluation compensatrice, l'austérité parmi les principaux partenaires commerciaux) connues pour générer des multiplicateurs plus élevés que la normale sont observables dans la zone euro.

La reprise qui avait été observée à partir de la fin de l'année 2009 s’est enrayée. La zone euro est entrée dans une nouvelle récession au troisième trimestre de 2011 et la situation ne devrait pas s'améliorer : le PIB devrait reculer de 0,4% en 2012 et à nouveau de 0,3% en 2013. L'Italie, l'Espagne, le Portugal et la Grèce semblent sombrer dans une dépression sans fin. Le taux de chômage a grimpé à un niveau record dans la zone euro et surtout en Espagne, en Grèce, au Portugal et en Irlande. La confiance des ménages, des sociétés non financières et des marchés financiers s'est effondrée à nouveau. Les taux d'intérêt n'ont pas reculé et les gouvernements des pays du Sud se heurtent encore à une prime de risque insoutenable sur leurs taux d'intérêt, en dépit de quelques initiatives politiques, tandis que l'Allemagne, l'Autriche ou la France bénéficient de taux d'intérêt historiquement bas.

Plutôt que de se concentrer sur les déficits publics, il faut s’attaquer à la cause sous-jacente à la crise. La zone euro a souffert principalement d'une crise de balance des paiements en raison de l'accumulation de déséquilibres des comptes courants entre ses membres. Lorsque les flux financiers nécessaires pour financer ces déséquilibres s’asséchèrent, la crise prit la forme d'une crise de liquidité. Des mesures auraient dû être prises pour ajuster les salaires et prix nominaux d'une manière équilibrée, en réduisant les répercussions négatives sur la demande, sur la production et sur l'emploi. Au lieu de cela, le salut a été recherché dans l'austérité généralisée ; celle-ci a provoqué une baisse de la demande, des salaires et des prix via la hausse du chômage.

Même si une certaine consolidation budgétaire était certainement un élément essentiel d'une stratégie de rééquilibrage dans certains pays pour freiner les excès du passé, il est essentiel que les pays ayant de larges excédents, en particulier l'Allemagne, prennent des mesures symétriques pour stimuler la demande et assurer une croissance plus rapide des salaires et prix nominaux. En revanche, le fardeau de l'ajustement s’est reposé sur les seuls pays déficitaires. Certains progrès ont été accomplis pour résoudre les déséquilibres de compétitivité, mais le coût a été énorme. L'incapacité à assurer une réponse équilibrée des pays excédentaires accroît aussi l'excédent commercial global de la zone euro. Ce n'est probablement pas une solution durable, car elle déplace l'ajustement sur les pays en dehors de la zone euro et provoquera des contreréactions. »

OFCE, ECLM & IMK, « Independent Annual Growth Survey - First report », novembre 2012.

dimanche 11 novembre 2012

Des mesures de l’inflation à l’échec de la gouvernance européenne

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« La zone euro est en récession et personne ne fait rien à ce sujet. La banque centrale européenne (BCE) maintient ses taux d'intérêt à 0,75 % et elle n'a pas prévu d'assouplissement quantitatif. (...) L’indice des prix à la consommation (IPC) devrait être assez proche de 2 % cette année et l’année prochaine dans la zone euro dans son ensemble. Donc, avec l'inflation atteignant la cible, qu’y a-t-il à faire?

Je pense qu'il y a de bonnes raisons, familières à quiconque qui a étudié l'économie, pour dire que la politique monétaire ne doit pas seulement s'occuper de l'inflation courante, mais qu’elle doit aussi combler l'écart de production (output-gap). L'OCDE a estimé en juin que l'écart de production de la zone euro sera compris entre -3,5 % et -4 % en 2012 et 2013. Cependant, les autorités monétaires au Royaume-Uni aussi bien que dans la zone euro (…) semblent seulement regarder l'inflation. (…)

Mais sur quelle mesure de l'inflation devraient-elles se focaliser ? La réponse standard serait de dire les prix à la consommation. Cependant, il n'y a rien dans la théorie économique qui suggère ce que devrait être la seule mesure de l'inflation qui importe. En effet, selon certains (...), un meilleur indicateur des coûts de l'inflation pourrait être une mesure de prix à la production, en l'occurrence le déflateur du PIB. (…) Or l'inflation des prix à la production devrait être bien inférieur à 2 % cette année et la suivante. (…) En outre, l'inflation salariale (…) devrait également être inférieure à 2 %.

Les prix des matières premières expliquent pourquoi l'inflation de l’IPC diverge autant des autres mesures de l'inflation. Bien sûr, l'inflation des prix des matières premières est en grande partie hors du contrôle de la BCE. Mais ce que la BCE est effectivement en train de faire, en mettant l'accent sur l'IPC, est de dire que l'inflation des prix des produits autres que les matières premières doit être inférieure à 2 % pour compenser la hausse des prix des matières premières. Encore une fois, aucun argument théorique ne permet d’affirmer qu’il s’agisse de la chose sensée à faire. Dans certains pays de la zone euro, l'inflation des prix à la consommation est notamment élevée en raison des hausses de TVA ; mais encore une fois, il n'y a guère de sens pour la politique monétaire à réagir à celles-ci.

Ainsi, la BCE n’ignore pas seulement l'écart de production, mais elle ignore aussi toutes les mesures de l'inflation, à l'exception de l'IPC. (...) Je me demande ce qui se passerait si l'inverse était le cas. Imaginons que l'IPC soit à 2%, mais que les autres mesures de l'inflation sont quant à elles bien au-dessus, tandis qu’il y a un écart de production largement positif. La BCE ne ferait rien dans ce cas ?

Les nouvelles concernant la politique budgétaire sont tout aussi déprimantes (…). L’actuel débat politique ne consiste pas à déterminer s’il est approprié d’instaurer davantage d'austérité. Il se ramène plutôt à savoir si les pays ont suffisamment mis en œuvre de mesures de consolidation budgétaire pour éviter les sanctions imposées par les procédures de la zone euro en cas de déficits excessifs (…). Le problème n'est pas seulement les actes des responsables politiques, mais c’est aussi les opinions des personnes qui les conseillent. C'est comme si les responsables politiques avaient passé ces dix dernières années dans une bataille perdue d'avance pour limiter les déficits publics et qu’ils ne voulaient toujours pas l’abandonner (…).

Il s’agit ici d’un échec collectif de la classe dirigeante européenne. (…) Bien qu'il y ait eu (…) certains progrès dans la zone euro concernant l'intégration économique (en termes d’unifications bancaire et budgétaire), je m'inquiète de voir que davantage de pouvoirs sont donnés à une élite dirigeante qui a échoué et qui continue d’échouer d’une si spectaculaire façon. (…) Y a t-il un danger que les économistes, même avec les meilleures intentions qui soient, contribuent à creuser un trou plus profond pour la zone euro parce qu'ils ne parviennent pas à voir le véritable enjeu politique ? »

Simon Wren-Lewis, « From measures of inflation to the failure of European governance », in Mainly Macro (blog), 10 novembre 2012.

mercredi 31 octobre 2012

Petite arithmétique de l'austérité en zone euro

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« Est-ce que l’austérité (en particulier les programmes de consolidation budgétaire actuellement mis en œuvre dans la plupart des pays de l’Union européenne) est vouée à l’échec ? (…) Une nouvelle recherche du NIESR fait la première tentative (à ma connaissance) de modéliser l’impact quantitatif de la consolidation budgétaire menée de manière coordonnée au sein de l’UE (…)

La principale conclusion est que, tandis qu’en “temps normal” la consolidation budgétaire aurait peut-être peut-être permis de diminuer les ratios dette/PIB, la consolidation budgétaire est au contraire dans les circonstances actuelles vouée à échouer pour l'ensemble de l'UE. En raison des plans de consolidation budgétaire actuellement en place, les ratios de dette vont être plus élevés en 2013 dans l’UE dans son ensemble, et non plus faibles. Ceci va aussi être vrai dans la plupart des Etats-membres pris individuellement (notamment la Royaume-Uni, mais excepté l’Irlande).

L’austérité coordonnée dans une dépression est en effet vouée à l’échec. Ce qui implique que la stratégie actuelle qui est poursuivie individuellement par chaque Etat-membre, aussi bien que par l’UE dans son ensemble, est fondamentalement défectueuse. (…) Elle aggrave les choses.

Pourquoi est-ce que la consolidation budgétaire est-elle actuellement aussi dommageable ? Dans des circonstances normales, un resserrement de la politique budgétaire serait accompagné d'un relâchement de la politique monétaire. Cependant, avec des taux d’intérêt qui sont déjà à des niveaux exceptionnellement bas, c’est improbable ou infaisable. De plus, durant un ralentissement, lorsque le chômage est massif et la sécurité de l’emploi réduite, un plus grand pourcentage de ménages et d’entreprises est contraint en termes de liquidité. Finalement, avec tous les pays consolidant simultanément leurs finances publiques, la production de chaque pays est réduite, non simplement par la consolidation budgétaire mise en œuvre dans l’économie domestique, mais aussi par celle menée dans les autres pays, à travers le commerce extérieur. Dans l’UE, il est probable que de tels effets de débordement sont des plus larges. (…)

L’impact négatif des consolidations budgétaires sur la croissance (…) est bien plus large qu’en temps “normal” ; par conséquent, la consolidation budgétaire accroît (plutôt qu’elle ne réduit) le ratio dette publique sur PIB dans chaque pays, excepté l’Irlande. Au Royaume-Uni et dans la zone euro dans son ensemble, le résultat de la consolidation budgétaire coordonnée est une hausse du ratio dette sur PIB d’approximativement cinq points de pourcentage. Bien sûr, un argument fréquemment avancé pour soutenir les programmes de consolidation budgétaire est qu’ils réduisent la prime d’endettement du gouvernement dans les pays avec une dette et des déficits élevés. Mais ces simulations montrent que l’opposé peut en fait être vrai : (...) ceci élève en fait les taux d’intérêt, exacerbe les effets négatifs sur la production et accroît à son tour les ratios dette/PIB ; il s'agit vraiment d'une "spirale de la mort".

Tout cela implique que les politiques poursuivies par les pays de l’UE au cours des dernières années ont des effets pervers et dommageables à l'activité. Nos simulations suggèrent que la consolidation budgétaire coordonnée n’a pas eu seulement un impact substantiellement plus large qu’attendu sur la croissance, mais aussi qu’elle a eu l’effet d’élever plutôt que de diminuer les ratios dette/PIB (…). Non seulement la croissance aurait été plus élevée si de telles politiques n’avaient pas été menées, mais les ratios dette/PIB auraient aussi été plus faibles.

C’est particulièrement ironique que, alors même que l’UE a été créée en partie pour précisément éviter de tels problèmes de type “dilemme du prisonnier” dans la coordination des politiques économiques, c’est en fait exactement le contraire qui se passe actuellement. »

Jonathan Portes, “Self-defeating austerity?”, in Not The Treasury View (blog), mercredi 31 octobre 2012.

mardi 23 octobre 2012

Mesurer le multiplicateur budgétaire

« Le FMI a fait la une et bouleversé les décideurs politiques au début du mois lorsqu’il publia une analyse qui conclut que, à partir de 2009, le multiplicateur de la politique budgétaire a en fait été considérablement plus large qu’on ne le supposait précédemment. Les nouvelles estimations du Fond, qui vont de 0,9 à 1,7, suggèrent que les politiques européennes d’austérité sont en fait directement responsables du fait que les récessions sur le continent aient été bien plus sévères qu’on ne s'y attendait initialement.

Nous avons observé l’expérience de 27 pays dans les années trente, une période où les taux d’intérêt furent proches de leur niveau inférieur zéro et où les conditions monétaires s’apparentaient à celles actuelles (…). Nos résultats s’écartent de la littérature historique antérieure. (…) Il est fréquemment dit (…) que la politique budgétaire ne fonctionna pas dans les années trente car elle ne fut pas tentée. En fait, elle le fût, au Japon, en Italie et en Allemagne, pour des motifs de réarmement et militaires, et même aux Etats-Unis (…).

Nous analysons la taille des multiplicateurs budgétaires de diverses manières. Premièrement, nous estimons des régressions vectorielles de panel, (…). Nous trouvons que les multiplicateurs associés aux dépenses de défense au cours des années trente s’élèvent à 2,5 lors de l’impact et à 1,2 lors des années suivantes. Deuxièmement, nous estimons la réponse du PIB aux dépenses publiques en utilisant un panel de données annuelles et les dépenses de défense comme un instrument de la politique budgétaire. (…) En utilisant cette approche, notre estimation du multiplicateur est de 1,6 (…).

Ces estimations, basées sur les données des années trente, sont à l’extrémité supérieure de celles trouvées par la littérature antérieure, ce qui cohérent avec l’idée que le multiplicateur va être plus élevé quand les taux d’intérêt ne répondent pas à l’impulsion budgétaire, soit parce qu’ils sont à leur limite inférieure zéro, soit pour toute autre raison. (…) Nous suspectons que les décideurs publics européens, qui se montrent choqués et outrés par la découverte du FMI, ont été (…) conscientes de ce qui se passe “ici”, bien avant que le FMI n’attitra l’attention du monde. La question maintenant est s’(…) ils sont désormais prêts à traduire cette prise de conscience en action. »

Barry Eichengreen & Kevin H O’Rourke, « Gauging the multiplier: Lessons from history », in VoxEU.org, 23 octobre 2012.

dimanche 21 octobre 2012

Les différentes approches de l’austérité

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« Dans de nombreux pays (Irlande, Espagne et Royaume-Uni), l’austérité se concentre du côté des dépenses publiques. Dans quelques uns (par exemple les Etats-Unis), elle est plus équilibrée, tandis que dans un nombre encore plus restreint de pays (la France en particulier), elle prend davantage la forme de hausses d’impôts qu’une baisse des dépenses. (…).

Si ces mesures sont permanentes, alors ceci est en grande partie une question politique à propos de la taille de l’Etat. La hausse d’impôts protège la taille existante de l’Etat (…), tandis que la baisse des dépenses vise à réduire la taille de l’Etat. En termes d’impact à court terme sur la demande (…), un changement permanent dans la fiscalité ou les dépenses va avoir des effets similaires.

D’un autre côté, si ces mesures sont temporaires, alors leur impact en termes macroéconomiques ne sera pas le même, parce que les multiplicateurs sont différents. (…) Les multiplicateurs pour les baisses de dépenses vont être significativement plus élevés que ceux associés aux hausses d’impôts. (…) Les consommateurs vont amortir l’impact des changements de revenus dus aux hausses d’impôts, tandis que les baisses de dépenses publiques vont directement réduire la demande globale. (…)

Ces mesures d’austérité sont-elles temporaires ou permanentes ? Normalement les gouvernements ne le précisent pas. Une exception est la mesure très remarquée des plans d’austérité français, en l’occurrence l’introduction pour deux ans d’un taux marginal d’imposition de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros. (…) C’est un groupe où les répercussions des hausses d’impôts sur la consommation vont être largement amorties (ce qui est une bonne chose), mais où les effets incitatives sont le sujet de débats qui semblent davantage idéologiques que basés sur l’évidence empirique. (…)

Il semble qu’une bonne partie des plans d’austérité actuels implique des changements budgétaires temporaires (…). Pour des pays comme le Royaume-Uni, qui se sont focalisés sur la baisse des dépenses publiques, les effets sur le PIB vont être relativement larges, tandis que pour les pays comme la France l’impact de l’austérité peut être plus modéré (bien que toujours inopportun). »

Simon Wren-Lewis, « Different approaches to austerity », in Mainly Macro (blog), 20 octobre 2012.